Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée
qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup
d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la
rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de
fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur.
--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous
serons heureux ici!
Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un
ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés
tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des
chants d'oiseaux quand le printemps fleurit.
--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement
heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette
ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve
de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois,
une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi.
Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du
bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il
pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis.
Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la
voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir.
Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.
--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne
nouvelle.
--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer.
Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.
--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle....
--Bien malade, mon cher Rodolphe.
Et elle le conduisit au lit de sa mère.
La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu,
et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants.
--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête.
Ida n'osait parler.
--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que
je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en
connaît les causes.
Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme
un accident, cette maladie subite.
Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui
avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y
avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute
en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de
son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de
la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait
parler! Il faudra bien qu'elle parle....
Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à
livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.