A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur
Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la
servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.
--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me
trouve en retard. _Au reste, les premiers à la table sont les derniers à
l'ouvrage._
Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur.
Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait.
Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était
de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des
voitures qu'on allait acheter.
--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que
vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin....
--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père
Duplessis.
--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame
D'Aucheron.
--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à
vous, les riches, à nous aider à y revenir.... _C'est songer à soi que
de secourir les malheureux._
Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.
--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur.
Il fut entendu.
D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce
soir-là. Il approuva vivement:
--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape,
femme païenne!
Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative:
--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....
Elle acheva par un geste non moins significatif.
--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis.
--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à
ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit....
--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout,
la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les
jours.
--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit
seule?
--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal
chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup
souffert.
--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui
souffrent encore!
--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a
souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses
enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants,
c'est cruel, allez!....
Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation,
pensa à Léontine.
--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de
voir sa vieille protégée...
Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée.
--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives:
six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres,
tu sais, ce sont les amis du bon Dieu....
A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers
ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les
plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron
baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de
dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle
descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et
l'excellent instituteur.
--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris.
Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta
de répondre:
--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien
servis.
Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine.
--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi
faire.
Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils
riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une
orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent
fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et
trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle,
des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa
profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient
croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies
célestes se précipiter vers eux.
Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon
pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices
de la terre étaient refusées.
Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.
--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la
tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore
plus beau que cela!
Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa:
--Je l'ai entendue quelque part.
Elle cherchait dans ses souvenirs.
--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je
chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.
--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en
regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent
peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois
aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime
et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.
--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de
bons amis.
--Je veux dire que je n'ai plus de famille.
--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la
meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire
souvent de l'eau sont rarement à sec._
Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire
quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus
longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant
soi, ne pas leur refuser un mot de consolation.
--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la
mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui
recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de
vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards,
et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute.
Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait.
--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame!
--Moi? fit madame D'Aucheron.
--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me
semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la
malheureuse, je l'aimais bien pourtant.....
Et la vieille femme fondit en larmes.
--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes
égoïstes, elle est morte?....
--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été
enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler.
Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un
effort surhumain pour ne pas se trahir.
--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il
continua:
--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?
--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme.
--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que
nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de
son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des
voyageurs canadiens.
--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir
que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter
dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...
Elle se mit à sangloter de nouveau.
--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une
contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles
s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême
bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs
tristes réduits.
Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:
--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge,
vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à
domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres
qu'à les faire venir chez soi.
Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.