--Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas toujours vu mon aigle. Avant
lui j’étais inconscient et beau, heureux et nu sans le savoir. Jours
charmants! Sur les flancs ruisselants du Caucase, heureuse et nue aussi
la lascive Asia m’embrassait. Ensemble nous roulions dans les vallées;
nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les plus simples fleurs
embaumer. Souvent nous nous couchions sous les larges ramures, parmi des
fleurs où les essaims murmurants se frôlaient. Asia m’épousait, pleine
de rires; puis doucement les bruissements d’essaims, de feuillages où
celui des ruisseaux nombreux se fondait, nous invitaient au plus doux
des sommeils. Autour de nous tout permettait, tout protégeait notre
inhumaine solitude.--Soudain, un jour, Asia me dit: tu devrais t’occuper
des hommes.
Il me fallut d’abord les chercher.
Je voulus bien m’occuper d’eux; mais c’était en avoir pitié.
Ils étaient très peu éclairés; j’inventai pour eux quelques feux; et dès
lors commença mon aigle. C’est depuis ce jour que je m’aperçois que je
suis nu.
A ces mots des applaudissements partirent de divers points de la salle.
Brusquement Prométhée éclata en sanglots. L’aigle battit des ailes,
roucoula. D’un geste atroce Prométhée ouvrit son gilet et tendit son
foie douloureux à l’oiseau. Les applaudissements redoublèrent. Puis
l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée; celui-ci but
une gorgée d’eau, se reprit et continua son discours en ces termes: