--Voilà bien, dit Coclès descendant l’escalier, le sort de qui s’est
enrichi par la souffrance d’un autre.
--Mais au moins souffrez-vous? demanda Prométhée.
--De mon œil parfois, dit Coclès, mais de la gifle plus guère; la
brûlure s’en est calmée. Et je ne voudrais pas ne pas l’avoir reçue:
elle m’a révélé ma bonté. J’en suis flatté; j’en suis fort aise. Je ne
cesse pas de songer que ma douleur servit à mon prochain de provende et
qu’elle lui valut cinq cents francs.
--Mais ce prochain en meurt, Coclès, dit Prométhée.
--Ne lui disiez-vous pas qu’il faut nourrir son aigle?--Que voulez-vous?
Damoclès et moi, nous n’avons jamais pu nous entendre; nos points de vue
sont diamétralement opposés.
* * * * *
Prométhée prit congé de Coclès et courut chez Zeus le banquier.
--Par pitié, montrez-vous! lui dit-il; ou du moins faites-vous
connaître. Le malheureux meurt dans l’angoisse. Je comprends que vous le
tuiez, puisque c’est pour votre plaisir; mais qu’il sache au moins Qui
le tue--qu’il s’y repose.
Le Miglionnaire répondit:--Je ne veux pas perdre mon prestige.
V
La fin de Damoclès fut admirable; il eut, peu avant sa dernière heure,
de ces paroles qui arrachent des larmes aux plus impies, font dire aux
bien pensants qu’elles étaient édifiantes. Le plus notable sentiment fut
celui qu’expriment si bien ces mots:--J’espère au moins que ça ne l’aura
pas privé.
--Qui donc? demanda-t-on.
--_Celui_, dit Damocle expirant--celui qui m’a donné... quelque chose.
--Non!--c’était le bon Dieu, riposta habilement le garçon.
Damoclès mourut sur cette bonne parole.