Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre
témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais,
avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il
fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de
ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui
cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un
moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il
demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme
une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui
donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il
finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose
humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours.
Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à
retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il
pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse
faute que j'ai faite....
Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un
intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort
de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils
adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il
resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant
lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et
d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita
plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris
de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il
demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le
monde d'ornière en ornière.
--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la
main du vieillard.
--Des choses sérieuses, mon enfant...
--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de
l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs
envers vous: Je vous prie de me pardonner...
--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le péril, maintenant, et
marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance,
et l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, non pas d'après
la valeur de ceux qui l'ont engendré.
--Je parie que vous venez me révéler, sans que je vous le demande, le
secret que vous m'avez toujours caché lorsque je vous ai interrogé.
--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant.
--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher.
--J'en doute, mon enfant... j'en doute.
--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de
suite.
--Eh bien! mon cher... ta mère... était... Elmire Audet... et ton père,
Sougraine l'indien.
Le ministre bondit en jetant une clameur.
--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, ce qui nous
afflige maintenant ne serait peut-être pas arrivé; mais il m'a été
impossible de sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire
écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il n'y a qu'à les
interroger. Puis, notre maîtresse d'école est jeune; il faut respecter
son ignorance... son innocence, je veux dire.
Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions du père Le Pêcheur.
Il repassait dans son esprit les incidents qui s'étaient produits
depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise à
l'égard de madame D'Aucheron. Il s'était vengé de sa mère... Tout se fût
si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût pas tant fait la
difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respectée.
Sougraine aurait été facilement désintéressé, moyennant finances, son
prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que grandir; il aurait
continué à recueillir les hommages et les félicitations de tout le
monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnaître
publiquement pour sa mère, la ruine financière d'un homme auquel il
devait tous les égards, et, sur le front de son père, la tache
indélébile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'était à
cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc
des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. Si on les
connaissait d'avance il faudrait les écraser comme des vipères. Quand on
les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était injuste envers
Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir à
déchirer l'innocence.
Tout à coup il se prit à rire.
--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de
mes parents, n'est-ce pas?
--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne
se souvient du nom de ta mère.
--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à
la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en
portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui
de ma mère.
--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On
comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence
comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des
humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la
terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier
qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une
autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place
et boive le calice que tu refuses de boire...
--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle...
qu'importe le nom de ses parents?
--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui,
si j'étais assez lâche pour forfaire au mien.
Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu
indignée illuminaient sa belle figure.
--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de
moi, je le boirai.
Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était
mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un
lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se
dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en
riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de
mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il
regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son
humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se
réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il
avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main
brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était
trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches
ne serviraient de rien.
Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait beaucoup mieux; la crise
était passée et le danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus
en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même, le dernier jour, au
moment où le père Pêcheur rendait témoignage. Personne ne connaissait
donc encore le redoutable secret. Le jeune ministre était un peu dans
l'embarras. Il ne savait pas s'il devait, par des phrases adroites,
préparer madame D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait, ou se
jeter dans ses bras en l'appelant sa mère. Il la regardait fixement,
doucement, et lui, toujours froid, léger, badin, sceptique, il sentait
des larmes mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous, ce n'est pas
une femme comme une autre. Il y a dans son amour quelque chose qui n'est
pas de la terre.
--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... vous avez donc du
chagrin, vous aussi?
--C'est de joie, répondit le jeune ministre... je ne suis plus
orphelin... j'ai retrouvé ma mère...
--Votre mère?... vous l'aviez perdue?...
--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant de ses bras la pauvre
femme tout étonnée, c'est vous... c'est vous!... je suis l'enfant que
vous avez mis au monde en revenant des Montagnes Rocheuses, à St. Jean
d'Iberville, il y a vingt trois ans!
Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit en larmes...
Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même instant, vit le jeune ministre
et sa mère serrés l'un contre l'autre dans un étroit embrassement... Il
ne savait rien encore. Le sang reflua vers son coeur, il pâlit, la
colère s'alluma dans son âme. Il était armé.
--Misérables! s'écria-t-il.
Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet roula sur les tapis
soyeux, comme une fleur qui se détache de sa tige.
Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute désespérée. Elle était
belle à voir dans sa douleur de mère...
--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!.... Vous me l'avez tué!...
Ah!... tuez-moi! tuez-moi, je vous en prie!...
Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du jeune ministre,
s'efforçant de le rappeler à la vie, par les paroles les plus douces que
les lèvres d'une mère puissent prononcer...
Il ne l'entendait plus; il était mort.
D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile, le lamentable
spectacle...
Alors quelques amis se présentèrent. Le procès venait de se terminer et
ils accouraient annoncer à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant
de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du tableau sanglant que
présentait le salon.... D'Aucheron raconta ce qui venait de se passer.
Madame D'Aucheron criait toujours:
--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!...
C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et tout le monde se mit à
pleurer. On apprit dans la ville la mort tragique de l'honorable M. Le
Pêcheur en même temps que le secret de sa naissance...