Messieurs, ma modestie l’emportait: excusez-moi; c’est la première fois
que je parle en public. Mais à présent l’emporte ma franchise:
Messieurs, je me suis occupé des hommes beaucoup plus que je ne le
disais. Messieurs, j’ai beaucoup fait pour les hommes. Messieurs, j’ai
passionnément, éperdument et déplorablement aimé les hommes.--Et j’ai
tant fait pour eux qu’autant dire que je les ai faits eux-mêmes; car
auparavant qu’étaient-ils?--Ils étaient, mais n’avaient pas conscience
d’être.--Comme un feu pour les éclairer, cette conscience, Messieurs, de
tout mon amour pour eux je la fis.--La première conscience qu’ils
eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est ce qui permit la propagation
de l’espèce. L’homme se prolongea dans sa postérité. La beauté des
premiers se redit, égale, indifférente, et sans histoire. Cela aurait pu
durer longtemps.--Soucieux alors, portant en moi déjà, sans le savoir,
l’œuf de mon aigle, je voulus plus ou mieux. Cette propagation, cette
prolongation morcelée me parut indiquer chez eux une attente--tandis
qu’en vérité mon aigle seulement attendait. Moi je ne savais pas; cette
attente je la croyais en l’homme; cette attente je la plaçais dans
l’homme. D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon image, je comprends à
présent qu’en chaque homme quelque chose d’inéclos attendait; en chacun
d’eux était l’œuf d’aigle... Et puis je ne sais pas; je ne peux
expliquer cela.--Ce que je sais, c’est que, non satisfait de leur donner
la conscience de leur être, je voulus leur donner aussi raison d’être.
Je leur donnai le feu, la flamme et tous les arts dont une flamme est
l’aliment. Échauffant leurs esprits, en eux je fis éclore la dévorante
croyance au progrès. Et je me réjouissais étrangement que la santé de
l’homme s’usât à le produire.--Non plus croyance au bien, mais malade
espérance du mieux. La croyance au progrès, Messieurs, c’était leur
aigle. Notre aigle est notre raison d’être, Messieurs.
Le bonheur de l’homme décrut, décrut, et ce me fut égal: l’aigle était
né. Je n’aimais plus les hommes, c’était ce qui vivait d’eux que
j’aimais. C’en était fait pour moi d’une humanité sans histoire...
l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des aigles, Messieurs.