Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille en apparence, savourait
un verre de whiskey en songeant au blessé de St. Raymond, dans un des
nombreux estaminets de la basse ville. Il était seul. Plusieurs jeunes
gens entrèrent et, debout près du comptoir, se firent verser à boire.
--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux.
--Non, quelle nouvelle?
--Il paraît que Sougraine est revenu....
--Quel Sougraine?
--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé une jeune fille, il y a vingt
ans.
--Et il est revenu? pourquoi?
--Pour se faire pendre, je suppose....
--Comment sais-tu cela?
--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie de chasse, envoyé une
balle à ce beau siou, la Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un
caribou.
--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté?
--Je ne crois pas. On le cherche.
Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute les angoisses par lesquelles
un homme peut passer. Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur
les joues et ses dents claquaient de frayeur.
La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche pour dire:
--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à cette table, mais un
sentiment de pitié l'arrêta.
--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, il doit avoir expié
suffisamment sa faute.... qu'il s'échappe s'il le peut.
Les jeunes gens sortirent.
Sougraine était trop inquiet pour demeurer plus longtemps dans cet
maison ouverte à la foule. Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une
chose à faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de laisser le
notaire et madame D'Aucheron recueillir seuls le fruit de la partie de
chasse. Il décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des nouvelles.
Il sortit, la tête basse, mais regardant sournoisement autour de lui
pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus
désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents de police et,
chaque fois, il sentit une sueur perler sur son front, un frisson
parcourir tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes jambes, au
risque de donner l'éveil. Il est si naturel de se sauver quand on a
peur. A la tombée de la nuit il entra chez Vilbertin.
Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté folle. Il voyait
clairement maintenant sa coupable sottise. Ses paupières se dessillaient
et l'aveuglement qui précède toujours un crime faisait place aux
lumières de la raison.... Avant la faute on ne voit que les jouissances
promises, après, l'on suppute avec amertume ce qu'elles nous coûtent.
En voyant entrer l'indien, il devint d'une pâleur extrême et se prit à
trembler.
--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément émue, que le
sioux a parlé et que votre vrai nom est connu maintenant?
--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère, répliqua l'indien.
--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir ce qu'il y a de vrai
dans ces révélations dues à la fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr.
Si vous êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous faites pas
d'illusion.
--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine!
--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en paix, attendez les
événements.
--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu?
--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, le pénitencier,
l'échafaud, peut-être, qui vous attend. Allez-vous jouer ainsi votre
vie? Vous pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il sera peut-être
trop tard....
--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, au pénitencier, sur
l'échaufaud....
--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous nous perdre? pourquoi?
quel mal vous avons-nous fait?
--L'indien veut être en bonne compagnie. Tout seul, il sera traité sans
pitié; avec un gros monsieur et une grosse dame, il sera entouré de
respect.
--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!...
--Combien paies-tu?
Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale, de trahison, d'ignominie
et de pitié, crut être généreux en offrant vingt-cinq dollars à
l'indien.... Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit l'âme
de l'avare Vilbertin.
--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se voir exposé à la honte, à
la mort, au gibet.... il faut encore donner son argent....
Il fit un effort suprême.
--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde....
L'indien rit encore. Il se sentait heureux de faire à son tour l'office
de bourreau.
Vilbertin se ravisa.
--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. Nous n'avons point peur
de vous; nous sommes deux pour contredire vos paroles mensongères. Les
juges comprendront bien que je n'avais aucun intérêt à faire disparaître
la Longue chevelure. Il ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai
rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine. C'est vous qui le
craigniez avec raison, et qui désiriez sa mort, puisqu'il savait votre
nom et pouvait vous livrer à la justice des hommes.
Sougraine comprit que le notaire et madame D'Aucheron pouvaient, en
effet, fort bien se tirer d'affaire, et que lui, leur instrument, il
serait aisément sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer à les
compromettre. Il aggraverait sa position, voilà tout. On pourrait être
indulgent pour une faute vieille de vingt années, car on supposerait un
long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait de toute la hideur
des crimes précédents....
Il reprit après quelques minutes.
--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent dollars.
--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher d'être pris, lorsque
vous pouvez fuir aisément si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez
ou partez, cela m'est égal.
Sougraine suppliait à son tour.
--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin de donner beaucoup
d'argent pour se sauver loin; il ne pourra pas travailler pour gagner
son pain. Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit... donne les
cent dollars et il part tout de suite. Tu vas être heureux, toi, et tu
vas épouser une belle jeune fille que tu aimes beaucoup.
Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les cent dollars.
--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu savais de qui elle est
l'enfant, cette jeune fille!... On va te le dire puisque l'on s'enfuit
pour ne jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le sais... pas même
à sa mère, madame D'Aucheron. Madame D'Aucheron est sa mère. Et son
père... eh bien! son père, c'est moi!
--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, s'écria le notaire, hors
de lui. Ce n'est pas possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!!
--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été trompé lui-même. Madame
D'Aucheron lui a dit que Léontine est sa fille...
--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? Comment? Parlez, mais parlez
donc!
Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait les bras.
--Voila le fond de l'affaire... on te racontera tout, puisque l'on part
pour ne plus revenir. Tu n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre
pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame D'Aucheron... comme tu
as compris pourquoi la Longue chevelure était son maître à lui l'indien.
Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune fille que j'avais
enlevée...
Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se passait la main sur le
front comme pour en enlever des nuages qui obscurcissaient ses idées.
--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? Maudite destinée!
Enfer! démon!
Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela et elle faisait comme
on lui disait. Donne notre fille à monsieur le ministre, donne-la plutôt
à monsieur le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera... et
tu seras perdue.... Et la jeune fille passait de l'un à l'autre. La peur
du scandale.... de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu?
--Le notaire marchait à grands pas dans son étude, toujours la main sur
son front:
--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé, Sougraine, oui c'est
affreux! Vous me tuez.... Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... O
désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce n'est pas vrai!
Dites-moi que ce n'est pas vrai... et je vous donne de l'or tant que
vous en voudrez; qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque je
suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle ne sera jamais ma femme,
elle, Léontine?... j'aurais été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous
venu faire ici, vous, après cette longue absence? Troubler notre
repos... ruiner nos espérances, empoisonner notre vie...
--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit Sougraine d'une voix,
sombre, car il les aime encore...
--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... vous ne les aimez point.
Partez si vous les aimez encore; ne troublez point leur repos, ne les
couvrez pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient vous aimer,
eux?
--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur père?
--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... et je vous hais...
Sougraine recula épouvanté...
--Mon fils? toi, mon fils?
Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un appui...
--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire d'une voix sombre.
--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis ou Adélard?
--Adélard est mort il y a longtemps... Il est bien heureux, lui!...
Sougraine tomba à genoux:
--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il...
Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait à genoux. Il répéta:
--Pardonne à ton père, mon enfant...
--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua Vilbertin en proie au
désespoir, sauvez-vous.
Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à genoux. Le notaire
reprit:
Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul ne pourra vous sauver...
--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une jeune fille et d'avoir
abandonné ses enfants... C'est un grand mal, il le sait bien, mais il
n'a point tué votre mère.....
--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer ici, vous le comprenez.
Voici quelques dollars, adieu...
Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit pour sortir de la
ville. Le notaire se mit au lit, mais son esprit exalté fut assailli par
une volée de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait à des
espérances incroyables. J'irai chez la D'Aucheron, se disait-il, je
saurai tout. Il faudra bien qu'elle parle.
V
Le notaire Vilbertin était en effet l'un des enfants de Sougraine, le
petit lutin, comme l'appelait son oncle Louis-Thomas qui le garda
quelque temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui avec Elmire Audet.
Un notaire de la paroisse voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui
trouva de l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit
étudier, et lui donna son nom, son étude et sa fille unique, sans autre
condition que de pratiquer consciencieusement et de rendre sa femme
heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire mourait presque
subitement. A son lit de mort il appela son gendre et lui parla tout
bas. Il lui montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un
serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame Villor. Le
malheureux gendre pâlit et se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de
la tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir en paix.
Quelques semaines après sa femme suivait son père dans la tombe en lui
léguant tout ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant dans le
cimetière de sa paroisse natale auprès des siens.
Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. Une personne moins agitée,
moins troublée qu'elle, eut remarqué du premier coup d'oeil le
bouleversement du notaire.
--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il n'est question dans la Ville
que de l'affaire Sougraine.
Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant.
Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. Vous vous en souvenez?
Ce dernier mot était cruel et cruellement dit. Madame D'Aucheron éprouva
une torture au fond du coeur.
--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, et il m'a tout avoué.
Il m'a dit qui vous êtes.
--Moi? fit madame D'Aucheron.
--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et sa surprise a égalé la
mienne. Vous êtes, vous, Elmire Audet....
Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit point.
--Je suis venu vous demander si mademoiselle Léontine est ma soeur....
Parlez, soyez franche, dites, est-elle ma soeur?
--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne comprends rien à ce que
vous me demandez....
--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un des enfants de
Sougraine....
--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? Est-ce possible?.... Et elle
le regardait de ses grands yeux bleus hagards....
--Léontine est-elle ma soeur?
Madame D'Aucheron se mit à rire....
--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. J'ai dit un mensonge
à votre père pour sauver la paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura
servi à rien.
--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout n'est pas perdu encore.
Il s'abandonnait à une joie folle....
--Vous avez un autre frère... je ne sais point s'il vit.... je n'ai eu
connaissance de rien, et l'on ne m'a jamais rien dit....
Le notaire revenait à son étude tout fier, tout palpitant, tout à ses
amours un instant compromises.
--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je profiterai de mes
avantages sur mes rivaux; je serai, à mon tour, maître de ces gens-là...
Il m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin. On ne peut
rien me faire à moi... Et puis, je suis riche, on me respectera... en ma
présence, du moins. En arrière, on dira ce qu'on voudra... Madame
D'Aucheron, elle, ce n'est pas la même chose.... Si elle tombe... elle
tombe dans la boue.... Une grande dame ne se laisse pas traîner dans la
fange comme cela. Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à
cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon amour, tu n'es pas
perdu!... Quand je pense à la peur que j'ai eue!... j'en frissonne
encore... Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens... je le
sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer d'affaire. Que le diable
emporte les autres... Chacun pour soi... Les autres ne voudront
peut-être pas épouser une jeune fille élevée par Elmire Audet, par
Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée... montrée au doigt... Moi je
l'emmènerai dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh! qu'elle
soit un objet de honte pour tous si je ne puis l'obtenir qu'à ce
prix-là...