XIX

Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté,

était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple,

naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice

humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au

coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas

irrévocablement attesté.

Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion

qu'il avait éprouvée.

A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon

de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après

avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse!

de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous

perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa

place au soleil, et que personne n'osera nous déranger.

Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues

encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On

se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps

légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme

des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet.

Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien

son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le

succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait

pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave.

Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les

mêmes folies.

Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il

fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si

calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes

pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que

de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée,

l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque

chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte,

gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon

de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle

parfume. Il voyait Léontine.

Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était

plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque

d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter,

le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune,

affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une

coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la

famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il

avait désirées.

Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu...

--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine,

leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut

des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés,

dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher

davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la

prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et

se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle

impétueux agite et dépouille.

Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami

D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans

l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde

comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le

touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant

peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre

direction.

Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni

d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça.

--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle

n'est rien à côté de l'autre.

Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour

dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour

obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à

Sougraine son père.

--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas?

--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné

à entendre:

--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux

tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être

raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce

qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus

d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et

sera condamné d'avance.

Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire,

son fils.

Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron.

Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille.

Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux

promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant

procès. On se disait cependant:

--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a

parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie

commençait....

Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle

n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère

retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle

est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au

couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais

aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent

pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques

à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans

amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé,

le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un

crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la

réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère....

Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances....

Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans

défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance

absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait

lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait

se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se

rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil

instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge

naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur

appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin

d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner.

Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par

la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la

retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des

rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums

célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète,

inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y

verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime...

qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même

jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse;

c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie.

Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières

années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les

germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des

plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie.

Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit

un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune

homme.

L'affaire Sougraine · 第 67 / 72 题