Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille
femme lui avait désignée, lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon
de la mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mère,
ni ses yeux mouillés de larmes, ni ses soupirs étouffés. La pauvre
vieille pleurait si souvent.
--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son _capot_, il nous a
échappé. Il a été plus fin que nous et n'est pas revenu à la cabane.
N'importe, il est bien guetté; il n'ira pas loin.
Il vit du pain à terre. C'était le morceau que dans sa surprise
Sougraine avait laissé tomber.
--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant cette année, qu'on
laisse traîner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une
pointe d'humeur.
La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa le pain.
--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est caché sous un
arrachis, au 9e portage, un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié
Sougraine.
--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu?
--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me
fait de la peine, c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je
savais où il se cache....
Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le tremblement nerveux de
ses membres dérangea quelque chose dans la collection de vieilleries
entassées au fond du caveau.
--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!
Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit _terrier_, allègre, vif,
remuant qui ne répondait pas du tout à son nom lourd et sonore. Pataud
ne vint point.
--Où est donc le chien? demanda le garçon.
--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le
mettre, cette nuit, dans leur laiterie, répondit la vieille en
tremblant, il paraît qu'il y a une belette qui dévore tout...
Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa
chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha
et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son
tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau
de pain et l'alla donner à Sougraine.
--Sauvez-vous, dit-elle.
Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était
profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de
billets de banque.
--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous
le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui...
La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher
nu de la pauvre habitation.
--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout...
Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière.
La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son
sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées...
Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité
chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y
passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui
recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les
granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair,
s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant
l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme
les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur.
L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur
la neige.
Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le _train_.
Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction.
Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une
nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les
étables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en
musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont
étonnés de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il
se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte
rien.
Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant:
--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: il y a des traces: un
pied d'homme.
Un voisin survint.
--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a été vu par ici? Vous vous
souvenez de Sougraine qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à
vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tué sa femme...
--Est-ce bien vrai, il est par ici?
--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, le petit Noël à Jean,
et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couché
avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il ne savait pas alors que
c'était lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le
gouvernement le faisait chercher. Ils sont remontés à la cabane le
lendemain soir, mais, bernique!
--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme
dans la direction de la grange. C'est un peu drôle; jamais il ne vient
personne rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si c'était lui?
Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement....
--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le
voisin.
Il n'y avait pas de risque à l'affirmer.
Et celui qui est entré dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il,
c'est encore certain. Envoyez votre garçon chercher des gens; on va
fouiller la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces sauvages.... on ne
sait pas....
Ils en demandèrent deux, il en vint dix.
Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit
perdu. Il eut été content de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un
cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient comme une meute
fait d'une bête fauve. Peu de temps après il fut pris garrotté et
conduit à la maison au milieu des rires et des huées.