Ici quelques applaudissements éclatèrent. Prométhée confus s’excusa:
--Messieurs, je mentais: pardonnez-moi: cela n’a pas été si vite: non je
n’ai pas toujours aimé les aigles: j’ai préféré l’homme longtemps; son
bonheur lésé m’était cher, car, y ayant touché, je m’en croyais devenu
responsable, et chaque fois que j’y pensais, au soir, triste comme un
remords venait manger mon aigle.
Il était en ce temps maigre et gris, soucieux, morose, il était laid
comme un vautour.--Messieurs, voyez-le maintenant, et comprenez pourquoi
je parle; pourquoi je vous assemble ici, pourquoi je vous supplie de
m’entendre: c’est que j’ai découvert ceci: l’aigle peut devenir très
beau.--Or chacun de vous a un aigle; je viens de bien vous l’affirmer.
Un aigle?--Hélas! vautour peut-être!... non, non! pas de vautour,
Messieurs!--Messieurs, il faut avoir un aigle...
* * * * *
Et maintenant je touche à la grave question:--pourquoi l’aigle?... Ah!
pourquoi?--qu’il le dise. Voici le mien. Messieurs; je vous l’apporte...
Aigle! répondras-tu, maintenant?...
Anxieux, Prométhée se tournait vers son aigle. L’aigle était immobile et
demeura silencieux... Prométhée reprit d’une voix désolée:
--Messieurs, j’ai vainement interrogé mon aigle... Aigle! parle à
présent: tous t’écoutent... Qui t’envoie?--Pourquoi m’as-tu choisi? D’où
viens-tu? Où vas-tu? Dis: quelle est ta nature?... (L’aigle restait
silencieux.)--Non, rien! pas un mot! pas un cri! Je pensais qu’il allait
vous parler, à vous autres; voilà pourquoi je l’amenais... Parlerai-je
donc seul, ici. Tout se tait! tout se tait!--Qu’est-ce à dire!... J’ai
vainement interrogé.
Puis se tournant vers l’assemblée:
--Oh! j’espérais, Messieurs, que vous alliez aimer mon aigle, que votre
amour allait donner une raison d’être à sa beauté.--Voilà pourquoi je me
livrais à lui, le gonflais du sang de mon âme... mais je vois que je
suis seul à l’admirer... Oh! ne vous suffit-il pas qu’il soit beau?--ou
me contestez-vous sa beauté?--Regardez-le du moins... moi je n’ai vécu
pour rien d’autre--et maintenant je vous l’apporte: le voici!--Moi, je
vivais pour lui--mais lui, pourquoi vit-il!--Aigle! que j’ai nourri de
mon sang, de mon âme, que de tout mon amour j’ai caressé... (ici les
sanglots interrompirent Prométhée)--devrai-je donc quitter la terre sans
savoir pourquoi je t’aimais? ni ce que tu feras, ni ce que tu seras,
après moi, sur la terre... sur la terre, j’ai vainement... j’ai
vainement interrogé...
La phrase s’étranglait dans sa gorge; les larmes empêchaient sa voix de
porter.
--Pardonnez-moi, Messieurs, reprit-il, un peu plus calme;--pardonnez-moi
de vous dire des choses si graves; mais si j’en savais de plus graves,
c’est celles-là que je dirais.
En sueur, Prométhée s’épongea, but une gorgée d’eau, ajouta: