La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphère
des salles pleines de femmes et de lumières se remplissait de suaves
émanations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes
soirées de danse, quelles délices pour les sens! quel champ pour les
amours! quel tombeau pour la chasteté!
Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux accords de l'entraînante
musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils
tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempête.
Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, portant vaillamment le poids
de tous les regards.
Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui
rappeler que le ministre était là.
Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans le fumoir. D'autres
s'assirent aux tables de cartes.
L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique
finit par tout absorber. La politique, c'est une éponge qui boit bien.
Le ministre était entouré.
Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité,
et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours
raison?
Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un
accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du
toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la
faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est
ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple
jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté
par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches
pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en
état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il
n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne
rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme
tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela
fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de _pensums_
que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que
l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour
étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de
grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la
veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans
les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer
l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases
et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps,
en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour
de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma
la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la
torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et
les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et
croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve.
Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première
tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne
connaissent ni leur force, ni leur faiblesse.
Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les
bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées
généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de
ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un
portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte.
--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez
peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera
plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un
arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le,
coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise.
--«_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,»
observa le père Duplessis en aparté.
--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui
sauve les nations comme les individus.
--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand
nombre d'employés.
--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à
ne rien faire un tas de fainéants.
--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La
question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude
depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion
du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue
officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous
les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce
pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin.
--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur.
--Les employés, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon
plaisir des autorités.
--Je croyais qu'un certain nombre était nommé à vie.
--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire qu'on leur donne
avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de
mots.
--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingénieux moyen de
vous tirer d'affaire?
--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque
la force majeure commande.
--La question est de savoir quand il y a force majeure, répondit le
professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:
--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux
parties, est-il permis à l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de
son chef?
--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de
contrats, vous savez, il faut être explicite et bien spécifier. Il y a
tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par
exemple....
--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'êtes
guère explicite, vous, en ce moment.
--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez,
c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire.
--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez
francs pour vous en avertir, répliqua vivement le jeune homme.
Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une âcre jouissance,
parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les
trouver sur son chemin.
--Et croyez-vous, monsieur, recommença le ministre, que ce soit par
plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles.
--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il
n'y a qu'un moyen honnête de réparer ce mal, c'est de ne point remplir
les places qui deviennent vacantes.
--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, les députés nous
les imposent.
--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces députés sans
conscience.
--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce
monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je
vous prierai de recevoir mes adieux.
--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuité et comme s'il eût été
un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage
que vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur.
--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque personne que je ne
voulais pas atteindre, je le regrette infiniment.
--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron?
--Je me contenterai de ces excuses, répondit le ministre.
--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son voisin, mais: «_A petit
saint petite offrande_.»
Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Léontine causait avec
Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce
qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout en étant bien aise
de voir Rodolphe donner la réplique à son rival, craignait qu'il ne se
fît un ennemi de son père.
--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention
plus considérable en faveur des maisons de charité et d'éducation, dit
le père Duplessis.
--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis guère affermi dans les bonnes
grâces de M. D'Aucheron.
--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps détruit tout ce qui
est fait et la langue tout ce qui est à faire._