XV

L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de

guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le

Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et,

s'exprimant dans un langage imagé, il dit:

--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une

fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu

guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite

d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir

est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous

intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez

peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand

poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne,

j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues,

seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est

dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en

paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous

trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais

abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un

chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les

sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a

toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de

personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme

d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents.

J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de

découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles

pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir

est enfoui dans mon coeur.

Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la

Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout

à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de

vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le

dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis

un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une

vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.

Le sioux continua:

Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des

sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour

compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui

m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là

qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et

qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir.

J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il

me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée,

comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en

fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère

dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un

village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays,

et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont

jamais voulu en comprendre les divines beautés.

Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans

nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que

l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la

Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se

consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être

infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas

heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et

tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à

nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous

contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la

chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus.

Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de

feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans

le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme

deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures

humaines. Je.....

Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure

s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait.

--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible,

disait-on....

Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un

instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens.

Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils

regardaient loin, loin.

--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment

trop sensible.

--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces

vilains tours, dit-elle en essayant de sourire.

La Longue chevelure reprit:

--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne

prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le

fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y

avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur

sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille

sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était

Abénaqui, je crois.

--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives?

--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.

--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous?

continua-t-il, s'adressant aux invités.

Quelqu'un répondit:

--Je me souviens en effet.

--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à

Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il

n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau,

on en a conclu qu'elle avait été tuée.

--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda

le notaire visiblement affecté.

--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la

jeune fille.

Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme

une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur

ses épaules nues.

Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des

indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête

penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de

la nappe.

--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite

du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la

prairie?

--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la

face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se

sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller

guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un

tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous

emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent

respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses

après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que

deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin

de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur

devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de

chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles.

Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens

les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque

soir noyer ses feux.

Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le

seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne,

continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient

des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la

nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la

porte de la tente où dormaient ses compagnons.

--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie

de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement,

ajouta-t-elle.

Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida.

--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis

bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être

retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine,

et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a

péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu.

--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère

aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu

parler d'une petite fille.....

--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement

le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais.

--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon

oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le

docteur Rodolphe.....

--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin

Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens

à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.

--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de

fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit

pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait

avec des larmes:

--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle

encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis

plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon

existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir

ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le

supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que

le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos

fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde!

seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est

jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer

l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer

de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais

reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina!

Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont

là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette

qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût

bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des

malheureux.

Il regardait mademoiselle D'Aucheron.

Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer.

D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un

moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et

le passé lui était apparu dans toute son amertume.

L'affaire Sougraine · 第 19 / 72 题