l’hôpital à Mazas me tenaient fort occupé. Il peignait je ne sais où.
Nous fûmes vite en sympathie. Mais nos rencontres n’étaient pas
fréquentes. Des amis communs nous réunissaient quelquefois. Le docteur
Paul Dubois, de Nantes, qui alla s’installer rue de Maubeuge aussitôt sa
thèse passée, Antonin Lafont, de Castelsarrasin, qui fut député de
Paris. A ces deux camarades, il avait donné quelques marines. Déjà l’on
se disait avec une pointe d’orgueil: «_C’est du Monet._» Et ces paroles
avaient un sens, car elles exprimaient l’étonnement, l’admiration même
d’une brosse hardie, encore inexpérimentée, mais probe dans l’exécution,
et prompte dans la mise au point de sa volonté.
A la mort, tant regrettée, de notre cher ami, le docteur Paul Dubois, le
mobilier dut passer par l’Hôtel des Ventes, et il me souvient qu’un
frisson de surprise courut parmi les spectateurs quand un petit homme,
d’aspect bourgeois, avec des yeux de diamant noir et un sourire
d’intense satisfaction, se fit adjuger, sans concurrence, deux ébauches
de Monet au prix de trois cents francs l’une, spontanément offerts avant
que le commissaire-priseur en ait demandé une somme qui eût été
certainement très inférieure. Chacun de regarder cet étrange Crésus avec
une vive curiosité, tandis qu’après avoir réglé son compte, il se
retirait en emportant sous son bras les deux tableaux que personne ne
lui disputait.
Bientôt on sut le nom du personnage. Ce n’était rien de moins que M.
Durand-Ruel, bien connu comme un de nos plus fins experts en matière de
peinture, dont l’acte ne se pouvait expliquer que par le dessein de
maintenir, dès ce jour, un tarif au-dessous duquel il avait résolu de ne
pas laisser descendre le nom d’un artiste dont il pressentait l’avenir.
Monet avait fait sa connaissance en 1870 à Londres, présenté par
Daubigny.
Conservateur passionné dans l’ordre des idées générales, M. Durand-Ruel
était et demeura résolument novateur en matière de peinture. Le sens
aigu de la lumière qui le caractérisait avait pressenti le futur peintre
des _Meules_ changeantes à cette jeune intrépidité du pinceau qui
balançait si résolument les cheminées rouges sur la houle à l’entrée du
port. Entraîné par une incomparable sûreté de jugement, Durand-Ruel,
d’une audace qui correspondait à celle de l’artiste lui-même,
_entreprit_ «l’exploitation artistique» du futur chef de l’école dite
«_impressionniste_» d’après un tableau du soleil couchant intitulé
«_Impression_». Monet, alors, avait trente ans.
L’expert et l’artiste se lièrent d’amitié. Grâce à quoi Monet put
s’abandonner librement à des inspirations qui devaient le porter au plus
haut de son art. Qui sait? L’obstinée persévérance du peintre eût
peut-être rencontré quelque coup de fortune sous la forme d’un
admirateur faisant autorité. Mais peut-être aussi Monet se serait-il vu
condamné à entasser des chefs-d’œuvre dont le mérite n’aurait été
reconnu qu’après sa mort.
La confiance en soi, qui caractérise le génie, n’exclut pas toujours,
comme on pourrait croire, un besoin (parfois maladif) de l’approbation
extérieure. C’est une question de mesure. Monet n’avait pas besoin du
public pour juger personnellement son œuvre. Mais le plus grand peintre
ne peint pas exclusivement pour lui-même, et, puisque son organisme
rétinien évolue, comme tous autres, en correspondance d’un public plus
ou moins éclairé, il est inévitable qu’une moyenne d’accords
s’établisse, avec le temps, sur son nom. Le point décisif est que, le
temps, c’est, pour nous, de la vie qui tombe, sans compter, au sablier
de l’éternel écoulement, et que ce qui nous en échappe ne nous sera pas
retourné. Le temps, c’est de la joie appelée qui s’enfuit au moment
d’apparaître. C’est de la douleur, aussi, qu’on n’évite, au passage,
qu’à la condition de la retrouver plus tard là où on ne l’attendait pas.
L’homme anxieux de vivre avant tout, de lui-même, est supposé faire
injure à la majorité de ses contemporains, qui, pour la plupart, ont
besoin d’autrui pour se faire utilitairement une moyenne de vie neutre,
sans choquer ceux qui, par de trop bonnes raisons, n’offensent qui que
ce soit de leur personnalité. De quels tourments Durand-Ruel sauva Monet
en lui permettant d’être et de demeurer lui-même à travers toutes
entreprises des coalitions de médiocrités! Grâces lui soient rendues.
Par lui, Monet ne fut pas seulement aidé d’achats. Au plus fort de la
bataille, quand le bon idéaliste sentait à ses côtés l’entrain de ferme
confiance qui annonçait la foi en l’avenir, un réconfort des profondeurs
enhardissait la brosse merveilleuse qui ne pouvait conduire son œuvre
qu’à la condition d’oser toujours davantage, c’est-à-dire de n’atteindre
jamais complètement le résultat cherché. Le plus beau succès s’enveloppe
souvent d’un tissu de revers. Le soldat qui s’attarde à ses blessures a
chance de ne pas connaître la plus belle victoire, celle qu’on remporte
sur soi-même en fin de journée.
C’était déjà un très remarquable «succès». Avant que Durand-Ruel, à
l’Hôtel des Ventes, jetât sur le tapis ses trois cents francs pour une
simple ébauche, la période initiale nous montre, à 50 francs l’un, le
marché des tableaux de Monet. La somme infime ne permettant pas qu’on y
inscrivît le bénéfice du marchand, il fallait que Monet allât offrir
lui-même sa marchandise aux amateurs.
Y avait-il des amateurs? Eh oui, Paris est la ville des miracles. Il
n’est pas de mouvements de la pensée qui n’y rencontre, avec de bruyants
adversaires, des adeptes prêts à s’assimiler des vues nouvelles, pour se
constituer, sous quelque nom d’apparat, en un groupe de «précurseurs».
Le nom d’Édouard Manet avait déjà retenti[C]. D’autres noms, qui sont
devenus grands, allaient suivre. Il en survivra un beau bataillon d’art
qui sera l’honneur de notre pays, Manet, Boudin, Monet, Renoir, Pissaro,
Sisley, Degas, Jongkind, Caillebotte, Cézanne, Berthe Morizot, miss
Cassatt. A noter que Cézanne eut à lutter contre les résistances de
Monet lui-même, qui finit par l’admettre aux honneurs de sa chambre, où
figuraient en belle place des œuvres éminentes de ses camarades de
combat. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’enseignement de l’école
«impressionniste», dont Claude Monet se trouva le chef, domina
l’ensemble des productions artistiques de ce temps.
Personne ne se serait avisé d’un tel jugement quand le peintre allait,
de porte en porte, chez l’amateur, promener ses panneaux hasardeux. Pour
50 francs, vous aviez un Monet. Il y avait aussi beaucoup de braves gens
qui se refusaient à la gloire de cette aventure. Et, cependant, de ces
hâtifs morceaux de jeunesse, quelques-uns ont survécu que les musées se
disputent aujourd’hui à des taux imprévus.
Au premier rang des clients bourgeois de la jeune école, se trouvait
Faure, le baryton bien connu, qui soignait une réputation de
«connaisseur en peinture» laborieusement acquise dans le monde qui va
des abonnés aux étoiles de l’Opéra. L’excellent homme en était au point
de pouvoir impunément se permettre des fantaisies, et la plus explicable
de toutes était naturellement de quelques traits de singularité en
dehors des conventions du jour. Il choisit _l’école impressionniste_
pour l’objet de son enthousiasme, et devint le protecteur, et même
«l’ami», des principaux «maîtres». Il possédait de beaux Manet qui ne
l’avaient pas ruiné, et misait quelquefois sur de simples Monet, pour
donner du relief à sa mécénienne bienveillance. A cet effet, le bon
Claude Monet venait, de temps à autre, chez son célèbre client lui
offrir des toiles, à 50 francs l’une, dont le grand baryton faisait
emplette quand il était dans ses bons jours.
Un beau matin, l’artiste se présente sans bruit, son tableau sous le
bras, chez le glorieux acheteur. Faure était bienveillant et d’accueil
aimable.
--Je suis content de vous voir, cher ami, surtout si vous m’apportez un
chef-d’œuvre.
--Je ne sais pas. J’ai fait de mon mieux.
--Voyons. Ah! ah! Mais ce n’est pas ça du tout, mon cher enfant. Si
j’achète vos tableaux sans marchander, c’est pour la peinture. Ici, il
n’y a pas de peinture. Vous avez oublié, évidemment. Rien que de la
toile, ce n’est pas assez. Remportez-moi ça. Mettez-y de la peinture, et
je l’achèterai peut-être. Vous voyez que je suis bon garçon, hein? Au
fait, maintenant, vous pouvez bien me le dire. Qu’est-ce que vous croyez
que ça représente?
--Je ne crois pas. Je sais que ça représente le lever du soleil dans le
brouillard de Vétheuil, sur la Seine. J’étais de bonne heure dans mon
petit canot, attendant l’effet de lumière. Le soleil a paru, et moi, au
risque de vous déplaire, j’ai peint ce que je voyais. C’est peut-être
pour cela que vous ne l’aimez pas.
--Ah! ah! je comprends très bien maintenant. Il faut savoir. Ah! oui, la
Seine, et puis la brume qui, aux premières fusées de lumière, brouille
la vue. On ne voit pas très bien. Mais c’est la faute du brouillard,
n’est-ce pas? Tout de même, il n’y a pas assez de peinture. Mettez un
peu plus de peinture, et je suis bien capable d’acheter le tableau.
Monet, philosophe, rentre chez lui et met son panneau dans un coin, face
au mur.
Six ans après, en 1879, il a un atelier où les «amateurs» lui rendent
visite pour d’éventuelles revanches. Voici précisément Faure lui-même,
en quête de «quelque
[Illustration: Claude MONET.--Vetheuil.]
chose» à sa convenance. _Le Lever du soleil à Vétheuil_ est sur un
chevalet.
--Ah! vous avez là une assez jolie chose, cher ami. Une brume de clarté.
L’église, les tourelles, les pavillons, les corniches de blancheurs qui
percent la nuée... le village, qu’on ne voit pas, se reflète dans le
fleuve... En voulez-vous six cents francs?
Et Monet, redressé, tout vibrant:
--Vous avez donc oublié que vous m’en avez refusé cinquante francs, il y
a six ans. Eh bien, aujourd’hui, je vais vous dire une chose. Non
seulement vous ne l’aurez pas pour 50 francs, ni pour 600, mais si vous
m’en offriez 50 000 francs, vous ne l’auriez pas davantage.
Et le baryton s’en alla, dégonflé.
Ce qui fait le beau de l’histoire, c’est que _le Lever du soleil sur
Vétheuil_ est toujours là, l’artiste n’ayant jamais accepté de s’en
défaire. Il est au mur de l’atelier du rez-de-chaussée, à Giverny, sous
l’œil des visiteurs, pour attester la gloire historique de la toile
rebutée. Monet avait trente-trois ans. Nous possédons là l’éclatant
témoignage de la voie douloureuse du néant à l’apothéose, marquée
d’étapes cruelles, où s’atteste l’incompréhension d’un public aveuglé,
qui prétend juger en dernier ressort. Le plus précieux document sur les
formations de notre peinture dans ses recherches laborieuses des plus
subtiles dispersions de la lumière. _Le Lever du soleil sur Vétheuil_,
avec ses reflets de brume et de blancheurs sur la Seine, se trouva le
coup de clairon qui annonçait le lever du rideau sur l’étang des
_Nymphéas_.
VI
LA LUTTE A OUTRANCE
Aujourd’hui, encore, après la bataille acharnée d’un demi-siècle, dont
l’événement fut la révélation des _Nymphéas_, plus d’un œil «exercé» se
rencontrera peut-être encore pour une suprême résistance aux fanfares de
la victoire gagnée. Cela pourrait étonner quelques-uns. Puisque la
fortune m’a permis d’en prendre mon infime part, comme spectateur, en
quelques péripéties du combat, j’ai peut-être le droit de rappeler ce
que fut cette lutte sans merci où les hommes tels que Monet, Degas,
etc., s’engagèrent, pour la vie ou la mort, sous le feu des canonnades
sauvages d’une troupe d’aveugles-nés, en guerre contre les rayons du
soleil.
Considérez que Faure, qui refusait de payer 50 francs _le Lever du
soleil sur Vétheuil_, était couvert d’injures pour ses achats précédents
de toiles honnies. On oublie trop aisément ce que fut cette impitoyable
mêlée où longtemps il parut que la fortune ennemie devait l’emporter de
haute lutte sur des novateurs injuriés, bafoués, traités avec le dernier
mépris par les critiques les plus autorisés du monde officiel,
dispensateur des incongruités budgétaires. Il fallut une rencontre de
circonstances particulières pour faire entrer _l’Olympia_ au Louvre. On
n’a peut-être pas oublié que _l’Enterrement d’Ornans_ demeura longtemps
caché dans l’ombre d’un réduit obscur où les visiteurs de notre grand
musée se trouvaient hors d’état de le découvrir. Un jour, passant avec
Monet devant cet immortel chef-d’œuvre, je lui disais:
--Eh bien, moi, si après tout ce que nous venons de voir, on me
permettait d’emporter une toile, c’est celle-ci que je choisirais.
--Et moi, répondit-il tout d’un trait, ce serait _l’Embarquement pour
Cythère_.
Ainsi voilà le chef de l’école dénoncée avec tant de virulence par la
critique officielle comme le négateur de l’art, qui se classe, avant
tout, parmi les fidèles de la lumière éthérée de Watteau, qu’il rejoint
en souriant, sous des torrents d’injures. Nous découvrons, aujourd’hui,
qu’il avait des raisons fondamentales pour cela.
Voyons donc, en courant, quelques aspects de la bataille. Le récit en a
été sommairement fait par Gustave Geffroy, avec pièces à l’appui, dans
son livre, fortement documenté, sur Claude Monet. Je ne puis qu’y
renvoyer le lecteur. Il me sera permis de risquer simplement quelques
brèves citations, afin de caractériser, à ce moment, l’état des esprits.
L’extravagance de la polémique rend la documentation nécessaire, car,
dans le présent triomphe de la nouvelle école de peinture, on a
peut-être un peu trop vite oublié par quels torrents de grossières
injures furent accueillis des jeunes hommes dont la seule offense était
la recherche d’un surcroît de vérité dans les interprétations de la
nature.
A la première exposition des impressionnistes (1874), suivie d’une vente
à l’hôtel Drouot, _le Charivari_, sans malveillance systématique,
écrivait: «Cette peinture, à la fois vague et brutale, nous paraît être
à la fois l’affirmation de l’ignorance et la négation du beau comme du
vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il
est trop commode d’appeler l’attention en faisant _plus mauvais que
personne n’osa jamais faire_.»
Ce n’était qu’une entrée en matière. Les prix furent dérisoires. Le
commentaire du _Figaro_ n’était pas fait pour préparer une revanche:
«C’est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner.
L’impression que procurent «les «impressionnistes» est _celle d’un chat
qui se promènerait sur le clavier d’un piano, ou d’un singe qui se
serait emparé d’une boîte à couleurs_.»
Dernière exposition (1876). Appréciation de M. Albert Wolff dans le même
_Figaro_:
«La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un
nouveau désastre qui s’abat sur le quartier. On vient d’ouvrir chez
Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Le passant
inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à
ses yeux épouvantés s’offre un spectacle cruel: cinq ou six aliénés,
dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de
l’ambition, s’y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres... Ils
prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard
quelques tons et signent le tout. C’est ainsi qu’à Ville-Évrard, _des
esprits égarés ramassent des cailloux sur leur chemin et se figurent
qu’ils ont trouvé des diamants_.»
Après avoir expliqué qu’il ne faut parler «_ni de dessin, ni de
couleur_» à Degas, le même Albert Wolff continue: «Et c’est cet amas de
choses grossières qu’on expose en public, sans songer aux conséquences
fatales qu’elles peuvent entraîner. Hier, on a arrêté rue Le Peletier un
pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les
passants... Les membres de ce cénacle, sachant fort bien que _l’absence
complète de toute éducation artistique_ leur défend à jamais de franchir
le fossé profond qui sépare une tentative d’une œuvre d’art, etc.,
etc...»
Je regrette d’être obligé de mentionner le nom de M. Huysmans (1880)
dans cette fâcheuse série. Il renvoie Monet et ses amis au docteur
Charcot, «auteur d’expériences sur la perception des couleurs chez les
hystériques de la Salpétrière et les malades du système nerveux.» Monet
avait déjà, à cette époque, peint quelques-unes de ses fortes toiles. M.
Huysmans s’est suffisamment répondu à lui-même, en prenant part à la
souscription pour donner _l’Olympia_ au Louvre.
Enfin, voici le jugement de M. Roger Ballu, _inspecteur des Beaux-Arts_
(1877). «MM. Claude Monet et Cézanne, heureux de se produire, ont
exposé, le premier trente toiles, le second quatorze. Il faut les avoir
vues pour s’imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire et sont
lamentables. _Elles dénotent la plus profonde ignorance du dessin, de la
composition, du coloris._ Quand les enfants s’amusent avec du papier et
des couleurs, ils font mieux.»
Après ces débordements d’extravagances, quelques défenseurs, toutefois,
se mirent en ligne. Mais il fallut du temps pour en faire une troupe
avec laquelle les «Philistins» de l’imagerie courante fussent tenus de
compter. Dès 1876, avec des précautions de langage, Castagnary prenait
nettement position. «J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité
franche, écrit-il dans _le Siècle_, mais je ne croyais pas que ces
progrès fussent si rapides. Ils sont flagrants. Ils éclatent, cette
année. La jeunesse y est lancée tout entière, et _sans s’en rendre
compte_, la foule donne raison aux novateurs. Ce sont les tableaux
exécutés sur nature, avec l’unique préoccupation de rendre justice, qui
attirent... Eh bien, les impressionnistes ont eu une part dans ce
mouvement... Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la
recherche de tons clairs et l’éloignement du bitume un véritable acte de
foi.»
Burty, non moins bien qualifié, rédigeait en excellents termes le
catalogue de l’exposition de 1875, non sans faire «des réserves sur les
rudesses de la touche, le sommaire des dessins, le précieux de certaines
indications». Car on ne pouvait pas, ou plutôt on n’osait pas défendre
«les impressionnistes» sans des rectrictions destinées à ménager le
public.
Tout cela pour conduire cette belle jeunesse à des assauts de
difficultés financières trop lamentablement constatées par la lettre
suivante (1875) d’Édouard Manet à Théodore Duret:
«Mon cher Duret,
«Je suis allé voir Monet hier. Je l’ai trouvé navré et tout à fait
à la côte. Il m’a demandé de lui trouver quelqu’un qui lui
prendrait au choix dix à vingt tableaux, à raison de cent francs.
Voulez-vous que nous fassions l’affaire à nous deux, soit cinq
cents francs pour chacun?
«Bien entendu, chacun, et lui le premier, ignoreront que c’est nous
qui faisons l’affaire. J’avais pensé à un marchand ou à un amateur
quelconque, mais j’entrevois la possibilité d’un refus.
«Il faut malheureusement s’y connaître, comme nous, pour faire,
malgré la répugnance qu’on pourrait avoir, une excellente affaire,
et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi
le plus tôt possible, ou assignez-moi un rendez-vous.
«Amitiés.
«E. MANET.»
Cette lettre, si honorable pour tout le monde, n’a pas besoin de
commentaires. Il ne manqua pas, d’ailleurs, d’autres témoignages
d’amitié qui, aux heures de doute, dans le succès même, ne lui furent
pas moins précieux. Témoin la lettre suivante d’Octave Mirbeau qu’il
faudrait dater probablement de 1885 à 1890:
«Voyons, voyons, raisonnez-vous un peu. Vous êtes perdu parce que la
neige a fondu au lieu de rester sur la terre, comme vous l’eussiez
désiré. C’est de l’enfantillage. Il n’y a qu’une chose qui doit vous
préoccuper. C’est votre art. Êtes-vous en progrès, ou bien êtes-vous en
décadence? Voilà les deux seules questions qui doivent se poser à vous.
Eh bien, mon ami, je vous le dis et croyez-moi. Depuis trois ans, vous
avez fait des pas de géant. Vous avez découvert des choses nouvelles.
Votre art s’est élargi; il a embrassé ce qui est possible. Vous êtes,
de ce temps, le seul artiste qui ayez doté la peinture de quelque chose
qu’elle n’avait pas. Et votre vision s’élargit encore. Vous êtes en
pleine puissance de vous-même. Le plus fort, et le plus subtil aussi;
celui qui laissera après soi le plus d’influence. Et vous dites que vous
êtes f...? Quand vous-même vous me disiez l’autre jour, à propos de
votre figure au soleil: «C’était quelque chose que je n’avais pas fait
encore; un frisson que ma peinture n’avait pas encore donné.» Et
maintenant, vous êtes f.... Vous bafouillez, mon bon Monet, et c’est
triste qu’un homme de votre temps, rare, de votre talent, unique, en
soit à radoter sur ces stupidités. Et ce n’est pas mon avis seul. C’est
l’opinion de tous ceux qui vous suivent, et qui vous aiment. A chaque
campagne, dit-on, ce diable de Monet nous donne encore autre chose. Il y
a encore plus de profondeur, plus de pénétration, plus d’exécution. Et
c’est la vérité pure. La vérité aussi, c’est que vous éprouvez, sans
vous en douter, peut-être, un malaise purement physique et purement
critique. Cela a des répercussions sur le moral, comme la plupart des
affections. Il s’agit de faire disparaître ce malaise et le reste
s’évanouira. Tous les hommes de votre âge ont passé et passeront par
là.»
Édouard Manet, pour avoir succombé trop tôt, est mort pauvre, et Monet,
vieillissant, s’enrichit. Quand il offrait 500 francs pour venir en aide
à son ami, Manet apportait probablement tout ce qu’il avait de
disponible. Plus tard, quand Monet vendit enfin ses tableaux, il
prodigua l’aide de toutes parts autour de lui. Les deux cœurs étaient
dignes l’un de l’autre.
--Et la revanche? demandait-on plus tard à Durand-Ruel.
Et celui-ci de répondre:
--Elle est complète. Un tableau que je me souviens d’avoir retiré à 110
francs, fit plus tard 70 000 francs en vente publique. Un autre, acheté
50 francs, revendu je ne sais combien de fois--tous les amateurs
successifs y perdaient leur esprit--est monté à plus de 100 000 francs,
ces derniers temps.
La revanche, en effet, me paraît notable, mais j’avoue qu’elle ne me
suffirait pas plus qu’à Monet lui-même, si cette hausse de valeur
monétaire ne correspondait pas à une appréciation sincèrement
enthousiaste de l’œuvre accomplie. Je n’oublie pas que le public peut se
tromper, même le public dit «éclairé», qui nous impose, dans la grande
salle du Louvre, l’_Apothéose d’Homère_, la _Jeanne d’Arc_ et _la
Sultane_, à côté du _Portrait de Monet_ par lui-même, de _l’Olympia_, de
_l’Enterrement d’Ornans_, et de tant d’autres chefs-d’œuvre. Mais on
peut attendre de ce même public qu’il accomplisse l’évolution
inévitable, quand le naturel développement de sa vision l’entraînera
vers des états de sensibilité qui lui permettront de s’assimiler d’une
façon de plus en plus approchée les spectacles du monde changeant. Le
monde est gouverné par des lois, non, comme on l’a cru trop longtemps,
par des fantaisies, et la loi suprême étant d’une évolution continue
vers des harmonies successives, tout ce qui concorde avec cet état de
choses peut être provisoirement tenu pour acquis.
VII
RÉVOLUTION DE CATHÉDRALES
Je ne vais pas suivre Monet d’exposition en exposition, ni faire
l’histoire des admirables peintures dont j’ai retrouvé plusieurs en
Amérique, notamment dans la belle collection Potter Palmer. Il me
suffit, pour mon sujet, de noter les grandes étapes de Vétheuil aux
Meules, aux peupliers, aux cathédrales, à la Tamise, au portrait du
Louvre, aux _Nymphéas_.
J’aurais voulu dire Monet tout au long des activités impétueuses de son
ambitieux pinceau. J’aurais aimé à grouper les toiles principales, selon
leur mérite intrinsèque dans l’ordre des interprétations de la lumière
qui s’y trouvent progressivement développées. Mais je n’ignore pas qu’un
tel travail dépasserait mes forces. Ma pensée, d’ailleurs, n’est pas
même d’une monographie de Monet. Dans les derniers sursauts des heures
alourdies, c’est un besoin pour moi de parler de Monet. Je cède à ce
désir très explicable, non pas en vue de doctriner ou de prouver quoi
que ce soit, mais simplement parce que nos vies, si différentes, se sont
trouvées très proches l’une de l’autre aux deux extrémités de la
carrière, et que la course fournie par mon camarade d’idéalisme s’étant
triomphalement achevée, j’éprouve un grand plaisir à l’acclamer dans
l’âpre combat pour la vérité, que je me refuse à séparer de la beauté.