Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à Québec. Il se nommait
François-Xavier Blanchet, était natif de l'une de nos jolies paroisses
de la rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes du Pacifique
depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il était grand, un
peu courbé par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein
de zèle pour le salut des hommes et doué d'une énergie indomptable. Il
avait pour devise: _Quand on veut on peut_. Il fut vite au courant des
nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda
s'il n'avait pas, par hasard, rencontré Sougraine, autrefois, dans ses
pérégrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla
de la Longue chevelure, il n'écouta plus avec la même indifférence. Il
avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent
un jour mettre à mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions
chrétiennes, sa condamnation à mort et sa délivrance par deux vieillards
convertis. Il exprima le désir de le voir.
On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y rendit avec l'abbé Pâquet,
un ancien compagnon de classe.
La Longue chevelure éprouva une indicible joie à la vue du missionnaire
des Montagnes Rocheuses.
--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air d'un chasseur sioux
mourant. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu...
sur un bon lit de duvet, dans une chambre bien chaude, avec des amis
dévoués qui prient.
Puis il ajouta:
--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé à tant de dangers,
pendant une vie d'aventures comme la mienne, pour venir se faire tuer
prosaïquement, dans une partie de chasse.
--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors de danger, m'assure-t-on.
J'ai moi-même un peu d'expérience en ces matières et je ne vois que
d'excellents symptômes répliqua le missionnaire.
--En effet, je me trouve mieux...
--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous étiez dans un moindre
danger, il y a vingt ans, quand le conseil de guerre des sioux vous
avait jugé et condamné?
--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne comprends pas comment
j'ai été sauvé.
--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards entrèrent dans ma cabane et
se jetèrent à mes genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est que
rarement que l'on voit pleurer des guerriers sioux.
--Quelles grandes douleurs remplissent-elles donc le coeur des courageux
guerriers de la plus vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur.
--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait bien du mal, me
répondirent-ils; ils veulent connaître ton Dieu et l'adorer.
Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il ordonnait de rendre aux
pères infortunés les corps de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il
punissait le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux
puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient avec humilité. Ils me
racontèrent plus en détail la mort de leur deux fils, et comment vous
aviez chassé les corbeaux qui venaient se repaître de leurs cadavres, en
attendant qu'on put leur donner la sépulture. C'est cette bonne action
qui les a touchés. Quand ils virent que vous étiez voué à une mort
cruelle, ils résolurent de vous sauver. Ils étaient cependant dans un
grand embarras, ne sachant comment faire pour tromper la vigilance des
gardiens que l'on avait mis à la porte de votre wigwam et le temps
pressait, la nuit arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer sur
la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles par des promesses, mais
si par malheur, l'une d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et
toute chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils auraient pu
mettre le trouble dans le camp, en répandant une fausse rumeur
d'attaque, mais on vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre.
Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire dans leur
reconnaissance extrême, ces pauvres vieillards, et déjà leurs arcs
tendus frémissaient dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant
qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se jeta à genoux en
disant:
--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue chevelure, viens à notre
secours.
Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme vêtue de blanc leur est
apparue et leur a dit de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé
tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils la reconnurent
bien, c'était la vôtre.
--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils... tu n'as donc pas été
tuée?...
--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit la femme blanche, et
elle se dirigea vers votre cabane.
Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient pas encore.
Les sentinelles dormaient. Ils entrèrent, défirent vos liens et vous
conduisirent loin du campement, dans un endroit où vous alliez prier
souvent, sur un tapis de gazon, au pied d'un rocher marqué d'une grande
croix rouge.
--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la Longue chevelure, fort
impressionné. Je croyais avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant
cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre un jour que ma
délivrance n'avait rien eu que de fort naturel. Je n'étais pas digne de
cette mystérieuse intervention de l'ange qui m'avait tant aimé ici-bas.
--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le seigneur s'est montré
miséricordieux envers vous.