Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent à sa pendule.
Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal,
marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons à jamais
perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passées. Une horloge
c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est un doigt qui nous
montre sans cesse la fuite irréparable du temps. Cependant pour madame
D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point assez. Elle était
anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit.
L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une manoeuvre adroite, à se
trouver seul avec Léontine et il était en train de lui raconter comment
il avait forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait un peu,
et corrigeait à son avantage certains détails de la scène. Léontine le
laissait dire et regardait d'un oeil distrait les méandres de la danse.
--Mon honneur de ministre et la qualité plus agréable que je dois avoir
à vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient à le traiter ainsi.
--Je ne comprends guère vos dernières paroles, monsieur, observa
Léontine.
--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre!
--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien.
--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout
et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes
aiment les petits mystères et elles veulent qu'on les devine, elles et
leurs petits mystères.
--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. Je n'ai rien à
cacher.
--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui
sera bientôt votre mari.
--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout haut, cet amour, dans
le cas où il existerait.
--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard,
il s'élance dans un soupir.... Entendez-vous?
Il poussa un long soupir:
--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire.
--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, observa le ministre.
--Ce n'est pas mon amour qui rit.
--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai
eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont
donné l'assurance que mes voeux seraient comblés.
--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-être.
--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées aux miennes?... Pourquoi
donc.
--C'est mon secret.
--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau
m'est sans doute réservé. Ah! combien de jeunes filles, dans notre
brillante société canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de
l'Honorable M. Le Pêcheur.
--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre
heureux un homme qui n'a pas vos étonnants avantages.
Le tête à tête fut long et animé.
Le jeune ministre venait d'essuyer un rude échec, mais il ne se tenait
pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-même pour cela.
Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame D'Aucheron.
Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit:
--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde.
D'Aucheron vint à son tour:
--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu seras la femme de
l'honorable M. Le Pêcheur avant un mois. Agis en conséquence.
Il alla vers le jeune docteur.
--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser bientôt l'honorable M. Le
Pêcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus
chercher à la voir. Sinon....
--Sinon?
--Sinon je serai forcé de prendre des moyens énergiques pour faire
respecter mes volontés.
--Et si votre fille m'aime, monsieur?
--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est
venu, cet amour... où bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.
D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être entendu ou de ne l'être
pas. Même, il n'était pas fâché que l'on sût comment il congédiait le
malencontreux amoureux de sa fille.
Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis.
--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?
--Laissez passer l'orage.
--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable
devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins.
--Vous allez irriter vos parents et faire un éclat regrettable.
--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix que l'on y met, cette
existence brillante que l'on m'offre.
--Ce n'est pas en brusquant le dénouement que vous le ferez tourner à
votre avantage.
--Voyez-vous? le voilà qui part.
Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait à sortir.
Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis aussitôt devint d'une
pâleur singulière. Elle traversa le salon et s'avançant vers lui.
--Vous partez, monsieur Rodolphe?
--Ma présence n'est pas agréable à tout le monde, ici.
--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire à tout le monde
suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.
--Il y a cette différence entre les autres et moi, que l'on m'a dit à
moi que je ne plaisais point.
--D'autres devraient le deviner.
Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort.
--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous n'allez pas m'oublier
ici?
--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.
Il regarda Léontine en disant cela.
--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne
veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui
m'aiment.
Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis,
prétextant la fatigue, se retirèrent en même temps.