I
La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque
hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des
Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule,
l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes
effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant,
et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La
glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une
impuissance absolue toutes les souillures du sol.
Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une
poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se
déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...
Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans
une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient
Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture
remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui
connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent
pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos
montagnes pittoresques.
Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur
et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St.
Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa
derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de
sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....
La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des
terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt
sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons
se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean
et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches,
les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs
flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les
légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres
garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs
marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une
empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le
sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la
marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus.
La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis
les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain,
Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage
sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on
dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins,
sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après
avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément.
On découvrit après quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but à la
santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La
marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un
superbe caribou.
Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les
petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de
lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête.
Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva
tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient
presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son
panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des
arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une
poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait
pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier.
Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi.
Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la
fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges
molles et profondes....
Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait
maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par
instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient
gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait
leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent
suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant
comme en sursaut, retomba dans son morne silence.
Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière,
celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint.
Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais
à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de
sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.
--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs?
--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment,
par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites
branches.... Tu sais.
--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime,
le gros notaire qui arrivait tout essoufflé.
Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.
La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le
siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait
pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes
couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre
épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _traîne_ aux
provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus
prochaines habitations.
Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs
l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba
sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux
pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où
elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa
douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage.
L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui
le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit
impose silence à la matière.
Le retour fut long et pénible. Sur une _traîne_, la Longue chevelure,
sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient à tirer parmi les
broussailles, à travers les arbres de ces régions désertes, par dessus
les montagnes, ou à travers les vallons les deux longues _traînes
sauvages_.
On laissa le malade à St. Raymond, dans la première maison que l'on
trouva. Puis on fit avertir le médecin qui accourut aussitôt. Le
médecin, c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté pour qu'on
transportât le blessé à Québec, sous prétexte qu'il y serait mieux
soigné, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus
long voyage et que ce serait très imprudent de l'exposer à de nouvelles
fatigues. Le notaire céda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des
nouvelles chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, le
bon notaire, de ce qu'un pareil accident fût arrivé dans une partie de
plaisir commencée sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que
jamais il ne retournerait à la chasse. Cela lui faisait prendre en
aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut
y songer, c'est d'un grand prix.