Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de
bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre.
--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La
porte, voilà mon argument.
--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou
inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie.
On entendit rire et parler au dehors.
--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.
--Qui? demandèrent plusieurs voix.
--Les sauvages! vous allez voir.
On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien
qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés.
--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin.
--Du diable! si je le devine.
--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a
pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle
assez rare d'une danse de guerre sauvage.
--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin.
On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron.
--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des
Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord:
Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous
les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis
décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je
ne connais point et....
--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.
--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des
Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils
enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur
crâne.
Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut
l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus
honnête sourire.
La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et
les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de
lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard
profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui
s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats.
Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient
couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes.
C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva
bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que
de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de
diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante
richesse de son costume.
Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes
aimantes, les vaniteuses.
Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon,
soyons franc.
--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une,
pensait-elle.
Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur
de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants.
La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon
le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était
remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les
ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes,
on chantait le triomphe, on pleurait les morts.
Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On
leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde
voulant être où ils étaient.
--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient
toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.
La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais
quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait
que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des
choses étranges.
Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils
se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La
présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron,
modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix
nouveaux couverts.
Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop
savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.
L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue
chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame
D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la
table somptueusement servie.
On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de
bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur,
au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde,
aux dames qui le charment, aux Indiens!
A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement
d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt
cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter.
Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de
sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça
jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte
distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur
reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le
bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût
été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés
parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini,
il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses
principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point;
aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à
monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée
pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau.