XV

Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande

Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice

en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres

on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua

pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa

future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce

qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait

devenir sa femme.

--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à

fuir ma destinée, je serai malheureuse.

Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire.

S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point

de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on

est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette

destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les

motifs.

Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles,

mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la

pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection

pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère,

elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le

sacrifice de sa personne.

Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état

d'abnégation ou d'anéantissement moral.

Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le

trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère

adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne

soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose

d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans

une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter

ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait

autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui

y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où

pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient

lieu de père et de mère.

De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la

salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa

son oreille. C'était la voix de sa mère.

--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en

pour ne plus jamais revenir....

Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.

--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix

d'homme.

--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter.

--Je resterai.

--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre

ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....

--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille

de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?

--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...

Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait

mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains

crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se

traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière,

c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.

Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques

jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles!

Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses

espérances!

Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien

ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient

inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et

mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....

Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable

abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même,

remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire

et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M.

D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi

n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle

se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se

faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour

garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût

troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant!

Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de

s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du

secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout,

c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus

pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la

mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la

faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement.

On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps.

On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune

femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur.

Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit

au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires

et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit

immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision

qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le

combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un

triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne,

Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait

vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle

soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret.

Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut

presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille

elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.

Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les

entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la

maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant

qu'il y avait du mieux, un mieux sensible.

--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que

nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond

est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner.

De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent

de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une

hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et

d'azur!

Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, le regardait à travers

ses larmes et ne disait rien.

--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais là... ce n'est qu'un

rêve.

Léontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un

sanglot.

--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve qui va se réaliser,

n'est-ce pas, Léontine?

Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance.

Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement à deux reprises et ne

répondit point. C'était une réponse que ce silence, une réponse

douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop.

--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères espérances, s'écria-t-il?

vous ne m'aimez donc plus?....

--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est témoin... et

pourtant il faut que nous nous oubliions....

--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse

infinie et de leur éternelle fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour,

mentir à leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas

ainsi, dit Rodolphe avec amertume.

--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, joignant les mains et

regardant son fiancé avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne

me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je suis la plus

infortunée des femmes! ne me méprisez point, je ne suis point coupable!

--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connaître au moins le

pouvoir occulte auquel vous obéissez.

--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le

droit de le révéler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler.

Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la

place de Dieu, c'est le prêtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon

coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses

qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mépris ou de

pitié.....

Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une voix grave et

brisée.....

--Léontine, ce que vous faites doit être bien, malgré le mal que j'en

ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez à un devoir plus saint que

l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si

je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs.

--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientôt......

Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine,

profondément attristés, cherchèrent longtemps, mais en vain, qu'elle

pouvait être la cause de cette détermination subite.

--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités divinement

entrevues!... adieu! adieu! dit à la fin le jeune docteur, et son front

resta longtemps appuyé sur sa main. Un souffle avait passé et l'édifice

de sa félicité n'était plus qu'une ruine.

L'affaire Sougraine · 第 35 / 72 题