Après la somptueuse collation quelques uns des convives se retirèrent,
d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant,
d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans la petite
salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou
de diables siégeant dans les nuages.
Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des
yeux éveillés qui voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune
ministre.
--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement à
exécution votre programme... comment dirai-je? d'économe?...
d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds dans ces mots-là, et dans
cette chose-là aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.
Le ministre la regarda franc dans les yeux.
--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette
faveur.
--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez
une chose.
--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire?
--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre.
--On ne peut pas toujours recevoir.
--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment....
--Non, ceux que l'on aime, peut-être....
--Eh bien! que vous faut-il donc pour être heureuse?
--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air
désagréable.
--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de
l'influence indue.
--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre
cependant; vous comprenez-ça, M. le ministre. S'il ne trouve rien à
faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil,
moi, l'existence à l'étranger.
--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître une des étoiles
qui rayonnent sur notre ville.
--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait bien sûr.
--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême envie que j'en aie, vous
accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La
chose est grave. Je m'en occuperai.
--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas?
--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en même temps?
--Que je serais heureuse!
--D'être oubliée?
--Non, que mon mari ne le fût pas.
Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand les premières lueurs
de l'aube, perçant les vitres des fenêtres, vinrent colorer d'un doux
éclat les grands rideaux de damas, la dernière danse déroula ses
gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue
commençait à éteindre le feu des regards et la pâleur succédait aux
teintes roses sur les frais visages de la jeunesse.
Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les
trottoirs glacés.
L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite
tombaient de ses lèvres serrées par la colère.
--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je
l'épouse.... S'il n'était pas riche comme on dit.... Tout de même elle
est bien belle.
Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en apercevait point, tant il
était absorbé dans la pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait
riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses
rêves, l'aiguillonnait comme un éperon, les flancs d'un coursier. La
lutte ne lui faisait point peur; au contraire.
Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était dit riche et le monde
l'avait cru très riche. Sa fortune idéale faisait boule de neige dans le
champ de l'imagination.
--Je demande pardon à mon frère l'honorable ministre, dit tout-à-coup
l'individu qui le suivait, je demande pardon à mon frère si j'ose lui
adresser la parole.
Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il
l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tête.
--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre à qui je parle veut
épouser une belle jeune fille qui pleurait en écoutant le récit de la
Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre
homme. Plus on persécute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu
de la prairie que le vent attise.
--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur d'un ton brusque.
--Mon frère l'honorable ministre veut-il me dire s'il épouserait
mademoiselle Léontine, quand même elle ne l'aimerait point.
--Pourquoi cette demande?
--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable ministre.
--Comment cela?
--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le révélera... mais
avant que huit jours soient écoulés, mon frère l'honorable ministre
remarquera un changement dans les manières de la jeune demoiselle, s'il
a confiance en l'homme des bois et le prend à son service.
--Es-tu sorcier?
--Mieux que cela.
--C'est bien, travaille, agis, va.
--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme
la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars.
--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il
fit mine de repousser l'indien et continua son chemin.
--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette....
Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je
promettrai.
--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au diable. Qui sait? Combien
te faut-il, face de cuivre?
--Peu de chose; dix piastres pour commencer.
--Pour commencer? Tu promets de bien finir.
--Cela dépendra du succès.
--Viens ici.
Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de
Montréal.
--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant.