II

La partie de chasse avait été organisée par le notaire et Sougraine.

Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agréable

délassement. Il avait été entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le

premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui

pourrait arriver ensuite.

Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien

inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne

manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fébrile

le retour de ses amis. Comme elle semblait préoccupée plus que de

raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, lui parlait de sa

félicité prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que

les jours précédents, cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas trop

compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant

comme la fortune; que souvent la félicité nous échappait au moment où

l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles jetaient du froid sur

l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renaître de vagues

craintes un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du brouillard

glacé qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie,

le soir d'une chaude journée.

Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dévora les

pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant

d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il

t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon,

va! Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... On vient de

loin le chercher. Notre humble demeure, près de l'église, s'ouvre à

chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela

chasse l'ennuie.

Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatiguée. Elle

articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu

avec ses brises chargées de parfums, ses chaudes buées, son éclatant

soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les

tressaillements nouveaux des champs et des forêts à leur réveil, elle

aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait et renaîtrait à la vie. Une

bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je

fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il ne me fallait pour cela

négliger un peu, beaucoup même, ma bonne mère et mon cher cousin. On

m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me déranger. Une petite

promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu

me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille à la ville. Tu

reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut.

Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle D'Aucheron.

Elle ferait bien de se livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si

j'étais là je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière aussi

intéressante pour soi-même qu'utile pour les autres.

Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver son amie, et de

partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne

l'attendait au salon. Elle accourut.

--Ida!

--Léontine!

Les deux noms retentirent à la fois et les deux amies s'embrassèrent

dans une douce étreinte.

--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un peu plus et tu la

précédais.....

--Nous n'avons pas le service de la malle tous les jours, vois-tu,

là-bas, dans nos forêts.....

--Non, mais vous avez la paix, le calme, le bonheur..... n'est-ce pas?

--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens voir cela.

Mademoiselle Villor fit une bonne provision de livres de classe, alla

prendre conseil du Surintendant de l'Instruction publique, et se remit

en route pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait.

Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être seule, vu la disposition

d'esprit où elle se trouvait et l'attente des nouvelles qui devaient

venir, ne fit aucune objection à son départ.

Quand la voiture qui les emmenait fut sur le monticule qui domine le

village, Ida chercha des yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du

doigt à Léontine.

--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins noirs..... Vois-tu?

Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses regards. On descendit

la côte escarpée et on traversa le village au grand trot du cheval. Une

voisine que mademoiselle Ida avait laissée avec sa mère vint ouvrir en

souriant.

--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle Clémence, observa

l'amie de Léontine.

Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui n'avait jamais aimé

que les chats et jamais raconté que des nouvelles vraies.

--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça ne va pas bien partout.

--Non? qu'y a-t-il donc?....

--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles, vous devez être

fatiguées, vous devez avoir froid; on vous contera tout cela.

Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce qu'elle ne craignait

pas d'être devancée par d'autres. Elle était seule avec la malade. Elle

l'eût racontée à la porte, au risque de contracter une fluxion de

poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un dans la maison pour lui faire

concurrence.

Les jeunes filles embrassèrent la malade.

--Où est Rodolphe? demanda Ida.

A ce nom un doux tressaillement agita Léontine et une vive rougeur parut

sur ses joues encore froides des baisers du vent.

--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque chose arrive en son temps.

On est venu le quérir il y a dix minutes, à bride abattue, pour un

sauvage qui s'est fait tuer à la chasse.....

Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable l'oppressait.

--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est pas tout à fait exact;

mais blessé gravement.

--Quel est le nom de ce sauvage? demanda mademoiselle Ida.

--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne se hâtait plus.

--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui faisait un effort pour se

remettre.

--La chevelure longue, je crois, ou quelque chose comme ça....

--La Longue chevelure! s'écria Léontine.... est-il possible? mon

Dieu!...

--C'est cela, la Longue chevelure!.........

Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda la voisine.

--Depuis peu de temps seulement, mais je l'estime beaucoup.... Il est si

bon.... Si tu veux, Ida, nous irons le voir?

--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et nous le sauverons si

c'est possible....

Les jeunes filles attendirent avec une grande impatience le retour du

médecin. Il ne revint que le soir. Elles veillaient en causant près du

poêle où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval qui ramenait

Rodolphe s'arrêta devant la porte, couvert de frimas et secouant sa

longue crinière et ses grelots au son argentin, elles coururent ouvrir.

Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé fut oublié pendant une

minute. Que ceux qui n'ont pas aimé jettent la première pierre.....

Après les premiers épanchements on parla du malheureux siou.

--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai mandé un médecin de la

ville en consultation... Il n'y a cependant point de parties

essentielles de lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a les

complications à redouter... les inflammations.

--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions l'avoir ici pour le

soigner, Léontine et moi.

--S'il est possible de l'amener, nous le ferons de grand coeur. Je tiens

à l'avoir sous mes yeux, afin de suivre mieux les phases du mal.

Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident était arrivé. Il n'y avait

rien de bien surprenant en cela. Les accidents de chasse sont si

fréquents.

Cependant une pensée amère, atroce peut-être, entrait dans l'esprit de

Léontine. Elle voulait s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais

rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, comme l'onde que

l'on repousse avec un aviron.

L'affaire Sougraine · 第 51 / 72 题