Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine; il se mit en frais de
découvrir sa retraite, et lança une meute de policiers sur ses traces.
--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... je lui apprendrai à
venir troubler mes amours.... Mais comment pouvait-il avoir tant
d'influence sur madame D'Aucheron? se demandait-il?
Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de l'audace dans la
conception, de la curiosité dans le caractère, et ne s'effrayait devant
aucune supposition quelqu'absurde qu'elle fut....
--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant le front comme
un homme qui veut en faire jaillir une étincelle... si c'était cela! car
enfin, il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir.
Quelques heures après il présentait ses hommages à madame D'Aucheron.
Léontine venait d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient des
meilleures. La longue chevelure échappait à la mort; la science et la
charité chantaient leur hymne de triomphe, et madame Villor commençait à
se lever, marchait sans le secours de personne. La maison du médecin
s'emplissait de chants et de gaieté.
--Vous savez sans doute, commença le jeune ministre que notre _ami_ la
Langue muette était un misérable enleveur de fille, un assassin,
peut-être...
--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit madame D'Aucheron.
--Comment avez-vous pu être trompée, vous surtout, mesdames, qui avez un
instinct si merveilleux?
--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier les gens, répondit
Léontine en souriant avec malice.
--J'espère, au moins, que vous ne faites pas, non plus, métier de
protéger les scélérats en rupture de ban, reprit le ministre.
--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient, dit madame D'Aucheron;
mais nous nous efforçons de recevoir des gens honnêtes seulement.
--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous allions découvrir
Elmire Audet, maintenant.... Elle se cache sans doute quelque part...
qui sait? elle est peut-être une grande dame aujourd'hui... une dame
louée, aimée, admirée de tout le monde...
Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait pas à l'interrompre, tant
la surprise était grande chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même
pensée les atteignait au coeur:
--Il sait tout; c'est fini...
Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, la peur, les terreurs,
l'ignominie.... Et tout cela dansait, glissait, s'agitait lugubrement,
confusément comme les cendres et les charbons d'un âtre immense où passe
un souffle de tempête. Le ministre continuait toujours avec méchanceté:
--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie femme aux yeux bleus;
car elle avait les yeux bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un
peu. Les femmes même les plus aimables sont soumises à cette inéluctable
loi; mais je parie qu'on pourra la reconnaître encore. Il reste toujours
quelque chose des traits de la jeunesse sur les visages les plus vieux.
On soulève les rides et les teintes roses des fraîches années
apparaissent encore. Qu'est-ce que je fais? parler de rides, c'est
absurde. Elmire n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la beauté
parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le pari.... Voyons, dites,
est-ce que je me trompe beaucoup?
--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine et vous n'avez pas la
générosité d'un gentilhomme.
Elle se leva pour sortir.
--Je puis laisser échapper Sougraine, madame, si vous le désirez, vous
n'avez qu'à parler.
--La clémence est une vertu divine, dit encore mademoiselle D'Aucheron,
debout, prête à s'éloigner.
Madame D'Aucheron gardait le silence.
--L'amour est une chose divine aussi, répondit le ministre; je vous
promets la clémence, mademoiselle, si vous me donnez l'amour....
--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux.
Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec monsieur le Pêcheur.
Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très froissé.
--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: j'avais deviné juste.
Sougraine sera pris et vous verrez ce qui s'en suivra.