XII

Les élections générales mettaient la Province en feu. Les libéraux et

les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et

s'obstinaient à jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond.

Les héros de l'éloquence populaire escaladaient les hustings armés de

lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de

toutes sortes, et faisaient entendre à la foule enthousiaste et

préjugée, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou

d'encouragement, selon qu'ils étaient inspirés par les faveurs

ministérielles ou par les dépits de l'opposition. Les uns glorifiaient

le premier ministre et ses collègues. Jamais hommes semblables ne nous

avaient gouvernés. Ils possédaient toutes les vertus, toutes les

qualités administratives, une finesse d'observation surprenante, un

flair étrange. Depuis leur arrivée au pouvoir, la Province s'était

enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain à

l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre du jour. Pas de

bouches inutiles. Peu d'employés, mais des bons. Plus d'avances, de

bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui

paie, à l'ouvrier qui souffre.

Les autres, d'une voix indignée, démolissaient tout ce splendide

échafaudage élevé à la gloire des ministres, décrivaient, avec des

larmes dans la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques

qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller la Province et d'appeler

leurs amis à la curée, montraient, avec des airs effrayés, la profondeur

du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et

les spéculateurs véreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux,

de secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient le pays

et le poussaient à la ruine.

Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, ces diatribes

échevelées et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait

point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du

vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque

gros bonnets.

Il est évident que l'excès de langage de nos orateurs d'élection, de

même que les articles pleins d'exagérations qui s'impriment presque

chaque jour dans les journaux, ébranlent les convictions du peuple et

faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou

aussi méchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de la cause que

l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et

du lutteur chrétien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litière de

leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les

distinctions, ils doivent tenir à leur réputation qui survit aux jours

du pouvoir.

M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois voix. Une petite

majorité, l'on est convenu d'appeler cela une défaite morale. C'est un

baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans

amertume. Il semble évident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en

cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent.

On cria dans les rangs de l'opposition, dans les réunions intimes et

dans les assemblées publiques, que la corruption la plus effrénée

venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé à

flots; que la liberté avait été étouffée sous les monceaux d'or; qu'il

faudrait une catastrophe pour réveiller la conscience publique.... Une

chose certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée de charité,

avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait à chercher

là la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se

donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un petit mot à son noble

obligé pour lui rappeler ses engagements. Le Pêcheur jeta la note au

panier.

Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les fins de la justice,

raisonnait-il? N'y avait-il pas là une question sociale de la plus haute

importance? Comment un homme honnête et intelligent comme le père

Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il est vrai, d'un autre côté, que

l'offense était ancienne, douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul à

jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette femme, madame

D'Aucheron, volait sa haute réputation et les hommages des honnêtes

gens. C'était une injustice envers la société de Québec. On lui serait

reconnaissant, à lui le ministre, s'il remettait chacun à sa place,

comme cela doit être. Il était l'élu du peuple, il devait protéger le

peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son

esprit impartial.

Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était

vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un

dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être

éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la

constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La

résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait

l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination

exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout

près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans

une buée vaporeuse.

Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait

plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave

ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne

savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par

le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la

jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait

devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari

qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé,

elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle

même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il

fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser

désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se

laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle

comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les

jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme

on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui

accourt de l'horizon ténébreux.

L'affaire Sougraine · 第 59 / 72 题