Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte du poèle bourdonnant,
causèrent aussi de la brillante soirée de madame D'Aucheron.
--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis, quelle dépense!
"Mais bah! _Savonne bien_: _le savon a été pris à crédit_." Voilà
comment va le monde: Pendant que les uns gaspillent dans de vains
plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un
morceau de pain; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent,
les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est
bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les
pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en
adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre
n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de
révolte germerait dans les coeurs, la haine soufflerait sur le monde,
l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu,
toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce
serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité
contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage
épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée
continuent leur oeuvre diabolique.
--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à sa femme, Madame
D'Aucheron m'a refusé, pour les pauvres de la St. Vincent de Paul, les
restes de son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques affamés,
m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à manger.--Comme s'il était bien
aisé de transporter ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements pour
se protéger contre le froid. N'importe, je vais lui en amener, et plus
qu'elle ne voudrait.
_Le renard est bien fin, mais celui qui le prend est encore plus fin._
V
Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres. Ils voulaient de
nouveau vivre en bourgade, à leur guise. Ils auraient leur conseil,
régleraient leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils
demandaient aussi une réserve assez considérable. La chose était prise
en sérieuse considération.
Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait accosté la Langue muette.
--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait?
--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron seule; sa fille était là,
l'indien ne pouvait pas lui dire de s'en aller.
--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour avoir de l'argent, tu ne
m'échapperas pas.
--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant.
--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron?
--On y va, là, tantôt.
Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait vers le haut de la
rue St. Jean. Il pensait, la tête basse:
--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son piège.... Allons avec
prudence et sans bruit. Le serpent qui rampe est plus à craindre que le
serpent qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait pas comme on
l'espère!... Elle est riche, elle a de puissants amis.... L'indien est
pauvre et personne ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on n'aura
point pitié de lui. Quelle vie misérable il mène! Comme elle est
heureuse, elle! Non, cela n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus
longtemps. Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive à l'aise. Si
elle ne veut pas tendre la main à l'indien son frère, elle verra ce
qu'il peut faire.
Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine qui marchaient
lestement épaule contre épaule, l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des
souffrances de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur château
de Notre-Dame-des-Anges.
Il entra. Madame recevait, bien malgré elle cependant.
Le préambule fut court.
--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il, une histoire qui t'a
bien impressionnée, hein?
--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très sensible, et nerveuse,
oh! très nerveuse, répondit, avec assez d'assurance, madame D'Aucheron.
--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée par le feu de la prairie?
Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement.
--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son lâche compagnon n'avait
pas le courage de mourir avec elle,... avec elle qui avait tout trahi,
tout abandonné pour le suivre.
A son tour l'indien resta muet. Après un assez long silence il reprit.
--On serait curieux de savoir où elle est cette jeune fille.
Madame D'Aucheron fit un mouvement des épaules.
--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il.
--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce que je l'ai connue?...
--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici avec toi, ce n'est pas la
fille de ton mari, hein?
Madame D'Aucheron fut un peu surprise de cette question brutale. Elle
crut cependant que l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il
n'était pas familier avec la langue française. Elle répondit:
--Ni la fille de mon mari ni la mienne....
--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage.
--Vous oubliez que vous êtes chez une femme respectable et que vous
n'avez pas le droit de la questionner, fit madame D'Aucheron avec
dignité.
--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup les usages du monde.
--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain métier.
--L'indien peut bien te demander, il me semble, si ta fille est la
fille de ton mari.
--C'est de l'insolence!
Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha d'elle.
--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit Sougraine avouait qu'elle
serait mère, hein?
--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous.
--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes Rocheuses? continua
Sougraine.
--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez, vous dis-je.
--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant doit être quelque
part, hein?
--Qu'est-ce que cela me fait?
--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque chose à l'indien.
Et de la main il se touchait la poitrine afin qu'elle comprît bien qu'il
s'agissait de lui même.
--A vous? balbutia-t-elle.
--Ah! oui... à moi.
Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle se retirait.
--Ne me touchez pas! dit-elle.
Elle tremblait. Elle pressentait un coup de foudre et n'osait plus
parler. Elle sentait que chaque mot hâtait un fatal dénoûment.
--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse.
--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler de Sougraine.
Un frisson parcourut tout le corps de la jolie femme.
--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez.
--Tu l'as connu?
Elle le regarda fixement pendant une seconde et devint blanche comme le
marbre.
--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis si tu ne reconnais plus
sous la vieillesse ridée de l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as
aimé l'autrefois?...
Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à genoux les mains jointes....
--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, ne me perdez point!
ne trahissez point la femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh!
pitié! pitié!...
Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un sourire méchant plissait
le coin de sa bouche.
--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous en conjure, ne dites rien à
personne. On ne sait pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom
autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait savoir! Oh! de grâce!
soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous de notre amour passé....
Montrez-vous généreux; vous aurez votre récompense, oui vous l'aurez
grande, je vous le promets.
--On va faire des conditions, répondit l'indien, avec un flegme
désolant.
--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! parlez vite, je serai
généreuse. Vous verrez que je serai généreuse.
--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi....
--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non je ne suis pas riche,
mais je te donnerai de l'argent, Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu
vivras sans travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras,
n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... vivre heureux..... Ici,
tu ne serais pas à l'abri toi-même. Tu sais, la justice veille toujours.
--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. Sougraine n'est pas
coupable après tout. Et puis, il n'a rien à perdre... qu'une vie de
peines et de misères.
--Combien faut-il que je vous donne pour que vous partiez?
--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant, il lui faudrait bien
cent dollars.
--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment les trouverai-je, moi?... Je
vendrai des bijoux, s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez
loin.
--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... qui est peut-être
la fille de l'indien....
Madame D'Aucheron fit un geste solennel.
--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais. L'indien a promis
cela,... et, tu comprends, il y tient; cela peut le sauver, et toi
aussi.
--Je le désire de tout mon coeur, répondit madame D'Aucheron... mais
elle aime un jeune médecin et ne veut entendre parler de nul autre.
--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! sinon....
Il sortit, emportant un bon à compte sur les premiers cent dollars, et
tout fier du succès de ses démarches.