Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se livrait aux charmes de
la rêverie. L'exercice était nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé
qu'à grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et cela tenait de
la prose plutôt que de la poésie. C'était un travail, non une
récréation. Aujourd'hui un nouveau rêve hantait son esprit. Il se
sentait dominer par une mystérieuse puissance, il y avait un
envahissement de tout son être par une passion étrange, et il eût voulu
s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. L'image
de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses
yeux fermés. On voit mieux sa pensée quand on ferme les yeux. On dirait
qu'on regarde en dedans.
Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros notaire, et plus il
devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses
désirs. Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron le laissait
bien voir. Il était jeune, élégant, galant, sur la voie de la fortune,
arrivé aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile à
supplanter. Il ne le redoutait guère, celui-là. Il comptait un peu sur
la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder
longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer
une déclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune
fille. Il sentait maintenant un vide énorme dans son existence. Il ne
s'était jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la
traiterait avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire ses caprices,
car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne
vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-même que les années
glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les
rides--il était quelque peu ridé--les rides s'effaceraient sous les
baisers de la jeunesse.
Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres
sur sa face ronde.
--O amour! amour! soupira-t-il.
Et sa main cherchait à comprimer les battements de son coeur.
Une voiture attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant sa porte
et une dame enveloppée de riches fourrures descendit aussitôt.
Les rêves couleur de rose du gros notaire s'envolèrent comme des oiseaux
qu'épouvante un coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent
alors.
--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans
le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande
allée, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les
voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela
fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un
emprunt.
Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur l'amitié de son intime,
la visiteuse entrait.
--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, mon cher notaire?
--A merveille, madame,... à merveille! En vérité, je vous le dis, on
rajeunit; ma parole, on rajeunit.
--Que vous êtes heureux, vous!
--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du
temps, je l'espère. Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme à
dix-huit ans.
--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans tous les cas si j'ai eu
du bonheur dans le passé, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du
chagrin.
--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout à l'heure... vite,
contez-moi çà. Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur.
--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me
faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander à mon mari.
C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose
secrète, bien secrète. Je vous rendrai moi-même cette somme avant
longtemps...
--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi vous n'êtes pas heureuse,
vous, parce qu'il vous faut cent dollars?
--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon
mari vous en a parlé il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de
Léontine. Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine à repousser
l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment décourageant. Il faudra bien
qu'elle cède cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. Elle s'est
éprise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'établir à la
campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par
s'oublier.
--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espère.
Et ce mariage avec le ministre se ferait bientôt?
--Le plus tôt possible.
--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. Madame, ajouta-t-il
tout haut, ma bourse est à votre disposition. Je ferai, pour vous être
agréable, tout ce qu'il est possible à un galant homme de faire, et je
serai discret par dessus le marché! mais si un jour j'ai besoin de vous,
vous m'aiderez, n'est-ce pas?
--Comptez sur moi, monsieur le notaire.
Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.
--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle.
--Non? comment cela?
--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle s'est évanouie, puis
elle a été frappée de paralysie. Elle ne peut plus parler.
--Et que disait cette lettre?
--Cette lettre? je ne le sais pas.
--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-être la
joie....
Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attelé
de deux chevaux. Le cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le
chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait fièrement
l'attelage. Il semblait né cocher, car il y en a qui naissent pour
conduire comme d'autres pour être conduits. Secret du destin.