Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de
l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles
fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que
des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils
proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après
vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient
guère.
Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure
d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le
nom de madame D'Aucheron.
Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en
plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence!
silence! silence!
Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.
--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le
greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même.
Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle,
tant la surprise était grande.
L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la
couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens
remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en
voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit
raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle
était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations
nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de
parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il
fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit
de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre
femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de
cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé.
Elle le connaissait depuis deux ans déjà....
--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le
prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes
partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à
St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la
mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me
dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la
même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous
nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le
train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans
la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage
enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins
Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis,
quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous
passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa
femme était morte...
Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa
famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et
qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses
enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger.
Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est
ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à
ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère
quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent
que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était
éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a
conté cela.
Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.
Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:
Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre
homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine
comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser
partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de
retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je
serais montrée du doigt comme une chienne....
Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait
avec curiosité.
Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait
quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt
vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand
trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et
aussitôt après, des pâleurs d'effroi.
Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait
jamais dit comment était morte sa femme.
Elle se leva vivement:
--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit
que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la
grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais
qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme
si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau
pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été
soupçonné... Le monde est si méchant...
--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la
salle.
--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin,
en se tournant vers le prisonnier.
--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés,
s'il vous plaît, non pas à l'accusé.
--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier
témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait
défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant
longtemps de cela...
Elle se mit à compter sur ses doigts....
--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois,
font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans....
--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute
part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit
sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse
destinée.
L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:
--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard.