XIV

Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée

qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup

d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la

rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de

fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur.

--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous

serons heureux ici!

Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un

ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés

tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des

chants d'oiseaux quand le printemps fleurit.

--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement

heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette

ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve

de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois,

une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi.

Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du

bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il

pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis.

Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la

voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir.

Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.

--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne

nouvelle.

--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer.

Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.

--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle....

--Bien malade, mon cher Rodolphe.

Et elle le conduisit au lit de sa mère.

La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu,

et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants.

--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête.

Ida n'osait parler.

--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que

je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en

connaît les causes.

Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme

un accident, cette maladie subite.

Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui

avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y

avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute

en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de

son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de

la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait

parler! Il faudra bien qu'elle parle....

Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à

livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.

L'affaire Sougraine · 第 34 / 72 题