Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans la ville, avec le
caribou qu'ils avaient tué, étendu sur un traîneau. La nouvelle de
l'accident se répandit vite. Ce fut toute une journée le sujet de la
conversation.
--Il me semblait, disait le notaire, que je ne pouvais pas être toujours
heureux à la chasse; j'avais comme un pressentiment de ce qui devait
arriver, et je crois que je ne serais point parti, si les autres ne
m'avaient entraîné...
Il disait encore:
--Un accident est vite arrivé. Nous venions d'apercevoir le caribou. Ce
fut un cri général. Le sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en
imprimant à sa carabine un mouvement de va-et-vient dangereux. Je le
voyais bien et j'allais lui dire de faire attention. Tout à coup. Vlan!
Vlan! deux détonations. Une branche probablement avait fait partir la
gâchette... C'est dommage, la chasse promettait, et c'est si plaisant de
courir les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien que je n'y
retournerai plus... Après un malheur comme celui-là... Si le pauvre
diable pouvait en revenir!
Le soir il y eut réunion des chasseurs chez D'Aucheron. On parla
beaucoup de l'accident. Madame D'Aucheron demanda discrètement au
notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. Il répondit de même
que les apparences le faisaient croire. La malheureuse reprenait, comme
malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses, de luxe....
et sa fille redevenait une chose à exploiter......
La Longue chevelure fut amené chez le docteur Rodolphe. Il éprouva
d'abord un mieux sensible puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara
de lui. Il eut le délire.
Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida revenait de sa classe,
elle remplaçait son amie pour lui permettre de se reposer un peu. Le
soir, elles veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants pour un
père bien-aimé. Tour à tour, avec des linges imbibés d'eau froide, elles
lavaient le front et la tête du malade; elles mettaient de la glace sur
ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis elles priaient avec une
ardente ferveur. Rien n'était touchant comme de voir ces deux anges de
la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la mort vaincue
s'éloignait et l'espérance rentrait dans l'âme des jeunes filles. Le
médecin luttait aussi de toutes les forces de son énergie, de toutes
les ressources de la science..... La lutte était étrange et belle.
Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se cherchaient comme les
ombres cherchent les ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour
se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils prenaient un suprême
intérêt à la lutte qui se livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire,
ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre d'un oeil inquiet
les péripéties du combat. Les voeux qu'ils formaient n'étaient point
pour le triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour le triomphe de
la mort. Elle tardait bien cette mort pourtant si vorace d'habitude....
elle tardait bien à venir.
Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible pour les trois
conjurés... La Longue chevelure avait le délire....Il allait mourir
peut-être.... Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. Dans sa folie il
avait parlé; dans son délire il avait jeté un nom en pâture à la
curiosité du monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom qui réveillait
un triste souvenir. Il avait parlé de Sougraine.
--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le manque, tu l'attaqueras
à ton tour.
Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il avait dit encore:
--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es
Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la forêt par le
chasseur implacable...
Puis:
--Elle est méconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches
vêtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser périr dans
les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite,
mais n'importe, j'aurai fait mon devoir.
Une nuit entre autres il ne cessa de parler.
A ce nom de Sougraine une foule de pensées assaillirent l'esprit d'Ida.
Elle se souvint de l'histoire lamentable racontée par le siou, le soir
du bal et de l'évanouissement de madame D'Aucheron. Léontine, elle,
avait des frémissements de terreur. Elle entrevoyait la vérité à travers
le sombre tissu des événements, comme à travers des ombres flottantes on
aperçoit une lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, de
voir trop nettement dans ces mystères redoutables. Et pourtant quelque
chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait
entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et que sa délivrance et
son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu
épancher ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son amie, mais elle
n'avait pas le droit de parler.
Elle passa une partie de cette nuit en prière. Ida, remarquant son
extrême inquiétude et sa tristesse amère, s'unissait à elle pour prier.