Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor.
Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre
à la main et paraissait toute troublée. La Longue chevelure exposa le
motif de sa visite. Il était tellement ému que sa voix tremblait comme
celle d'un vieillard.
Léontine et Ida disaient:
--S'il pouvait retrouver son enfant!
A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut
chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main à
son front. Ida pensait:
--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume.
La Longue chevelure semblait découragé.
--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mère?
demanda mademoiselle Ida.
--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par une émotion étrange.
--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille.
--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait qu'à son ami....
Serait-ce un malheur?
Et elle devint toute livide.
Madame Villor fit signe que non.
--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mère.
Voyons, il faut tout savoir, continua Ida.
Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut vivement à haute voix.
"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur à Rodolphe! si jamais
vous dites un mot à qui que ce soit, vous entendez bien? à qui que ce
soit, au sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes
Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous
avez eu votre part de l'argent...."
La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, sous les coups de
fouet du sang, devint d'une pâleur extrême à la lecture de cette
dernière ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder
d'avance. Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame Villor
étincelait.
--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de
l'argent.... Mensonge! horreur!
Les deux jeunes filles se levèrent spontanément tout heureuses de cette
énergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor était une
femme d'une grande probité, et il leur était pénible de voir sa vertu
subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien à
craindre de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce
qui vint à leur pensée. La pauvre femme comprit cela aussi.
--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... elle a....
Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des mots incohérents.
--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune Ida, qu'avez-vous donc?
Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc
des émotions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde
persécution, la pensée de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille
chérie, tous ces fantômes qui se précipitent, à certaines heures, dans
les imaginations vives et bouleversent les tempéraments faibles,
l'avaient brisée de même que l'orage brise une plante délicate, et elle
gisait là comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en
pleurs crièrent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prêtre
et le médecin.
La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il eu un drame sur le berceau
de sa fille comme sur la tombe de sa femme?