XI

Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille

femme lui avait désignée, lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon

de la mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mère,

ni ses yeux mouillés de larmes, ni ses soupirs étouffés. La pauvre

vieille pleurait si souvent.

--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son _capot_, il nous a

échappé. Il a été plus fin que nous et n'est pas revenu à la cabane.

N'importe, il est bien guetté; il n'ira pas loin.

Il vit du pain à terre. C'était le morceau que dans sa surprise

Sougraine avait laissé tomber.

--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant cette année, qu'on

laisse traîner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une

pointe d'humeur.

La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa le pain.

--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est caché sous un

arrachis, au 9e portage, un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié

Sougraine.

--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu?

--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me

fait de la peine, c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je

savais où il se cache....

Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le tremblement nerveux de

ses membres dérangea quelque chose dans la collection de vieilleries

entassées au fond du caveau.

--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!

Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit _terrier_, allègre, vif,

remuant qui ne répondait pas du tout à son nom lourd et sonore. Pataud

ne vint point.

--Où est donc le chien? demanda le garçon.

--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le

mettre, cette nuit, dans leur laiterie, répondit la vieille en

tremblant, il paraît qu'il y a une belette qui dévore tout...

Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa

chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha

et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son

tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau

de pain et l'alla donner à Sougraine.

--Sauvez-vous, dit-elle.

Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était

profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de

billets de banque.

--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous

le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui...

La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher

nu de la pauvre habitation.

--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout...

Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière.

La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son

sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées...

Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité

chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y

passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui

recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les

granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair,

s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant

l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme

les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur.

L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur

la neige.

Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le _train_.

Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction.

Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une

nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les

étables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en

musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont

étonnés de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il

se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte

rien.

Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant:

--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: il y a des traces: un

pied d'homme.

Un voisin survint.

--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a été vu par ici? Vous vous

souvenez de Sougraine qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à

vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tué sa femme...

--Est-ce bien vrai, il est par ici?

--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, le petit Noël à Jean,

et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couché

avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il ne savait pas alors que

c'était lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le

gouvernement le faisait chercher. Ils sont remontés à la cabane le

lendemain soir, mais, bernique!

--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme

dans la direction de la grange. C'est un peu drôle; jamais il ne vient

personne rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si c'était lui?

Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement....

--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le

voisin.

Il n'y avait pas de risque à l'affirmer.

Et celui qui est entré dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il,

c'est encore certain. Envoyez votre garçon chercher des gens; on va

fouiller la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces sauvages.... on ne

sait pas....

Ils en demandèrent deux, il en vint dix.

Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit

perdu. Il eut été content de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un

cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient comme une meute

fait d'une bête fauve. Peu de temps après il fut pris garrotté et

conduit à la maison au milieu des rires et des huées.

L'affaire Sougraine · 第 58 / 72 题