Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs.
--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a
pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse.
--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure.
--A mon sujet?
--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de
chagrin....
--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez?
--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle
belle position tu occuperais dans la société!
--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la
famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.
--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le
faut.....
--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.
--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir,
pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras
plus tard.
--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver.
--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et
le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira.
En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa
fille et déposait un baiser sur son front pur.
--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton
dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre
longuement....
Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or
qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en
aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire
que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle
devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des
âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur
pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie,
espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens
depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!....
Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre.
Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit
crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle
implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant,
comme elle souffrait! comme elle priait!
Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille.
--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du
chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera,
les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur.
Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets
insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures.
Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que
lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec
les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut
bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement
des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su
faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de
notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau,
il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il
n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde
politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des
pièces d'or et cela valait autant.
Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari,
approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à
ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle
demeure.
Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la
médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter
qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par
une pensée triste.