Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté,
était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple,
naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice
humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au
coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas
irrévocablement attesté.
Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion
qu'il avait éprouvée.
A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon
de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après
avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse!
de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous
perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa
place au soleil, et que personne n'osera nous déranger.
Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues
encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On
se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps
légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme
des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet.
Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien
son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le
succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait
pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave.
Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les
mêmes folies.
Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il
fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si
calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes
pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que
de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée,
l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque
chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte,
gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon
de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle
parfume. Il voyait Léontine.
Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était
plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque
d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter,
le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune,
affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une
coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la
famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il
avait désirées.
Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu...
--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine,
leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut
des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés,
dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher
davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la
prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et
se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle
impétueux agite et dépouille.
Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami
D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans
l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde
comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le
touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant
peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre
direction.
Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni
d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça.
--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle
n'est rien à côté de l'autre.
Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour
dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour
obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à
Sougraine son père.
--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas?
--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné
à entendre:
--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux
tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être
raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce
qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus
d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et
sera condamné d'avance.
Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire,
son fils.
Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron.
Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille.
Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux
promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant
procès. On se disait cependant:
--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a
parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie
commençait....
Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle
n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère
retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle
est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au
couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais
aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent
pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques
à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans
amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé,
le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un
crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la
réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère....
Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances....
Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans
défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance
absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait
lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait
se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se
rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil
instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge
naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur
appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin
d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner.
Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par
la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la
retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des
rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums
célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète,
inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y
verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime...
qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même
jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse;
c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie.
Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières
années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les
germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des
plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie.
Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit
un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune
homme.