Les élections générales mettaient la Province en feu. Les libéraux et
les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et
s'obstinaient à jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond.
Les héros de l'éloquence populaire escaladaient les hustings armés de
lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de
toutes sortes, et faisaient entendre à la foule enthousiaste et
préjugée, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou
d'encouragement, selon qu'ils étaient inspirés par les faveurs
ministérielles ou par les dépits de l'opposition. Les uns glorifiaient
le premier ministre et ses collègues. Jamais hommes semblables ne nous
avaient gouvernés. Ils possédaient toutes les vertus, toutes les
qualités administratives, une finesse d'observation surprenante, un
flair étrange. Depuis leur arrivée au pouvoir, la Province s'était
enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain à
l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre du jour. Pas de
bouches inutiles. Peu d'employés, mais des bons. Plus d'avances, de
bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui
paie, à l'ouvrier qui souffre.
Les autres, d'une voix indignée, démolissaient tout ce splendide
échafaudage élevé à la gloire des ministres, décrivaient, avec des
larmes dans la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques
qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller la Province et d'appeler
leurs amis à la curée, montraient, avec des airs effrayés, la profondeur
du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et
les spéculateurs véreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux,
de secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient le pays
et le poussaient à la ruine.
Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, ces diatribes
échevelées et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait
point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du
vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque
gros bonnets.
Il est évident que l'excès de langage de nos orateurs d'élection, de
même que les articles pleins d'exagérations qui s'impriment presque
chaque jour dans les journaux, ébranlent les convictions du peuple et
faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou
aussi méchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de la cause que
l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et
du lutteur chrétien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litière de
leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les
distinctions, ils doivent tenir à leur réputation qui survit aux jours
du pouvoir.
M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois voix. Une petite
majorité, l'on est convenu d'appeler cela une défaite morale. C'est un
baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans
amertume. Il semble évident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en
cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent.
On cria dans les rangs de l'opposition, dans les réunions intimes et
dans les assemblées publiques, que la corruption la plus effrénée
venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé à
flots; que la liberté avait été étouffée sous les monceaux d'or; qu'il
faudrait une catastrophe pour réveiller la conscience publique.... Une
chose certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée de charité,
avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait à chercher
là la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se
donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un petit mot à son noble
obligé pour lui rappeler ses engagements. Le Pêcheur jeta la note au
panier.
Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les fins de la justice,
raisonnait-il? N'y avait-il pas là une question sociale de la plus haute
importance? Comment un homme honnête et intelligent comme le père
Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il est vrai, d'un autre côté, que
l'offense était ancienne, douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul à
jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette femme, madame
D'Aucheron, volait sa haute réputation et les hommages des honnêtes
gens. C'était une injustice envers la société de Québec. On lui serait
reconnaissant, à lui le ministre, s'il remettait chacun à sa place,
comme cela doit être. Il était l'élu du peuple, il devait protéger le
peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son
esprit impartial.
Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était
vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un
dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être
éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la
constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La
résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait
l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination
exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout
près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans
une buée vaporeuse.
Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait
plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave
ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne
savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par
le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la
jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait
devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari
qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé,
elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle
même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il
fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser
désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se
laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle
comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les
jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme
on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui
accourt de l'horizon ténébreux.