Madame D'Aucheron, certaine maintenant que son ancien amant ne la
trahirait point, se livrait à des accès de folle gaîté, riait, se
moquait de la peur qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa
sottise. Elle voulait se dédommager de ses angoisses. Elle s'attendait
si peu à ce retour de la fortune. Les bonheurs vont deux par deux comme
les malheurs. Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à le savoir et
faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse quiétude par une
parole imprudente. Elle était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée
dans une berceuse de velours, rappelant avec délice les amertumes
qu'elle avait bues, quand sa fille entra, se mit à genoux devant elle,
l'entoura de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse ardeur,
lui dit:
--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes volontés; je suis ton
enfant soumise.
Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il fallait donc qu'elle fût
sa véritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se
réveillait tout à coup au fond de son coeur la transformait et lui
donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit
jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie,
on peut arracher à la douleur le coeur d'une mère.
Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'où venait un pareil
changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le
travail de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre mobile aux
actions, la pauvre femme.
--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton père va
t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie
et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable
monsieur Le Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là de leur
goût, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas
faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je
dirai: ma fille, madame la _ministresse_... Il m'en passe des
frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mère est toujours
orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre
file..... Je t'aime autant.....
Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était navrée par l'émotion. Elle
se releva subitement, à cette dernière parole, et son regard interrogea
madame D'Aucheron qui ne comprit pas.
--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire à un homme:
prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais!
La honte de ma naissance sera le châtiment de celui qui m'achète.....
Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher son coeur dans le
sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour
marcher dans cette voie douloureuse où elle venait d'entrer.
L'étonnement du prêtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour
le dévouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y
avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser.
Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et
modifier la situation. Puis il fallait toujours espérer en Dieu, même
contre toute espérance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu
leur voie et se sont égarés dans des ténèbres les plus profondes, que la
Providence fait rayonner son étoile pour diriger leur pas.
Léontine revint consolée, fortifiée, et comme bercée par l'espérance
d'une mystérieuse protection.