Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, il était bien près de
midi.
--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y
perd son temps et sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas
souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma cousine, pour les voir
d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini
cette soirée....
Il fit comme il disait.
--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand elle le vit entrer,
quel dommage que tu sois parti si tôt! tu aurais entendu un récit bien
intéressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie à
ton père et à ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt
ans.
Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le notaire qui entrait.
Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de
chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle était d'une
santé fort délicate et ne sortait guère. Ida, sa fille, et l'instituteur
se mettaient de bon coeur à son service et géraient fort bien les
petites affaires de la maison.
--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en
saluant profondément, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant
cette quittance.
Il tendait à sa locataire un papier soigneusement plié.
Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux.
--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise.
--Jusqu'au premier de mai, madame.
--Est-ce M. Duplessis?...
--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si
l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard.....
on verra. Je ne dis rien; cela dépendra....
Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible.
Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements.
Rodolphe se joignit à elle pour féliciter le généreux notaire. Ida
pensait qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur.
--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand
vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernière.
Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit cependant:
--Bah! un moment d'humeur, une parole sans réflexion. J'ai comme cela
des mouvements brusques, mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur
n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne déteste point mes
semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres,
j'ai cherché comment je pourrais venir en aide à monsieur Rodolphe que
voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection,
après mademoiselle votre fille, cela se comprend.
--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe un peu sceptique?
--Aimeriez-vous à vivre à la campagne?
--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie des champs a ses délices.
C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les pensées y sont
douces, les passions, tendres. On y est plus ignoré, moins envié par
conséquent. On y vit de peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore
pénétré partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne
recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres
de Dieu, il y a vraiment du bonheur à demeurer loin des villes.
--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, répliqua le notaire, et
vos goûts révèlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure à
Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, hier, la mort du médecin de
l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le
remplacer. La clientèle serait considérable. Je vous engage à prendre la
chose en considération.
--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est à
peu près la même partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pêche
et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbéciles qui se
tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures
entières, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher à
l'hameçon. Ce qui fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le
butin que le lac ou la rivière nous réserve. L'homme est ainsi fait que
rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer
toujours ce qu'il n'aura jamais.
--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir en ces lieux. Vous
aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous
recueillerez, j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars.
--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, ajouta madame Villor.
Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification.
--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter trop en ces matières.
C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est
important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des
marmots pour le manger.
--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est là que
demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois
ans, fit joliment du bruit.
--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens guère de
cela. Est-ce que réellement cette affaire fit beaucoup de bruit?
--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement et un meurtre....
--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut un meurtre?
--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu à la
rumeur.
--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor?
--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa femme était d'une extrême
habileté, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux
qu'elle façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des plus belles
couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux
enfants, deux petits garçons.
--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame Villor? reprit le notaire, sans
avoir l'air d'attacher d'importance à la réponse.
--Oui, monsieur; ma famille restait près du domaine. La famille Houde.
Je suis la soeur de Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs
surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Léon! il est
mort des suites des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est son
fils.
--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intéresse fort....
Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe?
--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne
tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils....
--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille,
mais je n'étais pas riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la
placer à l'hospice, avant de mourir.
--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M.
Rodolphe?
--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que
mon père avait apportée, l'enfant de son sauveur.... paraît-il....
--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida....
--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler devant toi, répondit
madame Villor.
Trois petits coups furent alors frappés à la porte, et un beau vieillard
entra. C'était le curé.
On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres
surtout. Il prit le siége qu'on lui présentait et s'assit sans dire un
mot, lui qui abondait en paroles gaies et détestait le silence en dehors
de son oratoire. Il éprouvait certainement une surprise. Madame Villor,
en femme d'esprit, se hâta d'ouvrir un champ à la conversation.
--C'est en vérité une bonne journée pour moi, fit-elle: la visite de mon
neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon
propriétaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite
de mon curé qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles.
Le curé se tourna vers le notaire.
--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez bon pour remettre à
madame Villor le prix de son loyer.
--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit le notaire en s'inclinant
respectueusement.
--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens,
continua le curé! J'avais appris que madame Villor allait être mise sur
le pavé et je venais lui offrir des consolations.
--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas
à pleurer, vous m'aiderez à bénir la Providence et à remercier comme il
le mérite ce bon M. Vilbertin.
--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que
je fais n'est pas grand'chose.
--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez comme le prêtre, par votre
état, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux.
--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent fois raison, et je
commence à voir le meilleur côté de ma profession, le côté qui en fait
une espèce de sacerdoce.
--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être aller me fixer à
Notre-Dames-des-Anges.
--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté de Portneuf, sur la rivière
Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai été à la
pêche maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... le lac
des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, la rivière Tawachiche.
La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, ça été dans le lac
Masketsy. On péchait sur un _cajeu_, à la mouche....Quelle belle pêche!
C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes
entrés dans sa cabane, au bord de la rivière, à deux milles de
l'église. Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il
se soit mis à faire une pêche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune
fille, Elmire Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et Clarisse
Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide,
sale, hargneuse, toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la
main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à Notre-Dame-des-Anges?
--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.
--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans
médecin se font rares.
La conversation roula pendant quelque temps sur différents sujets, et le
notaire, prétextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son
bureau. En s'en allant il songeait:
--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus
tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir
vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas,
on peut fort bien élever le prix des loyers, au printemps, et reprendre
sur dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas
un sot.... Et puis, il faut qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival!
C'est la première fois de ma vie que je prononce ce mot menaçant....
L'absence tue l'amitié. On a beau dire, il faut se voir souvent pour
s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils sont
près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont éloignés. Je vais
peut-être me fourrer dans un guêpier. Attention! Tout de même le bien
trouve toujours sa récompense. Je viens de faire une bonne action.... et
me voilà dédommagé au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de
près, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire
la soeur de Léon Houde?.... Elle me paraît avoir bonne mémoire....
Et le gros notaire, allant à pas courts et drus sur les trottoirs
glissants, s'entretenait ainsi avec lui-même, parlant parfois tout haut
comme pour se mieux entendre.
Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce efficace avait touché l'avare
notaire. Il admirait les voies mystérieuses que le Seigneur connaît pour
aller aux âmes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de
publier sa bonté. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise.
Rodolphe se livrait aux espérances les plus douces. Il se voyait avec sa
jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres
chargés de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des
regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son
tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera
avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour
les deniers de Judas. Il était trop profondément chrétien. Or les hommes
d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point à ces pierres
d'achoppement que la politique sème sur tous les chemins.
Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse où
son existence allait peut-être s'écouler. Il voulait revoir Léontine,
d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle
au milieu de la solitude ne lui serait point trop désagréable.
Ida fut chargée de porter un billet à son amie. C'est elle qui était la
messagère de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancés se
faisaient d'ordinaire à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre
heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne
craignez rien, amoureux de tous les âges, de toutes les formes, de tous
les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les
secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrés l'un contre
l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu'à la barrière,
et au delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne dira jamais
rien, si ce n'est au poète qui, du reste, devine tout, et au romancier
qui a le droit de tout savoir.