La chambre à coucher de Damoclès était empuantie par les remèdes. Elle
était basse de plafond et très étroite. Elle était éclairée lugubrement
par deux veilleuses. Dans une alcôve, sous un amas affreux de
couvertures, on voyait confusément Damoclès s’agiter. Il s’adressait à
quelqu’un au hasard, bien qu’il ne fût écouté de personne; sa voix était
rauque et voilée. Pleins d’horreur, Prométhée et Coclès se regardèrent;
Damoclès, ne les entendant pas approcher, continua, comme s’il était
seul:
--Et de ce jour-là, disait-il, il me sembla tout à la fois et que ma vie
prenait un sens, et que je ne pouvais plus vivre! Ces cinq cents francs,
haïs, exécrés, je croyais les devoir à tous et n’osais les donner à
aucun--j’en aurais privé tous les autres. Je ne songeais qu’à m’en
débarrasser--mais où?--La caisse d’épargne! c’était là grossir mon
ennui; ma dette s’aggravait de tous les intérêts de ma dette; et l’idée
d’autre part de laisser stagner cette somme m’était intolérable; de
sorte que je croyais devoir faire circuler cette somme; je la portais
toujours sur moi; régulièrement tous les huit jours je changeais le
billet contre des pièces, les pièces contre un autre billet. On ne perd
ni ne gagne au change; c’est une folie circulaire, simplement. Et
s’ajoutait à cela cette torture: c’est grâce à la gifle d’un autre que
je tiens là ces cinq cents francs!--Un jour, vous le savez, je vous
rencontre au restaurant...
--C’est de vous qu’il parle, dit le garçon.
--L’aigle de Prométhée brise une devanture, crève l’œil de Coclès...
Sauvé!! Gratuitement, fortuitement, providentiellement, vais-je glisser
ma somme dans l’interstice de ces événements. Plus de dette! Sauvé!--Ah!
Messieurs! quelle erreur... C’est de ce jour que j’agonise. Comment vous
expliquer ceci? Comprendrez-vous jamais mon angoisse? Ces cinq cents
francs, je les dois toujours et je ne les possède même plus! J’ai tenté
lâchement de me débarrasser de ma dette, mais je ne l’ai pas acquittée.
Dans les cauchemars de mes nuits, je me réveille en sueur, m’agenouille,
crie à voix haute: «Seigneur! Seigneur! à qui devais-je?--Seigneur! à
qui devais-je?» Je n’en sais rien, mais je devais.--Le devoir,
Messieurs, c’est une chose horrible; moi, j’ai pris le parti d’en
mourir.--Et maintenant ce qui me tourmente le plus, c’est que cette
dette, je vous l’ai passée: à toi Coclès... Coclès! il ne t’appartient
pas, ton œil, puisque ne m’appartenait pas la somme avec quoi je te l’ai
donné. «Qu’as-tu donc que tu n’aies reçu», dit l’Écriture... reçu de
qui? de qui?? de Qui??--Ma détresse est intolérable.
La voix du malheureux se hachait, se mouillait, s’étranglait dans les
hoquets, dans les sanglots et dans les larmes. Anxieux, Prométhée et
Coclès écoutaient; ils s’étaient pris la main et tremblaient. Damoclès
disait, paraissant les voir:
--Le devoir est horrible, Messieurs..., mais combien plus horrible le
remords d’avoir voulu se décharger d’un devoir... Comme si pouvait
exister moins la dette, pour être endossée par un autre...--Mais ton œil
te brûle, Coclès!--Coclès!! j’en suis sûr, il te brûle, ton œil de
verre; arrache-le!--S’il ne te brûle pas, il devrait te brûler.--Mais il
n’est pas à toi, ton œil... Et s’il n’est pas à toi, il est donc à ton
frère... il est à qui? à qui?? à Qui??
Le malheureux pleurait; il perdait tête et forces; parfois fixait Coclès
et Prométhée, semblait les reconnaître et leur criait:
--Mais comprenez-moi donc, par pitié! La pitié que je réclame de vous ce
n’est pas une compresse sur mon front, un bol d’eau fraîche, une tisane;
c’est de me comprendre. Aidez-moi donc à me comprendre, par pitié!--J’ai
_ceci_, qui m’est venu je ne sais d’où et que je dois à qui? à qui?? à
Qui??--et pour cesser un jour de le devoir, croyant le pouvoir, je vais
avec _ceci_ faire des dons aux autres! Aux autres!!--à Coclès, la
charité d’un œil!! mais il n’est pas à toi cet œil. Coclès! Coclès!!
rends-le. Rends-le à qui? à qui? à Qui??
N’y tenant plus, Coclès et Prométhée sortirent.