VI

--Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas toujours vu mon aigle. Avant

lui j’étais inconscient et beau, heureux et nu sans le savoir. Jours

charmants! Sur les flancs ruisselants du Caucase, heureuse et nue aussi

la lascive Asia m’embrassait. Ensemble nous roulions dans les vallées;

nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les plus simples fleurs

embaumer. Souvent nous nous couchions sous les larges ramures, parmi des

fleurs où les essaims murmurants se frôlaient. Asia m’épousait, pleine

de rires; puis doucement les bruissements d’essaims, de feuillages où

celui des ruisseaux nombreux se fondait, nous invitaient au plus doux

des sommeils. Autour de nous tout permettait, tout protégeait notre

inhumaine solitude.--Soudain, un jour, Asia me dit: tu devrais t’occuper

des hommes.

Il me fallut d’abord les chercher.

Je voulus bien m’occuper d’eux; mais c’était en avoir pitié.

Ils étaient très peu éclairés; j’inventai pour eux quelques feux; et dès

lors commença mon aigle. C’est depuis ce jour que je m’aperçois que je

suis nu.

A ces mots des applaudissements partirent de divers points de la salle.

Brusquement Prométhée éclata en sanglots. L’aigle battit des ailes,

roucoula. D’un geste atroce Prométhée ouvrit son gilet et tendit son

foie douloureux à l’oiseau. Les applaudissements redoublèrent. Puis

l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée; celui-ci but

une gorgée d’eau, se reprit et continua son discours en ces termes:

Le Prométhée mal enchaîné · 第 33 / 50 题