Les jours passaient.
Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux
garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se
faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle
allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout,
son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but
un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il
rencontra Leroyer.
--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie
au coeur, et puis il a de l'argent.
Il montra un rouleau de billets de banque.
La Longue chevelure le regarda tout surpris.
--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il....
--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot.
La Langue muette, grisé par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqué
une bonne poignée de dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une
position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu,
s'abandonnait aux délices du moment. De taciturne qu'il avait été il
devenait jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure
suivait avec une certaine curiosité les phases de son ivresse. L'homme
qui boit perd tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. Il ne
voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformées de mille
façons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son
caractère. Il se croit plus fort et plus roué que tous les hommes
ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre
pas qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le
ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il
trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit
lui-même.
--Mon frère La Langue muette a peut-être assez bu, observa La Longue
chevelure.
--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du
serpent, répondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants.
--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, répliqua La
Longue chevelure.
--L'amitié de la Langue muette est recherchée comme un trésor et sa
puissance est grande, répondit avec ostentation, l'Abénaqui.
Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de
l'occasion.
--Ton influence et ton amitié sont bien payées si j'en juge par ce que
je vois, dit-il.
--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or tombe dans ses mains comme
une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la
destinée de plusieurs. Mais il ne parlera pas.
--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant il y a quelques
jours, alors qu'il me demandait quelques misérables écus pour faire le
voyage de Québec à Bécancour.
--La Longue chevelure était bien pauvre la veille du jour où il trouva
des diamants bruts dans les Montagnes-Noires....
--Qui t'a dit cela? Langue muette.
--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles.
Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda fixement dans les yeux.
L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout à coup qu'il n'avait
pas eu la prudence du serpent.
--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas
acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop....
Sougraine fut un instant abasourdi.
--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse
point, supplia-t-il.
--La Longue chevelure n'est pas un traître!... mais d'où te vient tant
d'argent et tant de gaieté?...
--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune
canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille.
Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va
épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur.
--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle Léontine est ton enfant?...
Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?...
--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse de taire.
Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un souvenir limpide de
certains incidents de la soirée de madame D'Aucheron.
--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientôt.
Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystérieuse, le beau
siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait
justement congé des dames. Elles se tenaient debout près de la porte où
s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur
châles de laine.
--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à Léontine. A bientôt, pour ne
plus jamais vous quitter.
--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine.
Eh bien! nous allons voir; c'est une partie à deux....
Il entra.
Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard
perçant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus
aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable était passée. En
cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques
traces de la jeunesse. Le voile épais que les années étendent sur nos
fronts devient transparent et nous apercevons tout à coup les traits que
nous avions oubliés.
La Longue chevelure se dit à part lui:
--C'est bien elle.
Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la
conversation sur le mariage de mademoiselle Léontine, et, malgré les
protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine à comprendre
le rôle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'était pas là. Elle
ne l'avait pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de sa
mère, et s'offrait en expiation.