Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pêcheur vint
présenter ses hommages à madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était
lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant dans son étoile et
croyait au pouvoir du sauvage.
Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout à fait. Il
en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne
pas se livrer à la première sommation. La mélancolie répandue sur sa
brune figure lui donnait un charme inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme
cela, avec une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il osa même
faire allusion à l'époque du mariage. Elle pencha la tête comme une
victime qui se résigne. Il aimait cela, la résignation chez une femme,
et trouvait que c'était une belle vertu.
Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui
avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une
voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux.
--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma
fille.
A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, parmi les solliciteurs qui
font pied de grue. Il le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus
besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail dans l'esprit,
sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son
cours elle irait d'elle même et le sillon se creuserait davantage chaque
jour. Il en était quitte à bon marché.
Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas sans valeur.
--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois généreux envers ceux
qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la
vengeance est une plus belle chose encore.
Le ministre souriait.
--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas
raisonnable. Tu reviendras quand je serai marié.
Il ouvrit la porte.
--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, en sortant.
--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux
valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable!