XIII

La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait

éveiller la curiosité. La curiosité éveille le soupçon, et le soupçon

est le plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs de

choses louches. Il ne désirait qu'une chose: aller vivre et mourir

tranquille, à l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour

arriver à ce terme heureux de sa destinée il avait besoin d'argent, et

son ancienne amie lui en donnait à pleines mains. Il le fallait bien.

Elle était à sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était fini

pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre

femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle eût voulu le

charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses,

pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût à jamais.... Ses nuits se

passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se

distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer

ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'étourdissaient un peu.

Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de

sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde

pouvait les entendre. Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se

raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la

D'Aucheron? diraient-elles, et elles éclateraient de rire. Des sueurs

froides mouillaient son corps convulsivement agité. Son sommeil avait

quelque chose de plus pénible encore, car elle ne pouvait point chasser

les sombres visions qu'il lui apportait.

Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au

notaire.

--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, ne me condamne pas à un

plus long supplice; j'en mourrai, bien sûr.

--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est son enfant.... As-tu

peur qu'il l'enlève comme il t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine

on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on

l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et

ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir

mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander

une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela...

Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera

rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garçons, tu sais? il

faut qu'on les retrouve eux aussi....

--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu

notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des

soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez avec nous.

--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, excepté si tu lui donnes

encore de l'argent, beaucoup d'argent.

Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque perverse qu'elle soit,

parce qu'il est de sa nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu et

son premier mouvement doit être pour le bien. La lutte s'engage bientôt

à cause de notre liberté d'action. Nous succombons souvent parce que

nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les

considérations supérieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la

foule grossière, les ivresses de la chair.

L'on cherche naturellement à se débarrasser de l'ennemi qui nous

persécute. Madame D'Aucheron songeait à se défaire de Sougraine et se

mettait l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle

n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant

pas supporter toujours cet affreux état de chose.

L'affaire Sougraine · 第 33 / 72 题