Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des
villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa
fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St.
Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis
de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables
rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se
rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de
l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père
de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient
dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante,
s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière
Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des
parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits
garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort
jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la
campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune
fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en
différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de
la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver.
La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour.
Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour
de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef
Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour
solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et
d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers
Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe
St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des
Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud,
fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus
doux des Etats Américains.
Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force
mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un
but que nous n'apercevons point.
Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi.
Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les
folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas
étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude
paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se
faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans
les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des
épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à
l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou
grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant
qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes
champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers
profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à
tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il
se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses
enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les
rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui
dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les
voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix
dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il
voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.
Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le
croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient
peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme
il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme
ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses
petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son
déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le
monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils
protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou
bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne
place au soleil?... Pauvres enfants!
Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner
dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez
grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa
femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu....
Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?....
Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne
fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas
accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne
savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive
où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise
d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....
Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle
devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de
félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à
cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme
d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision
infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O
châtiment! l'amour qui se change en haine.
Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui
laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses
premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le
mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les
siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets.
Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de
la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air,
interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre
directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé
était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet
endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il
fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens.
Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans
éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette.
X
Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour
la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs
qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une
paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le
voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir.
Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde
et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec
eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré
tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant
ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait
d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor.
S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être
aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui....
Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il
était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où
scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large
écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou,
comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles,
enfonça sur sa tête un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le
jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner.
Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.
Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de
faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution
d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet
endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous
savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il
fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure
après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus
avantageux que Notre-Dame-des-Anges.
La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à
madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait
mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.
Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous
trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans
une conversation fort animée.
Il s'agissait encore du mariage de Léontine.
--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je
parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait
lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y
va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet
une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà
conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la
couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée....
Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort,
je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je
le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît
apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père
ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela?
--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi
serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce
que tu as?
--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup
blessée, suis-je donc un objet de commerce?
--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.
--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je
me suis efforcée de rendre angélique.
--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous
dois.
Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui
s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans
ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de
ténèbres.
Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut
qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du
mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières.
--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron.
--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.
Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur
d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle
était en retard déjà.
Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine.
Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au
reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie
sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.
La présence du sioux ne comptait point à ses yeux....
--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron.
--Un mariage heureux, ajouta sa femme.
L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à
cette conversation.
--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame
D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne
pas consentir à cette splendide union.
--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet,
reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure.
--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y
a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos
forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position,
nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez
souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le
coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher
l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le
possédera malgré le mariage.
--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme
d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il
y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme
qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son
bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce
mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un
passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai
trouvé ce mot-là aussi. Il a son application.
--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de
voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé.
--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans
les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les
nouvelles.
Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami.
Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée
était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le
reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance;
on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a
comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie.