Acte pris de cette fondamentale divergence de philosophie, j’ai hâte de

rendre hommage aux appréciations où se répand l’analyse littéraire de M.

Louis Gillet. La plume de l’écrivain n’est pas indigne du pinceau des

_Nymphéas_. A dire vrai, tous deux vont de compagnie, à travers la

merveilleuse diversité des spectacles qui ont retenu tour à tour le

regard de Monet. Il est inacceptable d’y voir simplement «_des mirages

qui n’ont d’existence qu’en lui-même_.» J’entends bien que le mirage est

un phénomène lumineux de subjectivité. Mais de quel droit infliger cette

appellation aux réalités du monde qui s’en distinguent précisément par

des épreuves d’objectivité? L’écrivain nous dit sans sourciller que

Monet «_se donne des fêtes d’art à propos de réalités indigentes_.»

Peut-on ainsi parler du chef-d’œuvre biblique de la Création? Jéhovah,

qu’en dis-tu?

Simple passant, je suis déconcerté du blasphème qui entraîne

certainement M. Louis Gillet au delà de sa pensée, lorsqu’il écrit

qu’«_on ne sent pas assez la vie dans le modèle de Monet_». Je voudrais

le tenir pendant quelques minutes devant le portrait du Louvre.

En attendant, le critique d’art s’aventure à écrire que «_l’hymne de

Monet est un des plus beaux de l’universel néant_». Cette fois, nous

avons la suprême aventure de Monet, qui, après le «Créateur» biblique,

fait quelque chose de rien. Et l’ingénieux homme de lettres reproche à

Monet de n’être pas virgilien. Je le crois sans peine. Je louerai

Virgile, aussi bien que Raphaël ou Léonard. Mais je suis de mon temps,

et la vision que Monet vient m’offrir est celle d’une rétine évoluée qui

pénètre à de nouvelles profondeurs des contacts rétiniens. Je ne fais

point de classement entre les grands poètes. Il n’est rien de si vain.

Je les mets à leur place dans la gloire de leur temps. Monet n’est pas

plus homérique que virgilien ou dantesque, et l’idée ne me viendrait pas

de le regretter. Tout au plus, pourrais-je dire que des panneaux des

_Nymphéas_ évoquent en moi des paysages shakespeariens du _Songe d’une

nuit d’été_. Encore cette innocente remarque ne rapprocherait-elle pas

plus Monet de Shakespeare que Shakespeare de Monet. Tout au plus une

évocation d’apparences entre des aspects de rêves et des cadres de

réalités poussées jusqu’aux limites de la sensibilité.

Mon désaccord avec M. Louis Gillet est de philosophie, non d’art.

J’admire sincèrement ses sensations des _Nymphéas_ et l’heureuse

transposition littéraire qu’il veut bien nous en donner, mais comment me

rendre à la simplicité tourmentée de cette proposition: «_Admirer

l’enchantement produit par la lumière et le crêpe du temps, regarder le

voile de mensonges, étendre sur une forme le miracle des apparences,

voilà ce dont Monet ne se lasse pas._» Pas de conciliation possible

entre cette métaphysique de l’inconnu et l’impulsion spontanée de Monet

qui est, non pas de soutenir une thèse contre laquelle l’homme et le

pinceau se seraient révoltés, mais de tout sacrifier à l’expression _de

ce qui est_, dans la mesure où il y peut accéder.

Par bonheur, je puis renvoyer le lecteur aux étincelantes pages où M.

Louis Gillet, émotif, en dépit de lui-même, décrit les tableaux de Monet

avec une virtuosité que j’admire. Consciencieux interprète, il dit ce

qu’il a vu, et il serait vraiment bien près d’avoir tout vu, s’il ne se

trouvait moins physicien que métaphysicien. Mais les réalités de

l’au-delà en devenir, qui sont à l’extrême pointe du pinceau des

_Nymphéas_, ne sont pour lui qu’un prélude d’apparences voilant un X

dont il n’ose parler que par des négations. C’est ce dont il se venge

sur Monet qui n’en peut mais.

La part faite de ces réserves obligatoires, je ne puis qu’être

reconnaissant à M. Louis Gillet de ces poétiques figurations de _l’Étang

des Nymphéas_. Il a exécuté sur ce thème de charmantes sonates qui

faciliteront au public la compréhension des spectacles. Non seulement,

M. Louis Gillet est, en connaissance de cause, un sincère et lucide

admirateur de Monet, mais il pousse résolument l’admiration jusqu’à ne

la point distinguer de la compréhension aussi loin qu’il peut la

conduire. C’est ce que je fais moi-même sans m’étonner des opinions

divergentes qui sont le fait de l’humanité. Sa conclusion est d’ailleurs

assez belle puisqu’il la résume dans la doctrine extrême-orientale du

_Taô_, qu’il n’a peut-être pas complètement éclaircie, mais qu’il sait

être la recherche du _chemin_--conception chinoise de _l’évolution_.

Aussi, est-ce pour moi le plus vif plaisir de conclure ce chapitre par

la belle définition que nous donne M. Louis Gillet de la présentation

des _Nymphéas_: «Étonnante peinture sans dessin et sans bord, cantique

sans paroles... où l’art, sans le secours des formes, sans vignette,

sans anecdote, sans fable, sans allégories, sans corps et sans visage,

par la seule vertu des tons, n’est plus qu’effusion, lyrisme, où le

cœur se raconte, se livre, chante ses émotions.»

De ces belles paroles, j’ose dire que Monet serait content. Qu’il soit

bien entendu, cependant, que Monet n’a jamais exprimé ni senti le besoin

d’une théorie de son art ou de sa personnalité. Il était comme il était,

et n’aurait pu concevoir qu’il pût être autrement. Fort d’une conscience

inexpugnable, il ne se sentait vivre que dans la probité de sa vision du

monde, et dans la fidélité de son interprétation. Une droiture

d’organisme en action. Pas de biais concevable. «Il faut que nous

allions tous à l’ennemi: il n’est pas dit que nous en revenions», disait

à ses soldats Brutus, le plus victorieux des vaincus de l’histoire. Cet

appel au total sacrifice, Monet n’avait besoin ni de le formuler ni de

l’entendre. Il le vivait de tout son élan d’art et de volonté dans le

labeur des jours, sans autre sensation que de se donner tout entier.

X

CONCLUSION

Il n’est peut-être pas nécessaire de conclure?

La vie de Claude Monet est un témoignage de l’homme au delà des

récusations. J’ai dit qu’il y avait une leçon pour nous dans toute

existence. Plus l’existence sera haute, moins elle trouvera d’accès

auprès du nombre, qui sent et s’exprime nécessairement en des moyennes

de médiocrités. Pour les intelligences cultivées, la leçon n’est

peut-être pas moins difficile à dégager, en raison des résistances de la

personnalité. C’est pourquoi je voudrais me borner à quelques

considérations d’une philosophie simplifiée.

On me dit qu’au seul mot de philosophie, le lecteur, en général, ne se

fait pas faute de tourner la page. Il se peut. Mais pourquoi le lecteur,

à l’exemple de l’amateur de tableaux, n’en viendrait-il pas à comprendre

que vivre, c’est changer? Toute philosophie ne doit être à l’épreuve,

qu’une généralisation de généralisations vérifiées. Il n’est rien dans

notre entendement qui ne puisse et ne doive prendre place dans les

déterminations d’une coordination générale du monde et de l’homme qui

prétend l’exprimer.

Ce qu’il y a de plus remarquable, dans le cas de Claude Monet, qui n’est

jamais sorti de son cadre artistique, c’est que les naturels

développements de ses sensations du monde se sont traduits en des

manifestations du pinceau merveilleusement concordantes avec l’évolution

moderne de nos connaissances physiques dans le champ des phénomènes

lumineux. Pour employer une expression vulgaire, mais qui dit bien ce

qu’elle veut dire: «Il était dans le train.» Sa vision personnelle, et

les évolutions d’activités esthétiques qui s’en sont suivies, ont

remarquablement concordé avec les données positives où la science

moderne s’est installée dans l’ordre de l’expérimentation.

Cette coïncidence est probablement un phénomène unique. En tout cas,

c’est la manifestation la plus «philosophique» de la vie de Claude

Monet. Il semble que sa destinée fut de faire de l’art et de la science

en même temps. Ce ne fut pas son programme parce qu’il n’avait d’autre

programme que d’être lui-même. Ce fut, sans idée préconçue, le résultat

et l’emploi désintéressé de sa vie. Il fut ainsi l’un des plus hauts

représentants de son art où tant d’hommes justement célèbres se sont

magnifiquement distingués. Mais il ouvrit encore des voies nouvelles (et

sûres par les contrôles de l’observation) là où l’on pouvait croire

qu’il n’y eût guère qu’à poursuivre obstinément l’œuvre du passé. Il a

ainsi accru notre puissance émotive, c’est-à-dire agrandi l’homme

lui-même, d’un nouveau bond dans sa marche, chancelante et merveilleuse,

à l’infini.

Monet fut donc un créateur, au sens exprimé par le mot poète. Un poète

de lyrique simplicité, un _poète en action_. Je conviens que ces mots,

suscités par les glissements de l’étymologie, paraissent plus près de

discorder que de se fondre pour résumer le caractère d’une personnalité.

Un _lyrique_, c’est-à-dire un «superimaginatif», ne rencontre pas

souvent dans l’acte personnel l’achèvement suprême de la simplicité. En

prose, comme en vers, nous avons de très grands poètes. Ni Bossuet, ni

Victor Hugo n’eurent la pensée d’être simples, ni ne l’ont été. Hommes

d’action? Pas davantage. L’un a ses dragonnades où il était du mauvais

côté, l’autre sa résistance au 2 Décembre. Des gestes de combat. Hommes

d’activité constructive? Ils l’ont pu croire. Mais je ne crains pas de

dire que ce ne sera pas le jugement de la postérité.

J’ai entendu Victor Hugo annoncer sérieusement qu’après sa mort il irait

dans le soleil. A la requête de Mme Drouet, il lui promit même de l’y

emmener. Monet, sans rien dire, dissocie les rayons de ce même soleil,

au miroir de son étang de fleurs, et les recompose pour l’accroissement

de nos sensibilités, pour l’exaltation de tout notre être, à notre place

modeste et sublime, dans l’univers. Et, ce faisant, le grand ouvrier,

par la conduite de sa vie, par l’incessant labeur de l’œil et de

l’intelligence interprétative, par une immuable tension de volonté sans

relâche, mérita pleinement le succès du _poète d’action_ quand il

descendit dans la tombe, chargé d’ans, après l’œuvre accomplie.

Dans l’ordre du développement humain, aux origines de l’espèce pensante,

_le poète des peuples_ a pu revendiquer de son public une dignité

supérieure. Disant l’homme et le monde, il ne pouvait les construire

qu’à coups de méconnaissances que rectifierait plus tard l’observation

vérifiée. D’embellir l’absolu Monet n’a point fait son affaire. Il

savait que l’art ne fera jamais aussi beau que le vrai, puisqu’il n’en

peut réfléchir que des aspects de relativité. Mais pour une meilleure

approximation du vrai, si ténue qu’elle pût être, pour un meilleur

emploi de sa compréhension, de sa volonté, de sa vie, il donna tout de

lui-même et mourut, jugeant que ce n’était pas assez.

On voit que l’effort de «philosophie» auquel je convie mes lecteurs,

n’est au-dessus des moyens de personne. Ce n’est pas trop d’une pensée

générale pour coordonner les aspects divers d’un bel exemplaire

d’humanité. Au vrai, toutes ces notes, au courant de la plume, sont

plutôt pour me faire revivre de belles heures au contact d’une

inspiration servie par le plus noble effort d’une humanité achevée.

Encore faut-il que je cherche à me rendre compte des conditions du

phénomène humain que j’admire. Je n’apporte ici aucune théorie de l’art

de peindre. La pratique de Monet lui est venue directement de l’œil à la

brosse, sans que jamais il ait prétendu doctriner. Il était peintre né:

c’est la raison supérieure qui l’a irrésistiblement poussé à regarder

toujours plus avant dans l’intimité des choses, jusqu’aux rencontres de

visions auxquelles nul encore ne s’était arrêté.

Du point de départ au point d’arrivée, la vie de Claude Monet n’est

qu’une évolution de rigoureuse conscience dans la conduite du plus beau

drame d’humaine ingénuité. Diogène cherchait _un homme_, un homme achevé

parmi les trop communs exemplaires d’amoindrissements que lui offrait la

place publique. Il ne détourna pas la tête quand Alexandre vint parader

dans son soleil. _L’homme_, que chercha vainement le cynique, ne vous

semble-t-il pas que nous sommes bien près de l’avoir trouvé?

_L’homme_, au sens le plus complet du moment, pourquoi serait-ce donc

une chose si rare que, pour la rencontre d’une telle merveille, nous

soyons tout aussitôt requis de nous extasier? Plus l’organisme est élevé

dans l’ordre des existences, plus légitime est notre droit d’en attendre

davantage. Qu’en arrive-t-il donc? Hélas! Nous succombons sous le poids

des épithètes admiratives qui ne nous viennent d’autrui que pour être

congrûment retournées. Rien n’est plus propre à nous faire réfléchir sur

l’aventure de notre vie, pour en réduire petitesses et grandeurs à leurs

proportions véritables. Il se pourrait que le _surhomme_ ne fût pas

beaucoup plus que le rêve d’un malade, et que, pour découvrir le

_sous-homme_, il ne fût besoin que d’ouvrir les yeux. Il se pourrait

aussi que, dans la médiocrité de sa condition cosmique, l’homme moyen,

par la vertu du labeur, se trouvât capable de produire évolutivement des

exemplaires d’une humanité supérieure. Que ne commençons-nous par faire

confiance à notre propre effort? L’état social nous apporte des

ressources de beaux développements. Il nous fournit, en même temps sans

doute, des tentations d’en abuser à notre avantage. Et je crois pouvoir

dire qu’il est plus tentant de vivre des ignorances de la foule que des

connaissances positives ou des émotions naturelles laborieusement

conduites à leurs fins organiques. Le plus beau de la vie ne peut être

que de nous-mêmes, si nous sommes capables de nous gouverner.

Avec Claude Monet, le cas est d’évidence. Assez d’équilibre mental pour

une bonne ordonnance des facultés convergentes vers les plus hautes fins

d’activités humaines. Assez d’émotivités supérieures pour entraîner la

somme des déséquilibres nécessaires à l’entrée de l’homme dans la

dépense de lui-même à la mesure de ses moyens.

C’est ici que nous rencontrons en Claude Monet l’_homme d’action_, au

sens le plus élevé du mot, l’homme qui se propose de mettre quelque

chose du meilleur de sa vie dans celle de ses contemporains, et se

lance, la flamme au cœur, dans la périlleuse aventure, sans s’arrêter

aux déceptions. Notre humanité ne manquera pas de s’en faire honneur.

Mais alors, d’où vient donc cet arroi des inintelligences moindres

contre l’homme trop assuré de son personnage pour ne pas demeurer fidèle

à sa pensée en dépit de toutes les résistances? Pourquoi faut-il que

trop souvent, dans la folle mêlée, le cœur le plus résolu soit le plus

tourmenté de lui-même et d’autrui? Les hommes sont ce qu’ils acceptent

d’être. Des heurts de bons et de mauvais moments dans l’incompréhension

de soi-même, qui permet à chacun de se surestimer, au risque de

sous-estimer autrui. Il s’ensuit beaucoup de discours qui ne changent

pas sensiblement les faits. Le plus sûr est de s’essayer

personnellement, à tous risques, pour dégager, en fin de compte, les

parties de défaites qui peuvent conditionner des parties de victoire et

réciproquement.

Monet, humant le large, sur les quais du Hâvre, ne se tint certainement

pas de tels discours. Mais il suffit de regarder la première image de

sa jeunesse pour voir que ses yeux droits, en flèches vibrantes,

faisaient déjà retentir de leur choc l’airain de l’avenir, et qu’il ne

se contenterait pas du demi-succès. Avec le temps, la figure profonde va

s’affirmer très vite dans le plein de l’action. L’œil n’est jamais

satisfait. Il cherche la difficulté, et la trouve--heureux encore de

penser qu’il va bander tous ses efforts contre l’obstacle--dût-il s’y

briser.

Seulement, il ne s’y brise pas, et ce qu’on n’a pas deviné, ce que

n’espérait pas Monet lui-même, ce qu’une minorité est encore seule à

comprendre, c’est qu’il n’y a pas de «défaite», en cette aventure, qui

ne soit une part de victoire. J’en ai vu le drame, en ses plus belles

péripéties, se dérouler sous mes yeux, et ceux qu’il n’intéresse pas

n’ont qu’à me laisser le plaisir de me le dire à moi-même, en feignant

de m’adresser à eux. Il me suffit de la beauté de l’action pour n’avoir

pas besoin de triompher trop haut du succès, car, pour l’idéalisme vrai,

la vie est de la lutte, tandis que la victoire, trop prompte aux

vanteries, peut être, en certaines circonstances, une source de

diminutions. Monet mourut en doutant de lui-même. N’est-ce pas dire où

il mettait le succès?

Soit cet exemple de la plus simple et de la plus haute vie, que j’aurais

voulu faire apparaître dans l’incomparable grandeur de la plus simple

vérité. L’homme n’aimait pas le bruit. Il ne voulut jamais rien

connaître des joies factices de la renommée. Enivré de lumière, il se

donna tout à la joie d’ouvrir sa fenêtre, et de regarder pour transposer

ses frémissements du dehors, et jeter sur la toile, s’il était

possible, quelque chose des voluptés les plus aiguës de la couleur.

Le monde se meut, malgré les conciles. Puisque nous sommes de simples

planétaires, notre évolution nous meut nous-mêmes à de perpétuels

changements d’harmonies en états d’interdépendance avec les mouvements

du monde extérieur. C’est ce qu’a compris l’instinct artistique de Monet

se refusant aux conventions de l’école qui veut accommoder le monde à

notre puissance organique pour le _mieux_ exprimer, comme si la rétine,

au contraire, n’était pas sous la domination des lois cosmiques. Culture

d’émotivités, l’art se donne pour tâche le développement de la

sensation. Voilà le programme de Monet qui le mène à la recherche d’une

interprétation de plus en plus poussée du phénomène lumineux, et, par

là, à des évolutions de sensibilités qui font l’accroissement de l’homme

sentant et pensant.

Dès les premiers essais du Hâvre, notre homme, hanté des fluidités de la

couleur, prétend déjà saisir l’insaisissable dont nous ne pouvons

obtenir qu’un temps de fixation schématique pour exprimer l’universelle

mobilité. Si l’entreprise est hors de son atteinte, au moins aura-t-il,

à tous risques, gardé toute droite la volonté de tenter. Et comme il a

résolu de ne jamais accepter la défaite, ne nous étonnons pas qu’aux

heures douloureuses d’un doute irrépressible, après avoir senti passer

le vent de la victoire, la crainte d’une insuffisance lui arrache des

cris de colère et lui fasse lacérer des toiles où s’était magnifiquement

inscrit son labeur. Monet connut l’âpre angoisse qui le portait à douter

de lui-même, mais pour se redresser tout aussitôt devant l’obstacle et

reprendre, sans trêve, sa course à l’au-delà.

Sait-on ce qu’un tel homme est appelé à donner de ses concentrations

d’énergie pour garder intangible, au fond de son cœur, le droit

d’espérer? Ce sont des palpitations de ses yeux, des frémissements de

son cœur qu’il broie sur sa palette pour la vie ou la mort du plus beau

de ses rêves. Ainsi le veut la loi même de notre idéal dont la dignité

nous élève au-dessus de nous-mêmes dans les voies périlleuses où nous

entraîne la course de l’inconnu.

Qui donc dira la juste mesure des aspirations chez les grands

imaginatifs, et les désaccords des réalités? Il faut que tout cela

vienne aboutir à des conclusions d’activités éphémères; quand nous

prétendons stabiliser des temps de notre vie dans les cyclones de

l’éternelle mobilité.

A quels moments, et en quelles formes, ces questions ont-elles pu se

poser à l’œil de Monet? J’ai noté que ce n’était certainement pas des

théories qui l’avaient mis à l’œuvre. Sa destinée voulut que la lumière

l’impressionnât au plus profond dans tous les temps de la course

solaire. Il essaya de faire ce qu’il voyait, sans rien concéder aux

conventions de l’école. De là des renouvellements de facture, des

trouvailles d’exécution qui auraient pu être sa perte et furent son

salut. Il conquit ainsi une palette dont les essais se trouvèrent

naturellement correspondre aux prestiges des réalisations de la couleur.

Cette évolution conquérante de l’organe visuel, jusqu’à l’heureuse

exacerbation des _Nymphéas_, fut l’incessant effort du peintre sur

lui-même dans l’incessante anxiété de ne pouvoir dire si sa pente était

d’insanité ou de génie.

--On dira que je suis fou, disait-il parfois.

En dépit de tels propos, il ne déserta pas la tâche. Toutefois il n’osa

pas, de son vivant, risquer les _Nymphéas_. Leçon pour lui. Leçon pour

nous.

L’éblouissante conquête de la lumière en symphonies suprêmes, aux champs

des _Nymphéas_, ne pouvait apparaître qu’en coup de théâtre, même après

les préparations d’un long labeur. Il n’y fallait pas moins que le plein

accord de la double maîtrise de l’œil et de la main. L’œil, d’audace

géniale, brûlé de tous les flamboiements des choses, affolé des prodiges

du monde au point de jouer toutes les ambitions de sa vie sur un coup de

pinceau à l’approche de la mort. La main, dans la pleine possession de

ses agilités d’art, en état d’obéir aux élans de sa sensation, en les

modérant, en les ordonnant, en les liant, en les transposant dans les

enchaînements de la vie universelle. Encore fallait-il que chaque touche

de la prétendue «fixité» nous engageât sur la pente de ce qui était tout

à l’heure à ce qui sera dans un moment.

Des jours de fureur vertigineuse, des jours d’apaisement, des jours

d’invincible obstination. Surtout l’immuable défiance d’un homme obsédé

d’une idée dont il ne craignait rien tant qu’une insuffisance de

réalisation. La crainte de rêver trop haut. La défiance d’un public

cherchant le rêve aussi, mais un rêve dont l’envolée ne pouvait être de

même envergure.

Ce que tenta de réaliser Monet, il n’est pas une de ses toiles qui n’en

porte l’éclatant témoignage, parfois libéralement aidé des vifs

commentaires de l’auteur. Car aucune critique ne le trouvait sans

riposte, et le ton bourru et le mot à l’emporte-pièce montraient assez

que cet homme, bienveillant et rieur, avait trop donné de lui-même à son

art pour en pouvoir parler avec détachement.

Ce qu’il se proposait, c’était de suivre, en tous points, la nature

d’aussi près que possible. Programme d’apparence modeste, mais d’une

exaspérante ambition. Ce fut déjà la recherche des premiers artistes de

nos cavernes, et il faut bien dire que quelques-uns, en des tentatives

de moyens primaires, y ont assez remarquablement réussi. Je n’ai garde

de me laisser aller à la critique des grands maîtres dont les siècles

ont enrichi notre histoire. Tous se sont mis glorieusement à leur tâche,

nous laissant le témoignage, à certains moments, d’un élan de tendance

surhumaine. Grâces leur soient rendues! Il n’est besoin de diminuer

personne pour essayer de grandir Monet, qui est venu à son heure et n’a

fait que s’engager plus avant dans la voie glorieuse où tant

d’admirables artistes l’avaient précédé.

La démonstration, heureusement, n’en est pas nécessaire. Toute aux

formes mouvantes du corps humain, la Grèce en a cherché la réalisation

dans les figures de la plastique où elle pouvait mettre en ligne une

incomparable école de praticiens, qui ne sera probablement jamais

dépassée. Ce que nous savons de la peinture hellénique et même

hellénistique, par les traditions de l’Égypte et les fresques de Pompéi,

ne paraît pas dépasser de beaucoup les communs essais de l’imagerie. Les

tableaux de piété de nos primitifs, renforcés des explosions d’art de la

Renaissance, qui chercha l’homme plus que la nature, tenue pour

ennemie, ont fait éclater le cadre pour ouvrir le champ aux traditions

du polythéisme, aussi bien que de la mythologie chrétienne. C’est un des

prodiges de l’histoire. Les musées sont ouverts. Il n’est que de s’y

promener.

Je prends donc Monet comme il se présente, dans son temps et dans son

pays. Loin que les maîtres de son art lui aient inspiré des sentiments

de critique, ils le ravissent. Il ne tarit pas sur eux en exclamations

admiratives. Ils ont vu ce qu’il voit lui-même, mais en un moment donné

des évolutions de leur sensibilité. Ils ont fait la peinture de leur

temps, avec des parties de convention dont ils n’ont pu se détacher.

Monet ne s’est proposé rien que de suivre leur exemple du plus près

possible, au risque de les dépasser.

Sous l’influence des données préconçues qui formaient nécessairement le

premier fonds de l’intelligence humaine, l’artiste des anciens âges a

découvert tardivement la nature comme inspiratrice des émotivités

supérieures. Monet veut s’emparer de notre sensibilité parce qu’il n’est

plus maître de la sienne qui prétend s’imposer. Conquis ou conquérant.

Au sort de prononcer. Et puisque la victoire, vaillamment disputée, est

au bénéfice du vainqueur et des vaincus tout ensemble, félicitons-nous

d’un combat grandiose où la conquête se réalise pour le plus grand bien

de tout le monde. Honneur aux hommes de bonne volonté!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

I.--La Leçon d’une vie 7

II.--Claude Monet, peintre 15

Claude Monet; les Nympheas · 第 6 / 7 段