IX

--Personne ici! fit avec un désappointement singulier, le premier des

limiers qui entra dans la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine.

--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrivée. Il

sortira du bois ou il y crèvera de faim avant le printemps.

Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, le chemin de leur

village. En passant près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de

bruit et imitèrent les aboiements des chiens. L'ours, mécontent d'être

troublé de nouveau dans sa tranquille demeure, répondit par de longs

grognements.

--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au

revoir, compère Martin. Tu auras de nos nouvelles.

Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se blottit dans le foin,

sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agité. Il

resta dans sa cachette toute la journée du lendemain. La faim le

torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser

mourir comme cela, autant valait se livrer à la justice et courir une

chance de salut.

Le soir venu il sortit, se glissa le long de la première maison et vit,

par la fenêtre plusieurs hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en

causant. Des nuages de fumée bleue montaient lentement sous le plafond

noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient près de la table,

éclairées par une petite lampe.

Sougraine pensa:

--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les

voisins.

Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir

quelqu'un de son côté. C'était un jeune garçon. Il paraissait tout petit

dans l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près d'une pile de

bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant,

portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir

après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait pu vivre quelques

jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que

c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la

fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans

l'unique pièce. Il entra.

--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui

ne se perd pas encore dans nos campagnes...

--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain,

pour l'amour du bon Dieu...

--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, répondit la vieille en se

dirigeant vers la huche.

Elle prit du pain.

--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas

grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est

chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de thé.

--Tu es bien bonne, la mère, mais on est pressé, répondit Sougraine, un

peu de pain pour manger en allant, cela va suffire...

Cette grande hâte n'était pas naturelle. La vieille eut un soupçon et

se mit à fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine était dans les

environs.

L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté de la porte...

--Si c'était lui! pensa la vieille.

Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut peur...

--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée.

--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...

--Allez-vous loin?

--Oui, on va loin...

Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se

reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette

vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la

main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de

douleur...

--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?

L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux.

--Pardon, dit-il, pardon!

La vieille femme était presque belle dans son indignation...

--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire

que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de

Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et

c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire!

J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de

peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas

toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille

chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les

malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma

fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu

l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi...

Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....

--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué sa femme.... c'est un

mensonge....

--Où est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu

fait de ma fille?...

--Ta fille, elle est riche et heureuse....

--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... C'est mal de se

moquer d'une mère... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en

la tombe!....

--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure à Québec,

c'est une des grandes dames de la ville....

La vieille femme branla la tête en signe de doute.... Sougraine reprit.

--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron....

--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, en levant les mains au

ciel... et presque défaillante, madame D'Aucheron?... la mère de

mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle Léontine!

--C'est elle-même, affirma Sougraine.

L'infortunée vieille murmurait.

--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce

n'est pas possible....

Elle était accablée par une pensée amère.... Madame D'Aucheron avait

renié sa mère.... Oui, elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas

voulu la reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien plus aiguë

que la première.... Une mère qui perd sa fille, c'est affreux, mais une

fille qui renie sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela.

Tout à coup la vieille éclata en sanglots... Sougraine fit un pas vers

la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa

figure et il s'écria:

--Malédiction! je suis perdu!...

La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un

caveau sous l'escalier.

--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je

vous pardonne le mal que vous m'avez fait.

X

Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'évanouir

comme un songe, le laborieux échafaudage de sa fortune et de son

bonheur s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette fois, il lui

semblait qu'elle resterait ensevelie sous les décombres. Elle cherchait,

pour sortir de l'horrible position qu'elle s'était faite, une issue

qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif qui se

heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais

toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait

les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'était

l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'être laissée

surprendre par le rusé ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne

pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne

sont point des preuves. Elle aurait dû se moquer de lui hardiment, lui

rire au nez. Maintenant il était trop tard. La sottise était faite, il

fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne

servirait de rien. Il était froissé, plus que cela, irrité. Quand on est

ministre on ne se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. Si

cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé comme elle a fait. C'est

elle, après tout qui est à blâmer. La misérable! voilà donc comment elle

me récompense de mes soins et de mon amour....

Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de

madame D'Aucheron.

Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre dans l'étude au

notaire, avec sa femme et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une

vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal

dans son entourage, mais après s'être mis inutilement l'esprit à la

torture pour deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien

trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on est toujours averti

assez tôt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier

qui nous apporte une mauvaise nouvelle.

Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à la Longue chevelure.

Il était même arrivé fort à propos, cet accident, puisque le malheureux

siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il

suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus

qu'elle n'avait promis.

L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé des limiers à la poursuite

de Sougraine. Il éprouvait un certain plaisir à se venger de cet homme

qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la

satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron

devenir la risée du monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait

ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il saurait l'histoire de

madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère

et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. Cela ne

pouvait tarder. Sougraine n'échapperait point. Et quand même il

réussirait à déjouer les recherches de la police et à passer à

l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien obligée de

parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son

passé dans les chroniques scandaleuses.

Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, pour exciter la

curiosité des gens, qu'une chose tout à fait surprenante, étrange,

inouïe et scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; qu'une

famille haut placée, qui croyait sa considération affermie sur le roc,

s'apercevrait qu'elle n'était assise que sur un sable mobile.... Le

procès de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... Les gens

gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, soupçonnaient les

réputations les plus intactes, sans rien trouver.

Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au

courant de cette rumeur méchante que le ministre avait lancée dans la

ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidité que le mal seul

peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus

considérables. Il n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements

singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqué de le

surprendre. Toutefois il en avait cherché vainement les motifs et avait

fini par croire à l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves

gens n'échappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les

autres. Les paroles menaçantes du ministre furent un éclair. Il entrevit

la vérité. Elle émergeait d'un fond de ténèbres. Le nom de Sougraine

expliquait tout. Il savait que l'indien était devenu un habitué de la

maison, mais un habitué que l'on cachait et dont on semblait rougir.

Il prenait vite une résolution et détestait les tâtonnements. Dès que

l'on a jugé bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne

souffre point de délai, et tous les instants de la vie doivent être

employés à bien faire.

Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur qui le reçut avec

empressement, bien qu'il y eût, sur la banquette placée à sa porte,

plusieurs solliciteurs déjà fatigués d'attendre.

--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher professeur, dit le ministre

en serrant les mains loyales du vieillard.

--Pas mal pour le temps et la saison, répondit le père Duplessis...

--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison.

--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps.

Cela vaut autant, après tout, car j'ai fait mon tour, répondit le

professeur...

--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le

ministre.

--Quand ces hommes sont placés comme vous, monsieur, ils sont doublement

heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence

est immense.

Le ministre baissa la tête.

--Vous m'avez demandé mon appui dans votre élection, monsieur le

ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre à une

condition...

--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sûr que nous allons nous

entendre....

--Il circule une rumeur assez étonnante, continua le père Duplessis. On

dit qu'une réputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et

respectée est sur le point de se voir aux prises avec la misère et le

mépris.

--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre.

--Pouvez-vous empêcher ce malheur?

Le ministre réfléchit assez longtemps.

--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. S'il échappe, le secret

reste mien et je suis maître de la destinée de cette famille; s'il est

arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il

dévoile tout...

--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous

pouviez éloigner le malheur de cette maison...

--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le

déshonneur menace?

--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que

je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens

qui sont menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens

quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre élection.

--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de

Sougraine.

--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal.

--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela

m'assurerait le succès...

Le père Duplessis se disposait à sortir quand on entendit un bruit de

voix dans les couloirs.

--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pêcheur qui va

jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des réponses, des

affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'éparpillaient.

Le ministre pâlit tout à coup. Il toucha le bouton de la sonnette

électrique. Un garçon de bureau parut.

--Quel est ce bruit? demanda-t-il...

--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, répondit le messager

radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle à son chef.

Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout

ébahi. Il ne s'attendait pas à cela. Il y aura toujours des surprises

pour les messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant bien

curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout à

fait ceux qu'ils sont destinés à servir.

--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir?

--Je vais essayer quand même, M. le professeur, je vais essayer.

Le ministre avait une idée. Un ministre qui a la grâce d'état doit avoir

au moins une idée de temps à autre.

--Nous ferons les élections avant les assises criminelles, pensa-t-il;

j'ai une chance de mater le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je

nourrirai grassement ses espérances en lui promettant tout ce qu'on peut

promettre en pareille occasion.

L'affaire Sougraine · 第 57 / 72 题