VII

Messieurs, ma modestie l’emportait: excusez-moi; c’est la première fois

que je parle en public. Mais à présent l’emporte ma franchise:

Messieurs, je me suis occupé des hommes beaucoup plus que je ne le

disais. Messieurs, j’ai beaucoup fait pour les hommes. Messieurs, j’ai

passionnément, éperdument et déplorablement aimé les hommes.--Et j’ai

tant fait pour eux qu’autant dire que je les ai faits eux-mêmes; car

auparavant qu’étaient-ils?--Ils étaient, mais n’avaient pas conscience

d’être.--Comme un feu pour les éclairer, cette conscience, Messieurs, de

tout mon amour pour eux je la fis.--La première conscience qu’ils

eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est ce qui permit la propagation

de l’espèce. L’homme se prolongea dans sa postérité. La beauté des

premiers se redit, égale, indifférente, et sans histoire. Cela aurait pu

durer longtemps.--Soucieux alors, portant en moi déjà, sans le savoir,

l’œuf de mon aigle, je voulus plus ou mieux. Cette propagation, cette

prolongation morcelée me parut indiquer chez eux une attente--tandis

qu’en vérité mon aigle seulement attendait. Moi je ne savais pas; cette

attente je la croyais en l’homme; cette attente je la plaçais dans

l’homme. D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon image, je comprends à

présent qu’en chaque homme quelque chose d’inéclos attendait; en chacun

d’eux était l’œuf d’aigle... Et puis je ne sais pas; je ne peux

expliquer cela.--Ce que je sais, c’est que, non satisfait de leur donner

la conscience de leur être, je voulus leur donner aussi raison d’être.

Je leur donnai le feu, la flamme et tous les arts dont une flamme est

l’aliment. Échauffant leurs esprits, en eux je fis éclore la dévorante

croyance au progrès. Et je me réjouissais étrangement que la santé de

l’homme s’usât à le produire.--Non plus croyance au bien, mais malade

espérance du mieux. La croyance au progrès, Messieurs, c’était leur

aigle. Notre aigle est notre raison d’être, Messieurs.

Le bonheur de l’homme décrut, décrut, et ce me fut égal: l’aigle était

né. Je n’aimais plus les hommes, c’était ce qui vivait d’eux que

j’aimais. C’en était fait pour moi d’une humanité sans histoire...

l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des aigles, Messieurs.

Le Prométhée mal enchaîné · 第 34 / 50 题