XVI

Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de

l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles

fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que

des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils

proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après

vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient

guère.

Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure

d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le

nom de madame D'Aucheron.

Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en

plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence!

silence! silence!

Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.

--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le

greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même.

Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle,

tant la surprise était grande.

L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la

couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens

remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en

voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit

raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle

était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations

nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de

parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il

fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit

de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre

femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de

cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé.

Elle le connaissait depuis deux ans déjà....

--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le

prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes

partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à

St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la

mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me

dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la

même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous

nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le

train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans

la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage

enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins

Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis,

quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous

passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa

femme était morte...

Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa

famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et

qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses

enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger.

Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est

ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à

ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère

quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent

que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était

éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a

conté cela.

Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.

Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:

Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre

homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine

comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser

partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de

retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je

serais montrée du doigt comme une chienne....

Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait

avec curiosité.

Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait

quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt

vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand

trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et

aussitôt après, des pâleurs d'effroi.

Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait

jamais dit comment était morte sa femme.

Elle se leva vivement:

--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit

que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la

grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais

qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme

si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau

pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été

soupçonné... Le monde est si méchant...

--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la

salle.

--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin,

en se tournant vers le prisonnier.

--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés,

s'il vous plaît, non pas à l'accusé.

--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier

témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait

défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant

longtemps de cela...

Elle se mit à compter sur ses doigts....

--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois,

font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans....

--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute

part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit

sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse

destinée.

L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:

--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard.

L'affaire Sougraine · 第 64 / 72 题