D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant et vendant par
l'intermédiaire d'un courtier, sans rien en posséder jamais, des actions
de toutes les compagnies: compagnies de chemins de fer, de bateaux à
vapeur, de canaux, de mines, et comme tous les spéculateurs, il
s'éveillait quelquefois au chant de la hausse et souvent au gémissement
de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait les meilleurs
bénéfices. Ce jeu de bascule avait des enivrements indicibles. Ceux qui
risquent, sur le caprice des cartes, l'argent dont ils semblent
embarrassés, peuvent avoir un aperçu du délire de ces grands joueurs aux
millions, quand la partie s'engage à cent endroit divers et contre mille
joueurs différents. Il y a, comme aux cartes, des trucs formidables, des
coups d'une hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes inouïes.
Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent toutes les rumeurs, pèsent
toutes les probabilités, questionnent continuellement les sentinelles
qui se tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la fois à ces
terribles hommes de proie, et chaque minute peut apporter un nouveau
malheur ou une chance nouvelle....
D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. Il était très pâle, très
énervé.
--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de la compagnie minière ont
encore baissé tout à coup d'une façon désolante.... Elles sont
descendues à cinquante-sept.
--Le notaire eut envie de sourire, mais il s'observa.
--C'est le temps d'acheter, répondit-il.
--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté trois cents sur marge, il y
a un mois, à soixante-sept; c'est une perte énorme.
--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire.
--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai ensuite que la hausse
revienne; cela ne peut pas durer longtemps.
--J'espère que non, fit le notaire.
--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter; tu croyais cependant
qu'il n'y avait pas de danger.
--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là....
--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin?
--Je t'avoue que tu me mets un peu dans l'embarras.
--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, ne va pas me lâcher....
--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda le notaire.
--Je ne guette que l'occasion... et je trouve qu'elle tarde beaucoup....
--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre; c'est un coup d'as... la
plus belle affaire de ta vie....
--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas pour toi, cette affaire, si
elle est si bonne?
--J'y ai de grands intérêts.
--Vraiment? Alors, parle.
--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me remarier.
--C'est une idée.
--Très drôle, je l'avoue.
--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel veuvage.
--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que j'adore en secret....
--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu l'aimes?
--Oui, tu es le premier à qui je le dis.
--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes et que tu peux devenir
son protecteur légal?
--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de le lui apprendre.
--Moi? est-ce que je la connais?
--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine, ta fille. Quand je dis:
ta fille....
D'Aucheron fit un bond.
--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle est promise à Le
Pêcheur, et que le mariage doit avoir lieu prochainement.
--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout quand il n'est pas
fait. Voyons, songes-y, la chose en vaut la peine. Je mets, dans la
corbeille de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon argent et
d'autres bagatelles encore.
D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient devant ses yeux à une
danse macabre des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de pièces
blanches qui sonnaient un carillon d'enfer en se heurtant dans leurs
élans insensés. Une objection jeta du froid dans son imagination.
--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te reviendront avec elle. Le
risque n'est pas fort de ton côté....
--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et c'est bien quelque chose,
ce me semble.
--C'est à dire que je serai gros Jean comme ci-devant.
--Tu seras toujours mieux que maintenant, puisque d'un signe je puis
décréter ta ruine....
D'Aucheron courba la tête.
--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet ami-là est mon plus
redoutable ennemi.
Il dit tout haut et d'un ton indécis:
--Je songerai à cela; j'y songerai.
--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu m'as faite tout à l'heure,
riposta Vilbertin.
--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; évidemment, je vais
en sortir--si j'en sors--joliment déchiqueté.
Puis, il dit:
--Il faut toujours bien que je parle de cela à ma femme. Je prévois une
opposition sérieuse.
--Ta femme sera plus accommodante que tu ne le supposes... tu peux m'en
croire.
Il pouvait la compromettre. Une femme qui emprunte de l'argent à l'insu
de son mari n'aime guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait le
notaire Vilbertin.
Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains avec une satisfaction
évidente:
--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! Et son gros ventre
sautait, sautait si bien que tout son coeur semblait y être descendu.
D'Aucheron grommelait en marchant. Il voyait bien qu'il pouvait retirer
quelque bénéfice du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il était un
peu tard pour songer à cette union. La spéculation serait peut-être
meilleure qu'avec monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui,
le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une excellente affaire. Il
s'était mis dans un beau pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses
spéculations hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, le fiancé
tant adulé? Que deviendraient ses contrats avec le gouvernement et
toutes ces intéressantes annexes qu'on appelle le tour du bâton?...
Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tiède.
Il se faisait une lutte terrible en son âme et cette lutte le fatiguait.
Il ne pouvait pas résister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le
ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il encore offrir sa fille à
l'honorable monsieur Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser?
Mais qu'allait dire Léontine de ce changement à vue dans les sentiments
et les calculs de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle
point par se révolter et par traiter comme ils le mériteraient les
caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir;
il n'y avait plus à balancer....
Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses
connaissances qui le saluèrent. Seulement comme il mettait le pied sur
le seuil de sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres qui
lui firent des signes amicaux. Il était trop tard pour entrer; il dut
subir leurs compliments.
--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui
tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de
notre collègue avec mademoiselle votre fille....
--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron embarrassé; les rumeurs ne
sont pas toujours vraies.
--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient de confirmer l'heureuse
nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beauté remarquable
et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne
gâte rien, une petite part des écus du papa.
Ils se mirent à rire.
D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde bouillonnait au fond de
son coeur.
--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous le jure, répliqua-t-il.
Vous savez, il faut toujours un peu consulter le goût et les sentiments
de ces chères petites créatures... et parfois elles ont des caprices,
toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient.
--En tout cas, présentez à la future nos hommages respectueux et nos
voeux les plus sincères pour son bonheur.
--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte.
--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il à la servante?
--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il répondu.
Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier.
Il entra sans préambule dans le coeur du sujet.
--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine avec monsieur Le Pêcheur?
--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donné
bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait
pour toujours, nous élevait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et
Léontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit
accompli, ce mariage.
--Il ne s'accomplira pas cependant.
--Ce n'est pas sérieusement que tu parles?
--Très sérieusement.
--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton bon sens, mon mari?
--Nous sommes à la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le
chat avec la souris. Il faut en passer par ses volontés.
--Quel peut être ce tyran?
--C'est mon ami le notaire Vilbertin.
--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pêcheur? A-t-il
songé qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce
n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois
éprouvé, non ce n'est pas possible.
--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela.
--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?...
--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire...
--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire que Léontine aura toujours un épouseur quand même.
--Un épouseur? qui? Un autre ministre?...
--Non, pas un ministre...
--Un député au moins?
--Pas un député, non plus...
--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes rêves?
Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquiète:
--Est-il riche, au moins?
--Riche, veuf, assez jeune encore...
Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois.
Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique demeure, disparaître ses
équipages, ses toilettes, toutes les délices de sa vanité. Cependant une
ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait
tenir pour le ministre? Ils sont entêtés ces sauvages. Il ne voudrait
pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille.
Madame D'Aucheron était très agitée; elle se sentait menacée de nouveau.
Ça ne finirait donc jamais cette alternative de quiétude et de terreur?
Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. C'est à cause d'elle
qu'elle se voyait en butte à tous ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé
coupable se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, voilà la
récompense. Elle avait presque envie de la haïr, cette jeune fille qui
troublait sa sécurité et faisait sourdre des remords éteints.
--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où est-il cet homme qu'il
faut accepter à la place de l'honorable monsieur Le Pêcheur?
--Tu ne le divines point? cela m'étonne.
--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.
--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, le rond, mais le riche
notaire.....
--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer
généreux au moins?
--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera
des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera
complètement.
Ils firent demander Léontine. La jeune fille, qui cherchait dans la
musique un adoucissement à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses
doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent comme des fusées
d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et
attendit, debout, ce qu'on lui voulait.
--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, commença madame
D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup même, mais elle ne te
causera pas de peine, j'en suis sûre.
--Parlez, mère.
--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur.
--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, que vous êtes bons,
chers parents! Que je suis heureuse.
Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si bons que cela. La joie
naïve de leur fille leur fit mal. Ils se regardèrent un moment sans rien
dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite,
D'Aucheron ajouta:
--Il se présente un autre parti,.... un homme riche, très riche même, et
jeune encore. Il t'aime à la folie.... c'est un notaire.... Une
profession très digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de
noces splendide..... et il m'aidera à sortir de mes embarras
financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers.
Tout le monde en a.
Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Elle ne
répondit pas.
--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas à un homme
qui ne serait point honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à ce
que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance.....
--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le
sacrifice, ô mon Dieu! car l'autre prétendant qui suivrait serait
peut-être pire encore.
Son désespoir s'armait d'ironie.
--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon
enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prière....
--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut
enchérisseur, répliqua Léontine en les regardant avec fierté.
Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante réplique et courbèrent
le front, à leur tour, sous le regard étincelant de la jeune fille.
--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit
D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il allait dire les avares--quand
ils aiment, c'est une fureur, une folie.....
--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; répliqua Léontine, vous me
trouverez toujours soumise.
Elle songeait maintenant au secret de sa mère et cela lui donnait
l'esprit d'abnégation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur
D'Aucheron dit à sa femme.
--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que nous le supposions.