XVII

La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, l'enquête fut

déclarée close.

M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il

démolit pièce par pièce le raisonnement subtil de l'avocat de la

Couronne. Il paraissait profondément ému; sa voix un peu hésitante

d'abord, comme un flot qui cherche à rompre sa digue, prit peu à peu de

la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des

frémissements passer sur la foule anxieuse.

--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles

l'infortuné que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une

malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut

connaître la droiture ou la perversité?... Qu'il se soit fait aimer

d'une jeune fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement fatal,

ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer paternel et s'enfuir, avec

lui, en pays étranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve

nullement qu'il soit un assassin. On prétend que la femme délaissée le

gênait. On le prétend mais on ne le prouve pas. C'est elle-même, cette

femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est

elle-même qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de

son mari.

Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, voyons ce qu'elle

faisait, ce qu'elle disait et déduisons en les conséquences naturelles.

La logique n'est pas à dédaigner. Cette femme était adonnée à

l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mène le plus

souvent à la mort tragique et subite. Elle était grande, fortement

constituée, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas

de provoquer la colère de son mari et savait se défendre de lui. Ne

l'a-t-elle pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le

fleuve dans leur canot. En se livrant à une action aussi brutale, dans

un pareil moment, au milieu des flots prêts à les engloutir,

n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient

dans la frêle embarcation? Et ses enfants n'étaient-ils pas là! De quel

crime n'est pas capable une mère qui expose de la sorte la vie de ses

enfants?...

Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle

appelait, la mort pour elle même et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas

crié, dans sa rage insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me

noyer.

Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage,

elle continua l'odieuse orgie commencée pendant la traversée.

Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient

comme des imprécations de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les

habitants des côtes voisines l'accusé se rembarqua seul avec ses

enfants. Il avait pardonné à sa femme cependant, puisqu'il l'avait priée

de venir partager avec lui son modeste souper.

La femme délaissée se livra, dans son désespoir, à des fureurs

nouvelles, redoubla ses gémissements et ses blasphèmes, s'avança,

chancelante, sur le sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le sol

glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, la crainte, et

surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphère et l'humidité du

sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était

enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. La mort qu'elle avait

invoquée tout à l'heure vint tout à coup la chercher...

Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont dû se

passer ainsi. L'accusé, dont le caractère est doux, éprouva bientôt des

remords et regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste état

d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était pas sans éprouver

certaine crainte assez légitime.

Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on me soupçonnerait

peut-être de l'avoir tuée. On sait que j'ai débarqué sur cette rive et

que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences

seraient contre moi. Le préjugé naîtrait vite, et je serais peut-être

condamné. Il est arrivé que des innocents aient été ainsi trouvés

coupables... Je vais aller la chercher.

Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il

régnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne répondit à son

appel.... rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit où il

avait quitté la malheureuse créature. Rien encore.

Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons de la côte, se dit-il,

et il se dirigea vers les hauteurs.

Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il crut qu'elle

dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se réveilla pas. Elle dormait du

sommeil qui n'a pas de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti.

On va dire que je l'ai tuée.... que faire?

Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses idées. Il aurait

voulu réfléchir froidement, ne fût-ce qu'une minute, et son trouble

augmentait toujours.

La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon

des pensées diverses qui l'agitaient.

Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa

en frémissant autour du cou de la morte et, traînant le lourd fardeau,

il se dirigea vers le fleuve.

C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, mais il ne pouvait

s'empêcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit

mat sur la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son canot et

se mit à ramer avec ardeur, se hâtant d'achever cette horrible tâche.

Derrière le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui

s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il détacha la corde et la morte

descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientôt sur elle

comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pensée,

comme une lame aiguë, traversa son esprit.

--Ma ceinture!... Malheur!

Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet

oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard

des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut

longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une

accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il

s'en alla vers des régions lointaines.

Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa

femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est

encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le

caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme

de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de

tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le

voir se compromettre par des explications inexactes...

C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit

naturellement des témoignages rendus.

Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat.

Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il

rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son

habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la

parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait

d'entendre et s'écria en terminant:

--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite

sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de

l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût.

En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus

troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes,

veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit

où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été

entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait

apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans

nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme

de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui

servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la

victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et

se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il

revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la

femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?...

Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et

révèle un crime qui demande un châtiment!

Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes.

Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui.

Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un

accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des

jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en

discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils

s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les

yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un

serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On

cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs

mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être

rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique

était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et

pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les

jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint

profond.

--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont

il est accusé? fit la voix solennelle du juge.

L'affaire Sougraine · 第 65 / 72 题