--Personne ici! fit avec un désappointement singulier, le premier des
limiers qui entra dans la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine.
--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrivée. Il
sortira du bois ou il y crèvera de faim avant le printemps.
Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, le chemin de leur
village. En passant près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de
bruit et imitèrent les aboiements des chiens. L'ours, mécontent d'être
troublé de nouveau dans sa tranquille demeure, répondit par de longs
grognements.
--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au
revoir, compère Martin. Tu auras de nos nouvelles.
Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se blottit dans le foin,
sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agité. Il
resta dans sa cachette toute la journée du lendemain. La faim le
torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser
mourir comme cela, autant valait se livrer à la justice et courir une
chance de salut.
Le soir venu il sortit, se glissa le long de la première maison et vit,
par la fenêtre plusieurs hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en
causant. Des nuages de fumée bleue montaient lentement sous le plafond
noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient près de la table,
éclairées par une petite lampe.
Sougraine pensa:
--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les
voisins.
Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir
quelqu'un de son côté. C'était un jeune garçon. Il paraissait tout petit
dans l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près d'une pile de
bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant,
portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir
après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait pu vivre quelques
jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que
c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la
fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans
l'unique pièce. Il entra.
--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui
ne se perd pas encore dans nos campagnes...
--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain,
pour l'amour du bon Dieu...
--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, répondit la vieille en se
dirigeant vers la huche.
Elle prit du pain.
--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas
grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est
chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de thé.
--Tu es bien bonne, la mère, mais on est pressé, répondit Sougraine, un
peu de pain pour manger en allant, cela va suffire...
Cette grande hâte n'était pas naturelle. La vieille eut un soupçon et
se mit à fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine était dans les
environs.
L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté de la porte...
--Si c'était lui! pensa la vieille.
Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut peur...
--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée.
--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...
--Allez-vous loin?
--Oui, on va loin...
Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se
reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette
vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la
main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de
douleur...
--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?
L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux.
--Pardon, dit-il, pardon!
La vieille femme était presque belle dans son indignation...
--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire
que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de
Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et
c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire!
J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de
peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas
toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille
chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les
malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma
fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu
l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi...
Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....
--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué sa femme.... c'est un
mensonge....
--Où est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu
fait de ma fille?...
--Ta fille, elle est riche et heureuse....
--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... C'est mal de se
moquer d'une mère... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en
la tombe!....
--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure à Québec,
c'est une des grandes dames de la ville....
La vieille femme branla la tête en signe de doute.... Sougraine reprit.
--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron....
--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, en levant les mains au
ciel... et presque défaillante, madame D'Aucheron?... la mère de
mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle Léontine!
--C'est elle-même, affirma Sougraine.
L'infortunée vieille murmurait.
--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce
n'est pas possible....
Elle était accablée par une pensée amère.... Madame D'Aucheron avait
renié sa mère.... Oui, elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas
voulu la reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien plus aiguë
que la première.... Une mère qui perd sa fille, c'est affreux, mais une
fille qui renie sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela.
Tout à coup la vieille éclata en sanglots... Sougraine fit un pas vers
la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa
figure et il s'écria:
--Malédiction! je suis perdu!...
La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un
caveau sous l'escalier.
--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je
vous pardonne le mal que vous m'avez fait.
X
Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'évanouir
comme un songe, le laborieux échafaudage de sa fortune et de son
bonheur s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette fois, il lui
semblait qu'elle resterait ensevelie sous les décombres. Elle cherchait,
pour sortir de l'horrible position qu'elle s'était faite, une issue
qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif qui se
heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais
toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait
les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'était
l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'être laissée
surprendre par le rusé ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne
pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne
sont point des preuves. Elle aurait dû se moquer de lui hardiment, lui
rire au nez. Maintenant il était trop tard. La sottise était faite, il
fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne
servirait de rien. Il était froissé, plus que cela, irrité. Quand on est
ministre on ne se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. Si
cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé comme elle a fait. C'est
elle, après tout qui est à blâmer. La misérable! voilà donc comment elle
me récompense de mes soins et de mon amour....
Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de
madame D'Aucheron.
Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre dans l'étude au
notaire, avec sa femme et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une
vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal
dans son entourage, mais après s'être mis inutilement l'esprit à la
torture pour deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien
trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on est toujours averti
assez tôt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier
qui nous apporte une mauvaise nouvelle.
Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à la Longue chevelure.
Il était même arrivé fort à propos, cet accident, puisque le malheureux
siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il
suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus
qu'elle n'avait promis.
L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé des limiers à la poursuite
de Sougraine. Il éprouvait un certain plaisir à se venger de cet homme
qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la
satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron
devenir la risée du monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait
ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il saurait l'histoire de
madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère
et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. Cela ne
pouvait tarder. Sougraine n'échapperait point. Et quand même il
réussirait à déjouer les recherches de la police et à passer à
l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien obligée de
parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son
passé dans les chroniques scandaleuses.
Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, pour exciter la
curiosité des gens, qu'une chose tout à fait surprenante, étrange,
inouïe et scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; qu'une
famille haut placée, qui croyait sa considération affermie sur le roc,
s'apercevrait qu'elle n'était assise que sur un sable mobile.... Le
procès de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... Les gens
gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, soupçonnaient les
réputations les plus intactes, sans rien trouver.
Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au
courant de cette rumeur méchante que le ministre avait lancée dans la
ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidité que le mal seul
peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus
considérables. Il n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements
singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqué de le
surprendre. Toutefois il en avait cherché vainement les motifs et avait
fini par croire à l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves
gens n'échappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les
autres. Les paroles menaçantes du ministre furent un éclair. Il entrevit
la vérité. Elle émergeait d'un fond de ténèbres. Le nom de Sougraine
expliquait tout. Il savait que l'indien était devenu un habitué de la
maison, mais un habitué que l'on cachait et dont on semblait rougir.
Il prenait vite une résolution et détestait les tâtonnements. Dès que
l'on a jugé bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne
souffre point de délai, et tous les instants de la vie doivent être
employés à bien faire.
Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur qui le reçut avec
empressement, bien qu'il y eût, sur la banquette placée à sa porte,
plusieurs solliciteurs déjà fatigués d'attendre.
--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher professeur, dit le ministre
en serrant les mains loyales du vieillard.
--Pas mal pour le temps et la saison, répondit le père Duplessis...
--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison.
--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps.
Cela vaut autant, après tout, car j'ai fait mon tour, répondit le
professeur...
--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le
ministre.
--Quand ces hommes sont placés comme vous, monsieur, ils sont doublement
heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence
est immense.
Le ministre baissa la tête.
--Vous m'avez demandé mon appui dans votre élection, monsieur le
ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre à une
condition...
--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sûr que nous allons nous
entendre....
--Il circule une rumeur assez étonnante, continua le père Duplessis. On
dit qu'une réputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et
respectée est sur le point de se voir aux prises avec la misère et le
mépris.
--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre.
--Pouvez-vous empêcher ce malheur?
Le ministre réfléchit assez longtemps.
--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. S'il échappe, le secret
reste mien et je suis maître de la destinée de cette famille; s'il est
arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il
dévoile tout...
--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous
pouviez éloigner le malheur de cette maison...
--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le
déshonneur menace?
--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que
je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens
qui sont menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens
quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre élection.
--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de
Sougraine.
--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal.
--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela
m'assurerait le succès...
Le père Duplessis se disposait à sortir quand on entendit un bruit de
voix dans les couloirs.
--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pêcheur qui va
jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des réponses, des
affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'éparpillaient.
Le ministre pâlit tout à coup. Il toucha le bouton de la sonnette
électrique. Un garçon de bureau parut.
--Quel est ce bruit? demanda-t-il...
--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, répondit le messager
radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle à son chef.
Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout
ébahi. Il ne s'attendait pas à cela. Il y aura toujours des surprises
pour les messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant bien
curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout à
fait ceux qu'ils sont destinés à servir.
--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir?
--Je vais essayer quand même, M. le professeur, je vais essayer.
Le ministre avait une idée. Un ministre qui a la grâce d'état doit avoir
au moins une idée de temps à autre.
--Nous ferons les élections avant les assises criminelles, pensa-t-il;
j'ai une chance de mater le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je
nourrirai grassement ses espérances en lui promettant tout ce qu'on peut
promettre en pareille occasion.