Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande
Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice
en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres
on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua
pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa
future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce
qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait
devenir sa femme.
--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à
fuir ma destinée, je serai malheureuse.
Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire.
S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point
de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on
est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette
destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les
motifs.
Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles,
mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la
pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection
pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère,
elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le
sacrifice de sa personne.
Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état
d'abnégation ou d'anéantissement moral.
Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le
trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère
adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne
soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose
d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans
une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter
ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait
autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui
y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où
pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient
lieu de père et de mère.
De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la
salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa
son oreille. C'était la voix de sa mère.
--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en
pour ne plus jamais revenir....
Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.
--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix
d'homme.
--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter.
--Je resterai.
--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre
ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....
--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille
de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?
--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...
Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait
mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains
crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se
traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière,
c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.
Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques
jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles!
Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses
espérances!
Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien
ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient
inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et
mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....
Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable
abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même,
remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire
et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M.
D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi
n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle
se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se
faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour
garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût
troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant!
Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de
s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du
secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout,
c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus
pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la
mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la
faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement.
On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps.
On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune
femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur.
Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit
au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires
et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit
immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision
qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le
combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un
triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne,
Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait
vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle
soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret.
Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut
presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille
elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.
Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les
entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la
maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant
qu'il y avait du mieux, un mieux sensible.
--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que
nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond
est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner.
De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent
de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une
hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et
d'azur!
Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, le regardait à travers
ses larmes et ne disait rien.
--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais là... ce n'est qu'un
rêve.
Léontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un
sanglot.
--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve qui va se réaliser,
n'est-ce pas, Léontine?
Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance.
Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement à deux reprises et ne
répondit point. C'était une réponse que ce silence, une réponse
douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop.
--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères espérances, s'écria-t-il?
vous ne m'aimez donc plus?....
--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est témoin... et
pourtant il faut que nous nous oubliions....
--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse
infinie et de leur éternelle fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour,
mentir à leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas
ainsi, dit Rodolphe avec amertume.
--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, joignant les mains et
regardant son fiancé avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne
me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je suis la plus
infortunée des femmes! ne me méprisez point, je ne suis point coupable!
--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connaître au moins le
pouvoir occulte auquel vous obéissez.
--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le
droit de le révéler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler.
Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la
place de Dieu, c'est le prêtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon
coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses
qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mépris ou de
pitié.....
Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une voix grave et
brisée.....
--Léontine, ce que vous faites doit être bien, malgré le mal que j'en
ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez à un devoir plus saint que
l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si
je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs.
--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientôt......
Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine,
profondément attristés, cherchèrent longtemps, mais en vain, qu'elle
pouvait être la cause de cette détermination subite.
--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités divinement
entrevues!... adieu! adieu! dit à la fin le jeune docteur, et son front
resta longtemps appuyé sur sa main. Un souffle avait passé et l'édifice
de sa félicité n'était plus qu'une ruine.