VII

Quelques jours plus tard, un homme armé d'une carabine, des raquettes

aux pieds, errait à l'aventure dans les bois que traverse la rivière

Batiscan, au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Il

paraissait accablé de tristesse autant que de fatigue, et le soir, quand

le silence envahissait la forêt et que tout se confondait dans un océan

de ténèbres, il entrait dans une cabane de bûcheron, abandonnée depuis

longtemps, et là, s'endormait sur un lit de branches. Il avait épuisé sa

provision de poudre et de plomb, et sa carabine, fidèle amie des anciens

jours, lui devenait inutile.

Quelques jeunes gens qui venaient de couper des billots vers le haut de

la rivière, remarquèrent des traces de raquettes et se dirent entre eux

qu'il devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent dans la

cabane pour y passer la nuit, car il se faisait tard, déjà. Ils ne

furent pas surpris d'y trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux qui

errent dans les bois, en hiver, de chercher un refuge dans les

chantiers.

Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé en sursaut par le

bruit que firent en entrant les bûcherons, s'élança vers la porte pour

s'échapper.

--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes bien peureux... nous ne

sommes pas des ours.

--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la bande.

--La chasse est elle bonne? demanda un autre.

--La chasse ne paie guère encore, répondit Sougraine: on a tendu des

collets aujourd'hui; on ne sait pas quelle chance on aura.

--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les habitations? Quelles

nouvelles?

--Oh! non, il n'y a pas longtemps....

--D'où venez vous? de Lorette?

--Oui, de Lorette.

Il était content de faire croire cela. Le mensonge était petit et les

conséquences pouvaient en être grandes.

--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de Notre-Dame-des-Anges, fit un

jeune homme. J'aurais pourtant voulu savoir comment se portent ma

vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le saurai demain.

--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un siècle, reprit le plus

vieux de la bande, et la petite Fradette, ta blonde, serait bien folle

de ne pas _fréquenter_ un peu pour se consoler de ton absence.

Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un frisson. C'était un des frères

d'Elmire qu'il voyait là, devant lui?...

La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs à la fatigue,

rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de

bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant

de clore les paupières, tant son esprit était cruellement tourmenté.

Les hommes de chantier partirent dès le point du jour. La première chose

qu'ils apprirent en arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de

Sougraine.

--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. Les gazettes annoncent

une récompense de la part du gouvernement à celui qui l'arrêtera.

--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que nous avons rencontré, dans

la _cabane à billots_, la nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur,

maintenant.... Si nous avions pu deviner!

Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la paroisse,

que Sougraine se cachait dans un chantier abandonné, sur le bord de la

rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans la forêt, et l'on

organisa une expédition pour l'aller surprendre.

Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la

cabane et, marchant avec une grande précaution, il suivit le cours de la

rivière pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un amas de racines

et de branches, reste d'un arbre arraché du sol un jour de tempête,

attendant en ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour lui

permettre de fuir sans être aperçu. Il venait de se réfugier en cet

endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la

neige durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, un

groupe noir qui s'avançait sur le lit gelé de la rivière. Les voix

devenaient plus distinctes.

--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un

de ceux qui approchaient.

--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir

arriver.

Et la troupe s'arrêta.

--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme des piquets, au beau

milieu de la neige, repartit une voix.

--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous sommes exposés au vent comme

des girouettes.

--Il y a là, tout près, un tas de branches qui feraient un excellent

abri.

Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit ou s'était réfugié

l'abénaqui.

La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine ne pouvait pas fuir

sans être vu. Les gens s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait

le premier.

Un moment il perdit la tête, demeura immobile, les yeux fixés sur ces

hommes qui le traquaient, comme le charmeur qui regarde le serpent pour

le désarmer. L'instinct de la conservation lui revenant tout à coup, il

ôta ses raquettes et se fourra sous le tronc, passant à travers les

branches que la neige n'avait pas entièrement recouvertes.

--On est mieux ici que sur la glace, observa l'un des chasseurs

d'hommes, en s'asseyant sur un tronc d'arbre pourri.

--Il y a des pistes, observa un autre. Notre individu à du passer par

ici.

--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta un troisième.

Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur lui-même, tremblant,

retenant son haleine, éprouvait des tourments qui lui semblaient longs

comme l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas bientôt;

s'ils allaient passer la nuit là. Il devait être nuit enfin. L'obscurité

ne venait donc point, ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds

s'engourdissaient. Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler les

pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette, comme un fauve. On le

trouverait au printemps. Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce

serait affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une prière, sans

un prêtre,... Mourir sans confession, sans recevoir le pardon de ses

fautes... Mais, non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de

l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et ses pieds seraient

encore dispos et rapides... Ses pieds! il ne les sentait plus. Il les

remuait peut-être, mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une était

sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre se crispait sur un

tronçon de branche.

Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient ensemble. Tout à

coup un grognement sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par

le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines. Sougraine frémit.

Il leva quelque peu la tête et crut voir, plus avant sous le tronc,

deux yeux ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité.

Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une

branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou

exciter la bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il

fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort.

Une sueur abondante et glacée coulait maintenant sur ses membres, et des

transes amères torturaient son âme. Devant lui, un fauve cruel et

affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, des hommes qui

le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans

doute effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! Les hommes

sans pitié le conduiraient à l'échafaud, la bête le dévorerait tout

vif... Après tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile

comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-être, ou lui pardonnerait

de l'avoir troublé dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester là

longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul.

--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande.

--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, fit un autre, en montrant

l'arbre arraché qui leur servait d'abri.

--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. Baptiste Lanouette en a tué un

pas bien loin d'ici, l'hiver dernier.

Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'éloignèrent

subitement.

--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours poussa un cri féroce mais

n'osa pas le suivre. Ces animaux-là ne marchent guère sur la neige

molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous

un tas de branches, d'où ils ne sortent que le printemps pour se mettre

en quête de leur nourriture.

Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine prit le chemin des

habitations, marchant d'abord avec peine à cause de l'engourdissement

de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit était avancée

quand il arriva aux premières maisons. Tout reposait dans un calme

profond, seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait

convulsivement dans cette paix universelle.

L'affaire Sougraine · 第 55 / 72 题