XVI

La Longue chevelure reprit:

--Je retardai mon départ pour sauver mes semblables. Je réussis à les

faire sortir de l'endroit dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut

presque un miracle. Ma femme leur servit de guide à travers les

montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les

langes de la petite, comme plus en sûreté sous la protection de

l'innocence, une somme considérable, toute ma fortune alors. Je dus

rester dans mon wigwam pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête.

Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'échapperais

point à la vengeance et je profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais

rejoindre la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la sortie des

montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide

qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute

de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre

femme, pour ma petite enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour

moi-même qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours

de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de

moi, je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un feuillage épais,

le corps ensanglanté d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un

horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques

pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pensée

amère traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi

vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont donc récompensé de mon

dévouement en laissant lâchement massacrer la femme qui leur montrait le

chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres de six traîtres sioux

gisaient un peu plus loin.

--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, vous l'avez vengée!

Je me mis à chercher mon enfant. La nagane gisait près de l'eau. Les

infâmes l'auraient-ils donc jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils

eu honte de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant

au courant, pour qu'il l'emportât, le corps de l'innocente créature? Mes

recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que

l'amour m'avait donné.

Je fis à ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accès difficile,

sur la pente du ravin, où fleurissait un coin de verdure, où descendait

un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix

formée de deux bâtons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs

sauvages que je suspendis aux bras du divin emblème, et, après avoir

prié, je redescendis au fond de la vallée. Quand je fus en bas, je vis

des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des

meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les

effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prière

du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui

nous ont offensés, me venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas,

chassai les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts sur une même

couche, et les couvris de rameaux en attendant la sépulture. Comme

j'achevais ma tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent.

Ils venaient quérir les restes de leurs fils.

--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la

Longue chevelure fait-il cela?

--Pour empêcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants.

La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tué sa femme?

--Il le sait.

--Il le sait et ne se venge point?

--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que

j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal à ses ennemis.

--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit de respecter les

cadavres des guerriers qui ont massacré ton épouse....

--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue

mon enfant?

--Ils l'ont jetée dans le torrent.

--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant.

--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de

savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pensée me vint qu'une

mère seule pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans ses bras

à travers les précipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil,

dans les déserts, pendant des mois entiers et à des distances

prodigieuses. Je ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe où

dormait la femme que j'avais tant aimée. Je revins au campement avec les

vieux sioux. La colère des guerriers était terrible à cause des pertes

qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui

m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris,

enfermé, gardé à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait

nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les deux créatures qui

faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien à me juger.

Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamné, et

que j'allais être exécuté le lendemain, à l'heure où le soleil sortirait

de la prairie. Le lendemain était la fête anniversaire d'une victoire

sur les américains, et les jeunes gens allaient se livrer à toutes

sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait à tirer de

l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel

serait déclaré vainqueur.

La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière pour moi. Je

priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je

m'éveillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin

qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, près du

tombeau de mon père. Ma carabine était près de moi. Je me rendis au pays

de l'or, sur les rives de l'océan du soir.

Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du brave sioux, et

l'assurèrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses

recherches.

Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de

fine batiste brodé. La Langue muette rêvait toujours. On eût dit qu'il

n'avait guère écouté le récit de la Longue chevelure. Il avait

sournoisement mais obstinément regardé l'impressionnable madame

D'Aucheron. Il venait de prendre une résolution, et quand une résolution

entrait dans cette tête-là elle ne devait pas être facile à déloger.

Il avait toujours été pauvre et misérable, ce mystérieux Indien,

pourquoi ne serait-il pas riche à son tour? Est-ce que l'on est

nécessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment où la

fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie?

L'affaire Sougraine · 第 20 / 72 题