En entrant chez lui, après sa dernière visite à madame D'Aucheron, M. Le
Pêcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.
--Tiens, fit-il, une lettre du père.
Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; le père Le Pêcheur
ne savait pas écrire. Il déchira le bout de l'enveloppe, déplia la
mince feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, les deux
pages de fine écriture. C'était évidemment la main de la maîtresse
d'école.
Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre d'empêcher l'arrestation de
Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux était pris. Il
disait:
--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite,
c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut
qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler.
--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre....
Est-ce un coup monté? On dirait qu'il y a entente entre le père Le
Pêcheur et le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je voudrais
bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus
temps. On pourrait peut-être lui faire prendre la clef des champs...
Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se
fasse!
Une foule considérable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans
les ruelles qui conduisent aux anciens hôpitaux militaires,
métamorphosés depuis plusieurs années en Palais de justice. A
l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, pauvre, désolé, avec sa
couche d'enduit jaunâtre qui donne aux pierres une certaine harmonie de
ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, des malades
encore et encore des médecins. Les malades d'une société qui se corrompt
et les médecins que demande la morale outragée.
Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procès à
sensation. Le monde est tellement avide d'émotions qu'il serait capable
de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accusé n'a rien
de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra
condamner sans regret; s'il est beau, rusé, ferme, de bonne mine, on le
prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et,
s'il est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au théâtre. Ou ne
songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus à redouter qu'il a plus de
qualités physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la
justice veut atteindre mais le crime même. L'homme s'est fait
l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la
réparation. Le mal doit être honni, poursuivi, puni partout et toujours,
sans merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération.
Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au
châtiment du crime.
Sougraine allait être amené à la barre des criminels. La salle
d'audience était remplie. Il y avait des gens debout dans les passages,
dans les galeries, autour des sièges réservés aux avocats, partout.
Quand l'accusé parut précédé et suivi par des hommes de la police, il se
fit un long murmure et toutes les têtes se tournèrent vers lui.
Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaçante et un
sourire triste passa sur ses lèvres pâles. Le juge, l'un des plus
éminents du pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules et son
rabat blanc tombant sur la poitrine, entra précédé de l'huissier
audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurés furent
appelés et répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés sont tenus
de connaître leurs noms et même leurs prénoms, mais rien de plus. Tant
mieux s'ils sont ignorants et simples; on les pétrit plus facilement.
Les natures timides sont recherchées. Les revêches qui ont un cran de
fermeté sont souvent éloignées avec succès. Un beau système tout de
même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donné; c'est sacré. Honni
soit qui mal y pense! Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des
naïfs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent
les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le système à la lettre,
comme vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger l'accusé par
ses compères... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des
assassins. Voilà ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi
anglaise.
En face du banc des juges, auprès d'une longue table couverte de drap
bleu foncé, s'étaient assis les avocats chargés de conduire la cause: Le
substitut du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des plus éminents parmi
les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant,
puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre par son
éloquence ardente et ses merveilleuses ressources.
Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison et personne ne voulait ou
n'osait entreprendre la tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et
ne pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. Il fallait donc que
la charité, une grande charité, vînt s'unir à de grands talents pour lui
venir en aide. C'est une chose terrible que d'être accusé d'un crime qui
entraîne la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu!
quelle responsabilité pèse sur la tête d'un homme de loi qui se charge
d'éclairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit
être habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien
dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout
qu'il soit honnête, car l'honnêteté a des accents qui vont à l'âme et
que ne saurait trouver le mensonge.
Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense de Sougraine, on se dit
que le prisonnier serait sauvé s'il était possible qu'il le fût....
Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un notaire fatigué de sa
paisible profession qui s'était fait avocat--tous deux remarquables
aussi, s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister.
M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier l'acte
d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa
vertu farouche ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la cause
au milieu d'un religieux silence:
--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait
heureuse malgré son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles,
dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, sur les bords de la
rivière Batiscan. Le père, la mère, les enfants étaient unis par des
liens sacrés que les années resserraient de plus en plus.
Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les
délices de cet intérieur heureux. Un jour elle disparut, et les
recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble
maison et les pleurs coulèrent, coulèrent sans jamais cesser.
Aujourd'hui encore, sous le même toit solitaire de la chaumière de
Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu être consolée,
verse des larmes sur la perte de sa fille chérie.
Un indien était venu dresser sa tente au bord de la rivière, non loin de
la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et
des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troublé
jusqu'au fond de son âme. Il se laissa bercer par des rêves de volupté,
ne trouva plus de charmes à la femme qu'il avait choisie pour compagne,
ne fut pas ému des angoisses qu'il préparait à une mère pleine de
sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance naïve de
l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa
tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait.
Cependant la femme trahie était restée comme une esclave auprès de
l'homme infidèle. C'était sans doute l'amour de ses enfants qui
l'enchaînait encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient dans
l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et
d'ignominies elle se révoltait et alors des querelles sérieuses
survenaient, des injures et des coups s'échangeaient. Une telle
existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goûter tranquillement les
délices de ses illégitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne
laissait plus de repos à sa conscience. Il croyait sans doute que si
elle disparaissait, le trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il
pourrait s'endormir dans une douce sécurité. Etrange méprise des âmes
coupables!
Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps élevés de St.
Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des
gémissements. L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis quelques
jours avec sa famille. On vit un canot s'éloigner sur le fleuve profond.
L'accusé--car c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses
enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard, à quelques
lieues en bas de Québec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une
femme noyée. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc
été traînée à l'eau. On la reconnut, c'était Clarisse Naptanne, la femme
de Sougraine, l'accusé.
Les témoins vont corroborer ces paroles.
Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les têtes se bercèrent
comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan
de la forêt.
L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé sous le poids de ces
regards scrutateurs.