L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de
guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le
Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et,
s'exprimant dans un langage imagé, il dit:
--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une
fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu
guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite
d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir
est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous
intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez
peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand
poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne,
j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues,
seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est
dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en
paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous
trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais
abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un
chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les
sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a
toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de
personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme
d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents.
J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de
découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles
pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir
est enfoui dans mon coeur.
Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la
Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout
à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de
vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le
dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis
un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une
vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.
Le sioux continua:
Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des
sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour
compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui
m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là
qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et
qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir.
J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il
me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée,
comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en
fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère
dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un
village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays,
et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont
jamais voulu en comprendre les divines beautés.
Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans
nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que
l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la
Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se
consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être
infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas
heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et
tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à
nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous
contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la
chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus.
Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de
feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans
le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme
deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures
humaines. Je.....
Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure
s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait.
--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible,
disait-on....
Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un
instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens.
Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils
regardaient loin, loin.
--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment
trop sensible.
--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces
vilains tours, dit-elle en essayant de sourire.
La Longue chevelure reprit:
--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne
prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le
fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y
avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur
sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille
sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était
Abénaqui, je crois.
--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives?
--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.
--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous?
continua-t-il, s'adressant aux invités.
Quelqu'un répondit:
--Je me souviens en effet.
--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à
Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il
n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau,
on en a conclu qu'elle avait été tuée.
--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda
le notaire visiblement affecté.
--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la
jeune fille.
Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme
une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur
ses épaules nues.
Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des
indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête
penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de
la nappe.
--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite
du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la
prairie?
--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la
face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se
sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller
guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un
tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous
emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent
respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses
après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que
deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin
de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur
devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de
chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles.
Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens
les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque
soir noyer ses feux.
Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le
seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne,
continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient
des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la
nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la
porte de la tente où dormaient ses compagnons.
--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie
de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement,
ajouta-t-elle.
Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida.
--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis
bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être
retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine,
et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a
péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu.
--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère
aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu
parler d'une petite fille.....
--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement
le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais.
--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon
oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le
docteur Rodolphe.....
--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin
Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens
à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.
--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de
fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit
pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait
avec des larmes:
--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle
encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis
plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon
existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir
ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le
supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que
le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos
fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde!
seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est
jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer
l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer
de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais
reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina!
Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont
là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette
qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût
bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des
malheureux.
Il regardait mademoiselle D'Aucheron.
Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer.
D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un
moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et
le passé lui était apparu dans toute son amertume.