Cependant Sougraine faisait des recherches, sérieuses pour prouver qu'il
était le père de Léontine. Il avait parfois des doutes dans la réussite,
mais comme le résultat du procès ne pouvait le mettre dans une condition
pire, il donnait tête baissée dans l'aventure.
Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la
fortune surfaite du brasseur d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du
public ébahi.
Le Pêcheur se dit en apprenant cela:
--Sapristi! je l'ai échappé belle...
Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des prétentions de
Sougraine, et Vilbertin commençait à craindre qu'il ne fût plus possible
de faire sortir la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier.
Il entrait dans des fureurs subites à la pensée de cette proie tant
convoitée qui lui échappait. Son mécontentement se manifestait de mille
manières, et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient
fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il
voulait que tout le monde souffrît, et le métier de bourreau lui
révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant.
Cependant la jeune postulante fut amenée devant la cour pour rendre
témoignage de ce qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore avec
sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baissés ne
laissaient guère apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laissée
après la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un
jour, avait fait comprendre à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur
fille à tous les deux.
Après cet important témoignage, on crut que Sougraine avait gagné sa
cause.
Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta alors devant le
juge.
--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des
renseignements sur un enfant né l'on ne sait où, d'une fille nommée
Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant dont la
mère portait ce nom, et dont le père était un indien du nom de
Sougraine. Voici le registre.
Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience.
Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin et l'extrait de baptême fut
alors lu comme suit:
Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons
ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptisé un enfant du sexe masculin, né
le même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et d'un père inconnu.
Parrain, Jean-Louis Martel.
Marraine, Jeanne-Marie Laliberté.
Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez le nom du père de
l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas
enregistré cependant.
--Je ne le savais que par ouï dire.... La jeune fille perdit
connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux
qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos
charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs
mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de
rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. Son enfant est resté dans
la maison où il est né. L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il
rendra témoignage si vous le désirez....
Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au
sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après
l'avoir pris de sa main tremblante.
Il déclina son nom et dit:
--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M.
le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois
ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait
une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir
pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris
mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle
Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur
le juge...
Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix
minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait
fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se
proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable
ministre son enfant.