--Pardonnez-moi, monsieur, mais je croirai plutôt que c’est vous qui

faites erreur, car _je sais_ que Mme de Sévigné a sa statue à Vitré.

--Ah! Vous parlez de cette femme en bronze qui est au Jardin des

Plantes? Eh bien, pour aller au Jardin des Plantes, il faut prendre à

droite...

--La gloire, c’est ça, hein? s’exclama Monet.

--Oui, c’est ça. Est-ce qu’il vous faut des récompenses?

Il éclata de rire, et le chat de porcelaine chinoise, endormi sur son

coussin, comprit que pas n’était besoin de se réveiller pour si peu. Les

pinceaux étaient bientôt repris, et l’ascension aux cimes lointaines

reprenait son cours.

Après l’évocation de l’œuvre immense où s’est lentement formée

l’éducation de notre rétine moderne, comment ne pas nous reporter vers

le maître ouvrier? L’homme a dépensé peut-être le meilleur de lui-même à

s’exprimer par des images. A ces images de nous rendre, de lui, ce

qu’elles en ont gardé. Car si nous pouvons inscrire notre passage, pour

un temps, dans les tourmentes planétaires, où nous nous trouvons à la

fois spectateurs et parties, rien ne saurait nous être plus précieux,

pour nos déterminations de nous-mêmes, que les épreuves de gestes et de

pensées où nos compagnons d’existence ont marqué les étapes des communes

émotivités.

Du monde, nous ne connaissons que des résonances d’ondes aux tentacules

de notre sensibilité. Pour ce qui est de nos essais de fixations des

lumières mouvantes, ils remontent, comme chacun sait, aux dessins

originels de la préhistoire. Ce fut une de nos premières appropriations

du monde extérieur, et, depuis ce jour, nous n’avons pas cessé

d’étendre, de développer nos conquêtes dans les invitations sans fin de

l’espace et du temps.

Puisque ces tableaux qui passent à tous moments devant nos yeux sont la

source vive de nos sensations du monde, et de nous-mêmes en retour, nous

ne cessons d’y puiser les émotions subtiles d’une harmonie universelle

qui couronne notre connaissance d’une auréole de beauté.

Cependant, des états de lumière se succéderont de toutes parts, grâce

aux décompositions et recompositions du spectre des couleurs. Et

l’interprétation sensorielle du peintre acceptera le corps à corps avec

les spectacles du monde pour exprimer des formes par le moyen de lignes

qui n’existent pas dans la nature, et des états de lumière par des

juxtapositions ou des superpositions de couleurs qui ne seront jamais

que de fuyantes compositions.

Sous quelque aspect que ce soit, les relativités de l’homme seront

éternellement aux prises avec ce monstre d’absolu que notre plus haut

accomplissement est de dire, sinon de nous assimiler. Pour que cette

prétention fût justifiée, faudrait-il, en effet, que nous puissions la

réaliser autrement que par un simple verbe indicateur, qui trop souvent

nous abuse, au point de nous faire accepter une interprétation de

relativité pour une dogmatique représentation d’absolu. Quelle somme de

réalités, connues et inconnues, nous faut-il pour une construction

d’apparence?

Je prie qu’on veuille bien excuser ces indications au passage, que Monet

n’était pas tenu d’envisager parce qu’elles n’étaient pas de son

domaine, et qui n’en incombent pas moins à quiconque tentera de mettre

les labeurs de l’art à leur juste place dans l’ensemble de la production

idéaliste de l’humanité.

IV

LE JARDIN DE MONET.--L’ÉTANG DU «JARDIN D’EAU»

L’eau attirait la brosse de Monet. La mer, la Seine, la limpide surface

sommeillante où la corolle rose et blanche des nymphéas apporte des

essaims de feux follets. Il y arrêta quelque temps son pinceau après le

défilé, que nous verrons en son lieu, des meules, des peupliers, des

cathédrales, des Tamise, par séries. A la cimaise, aujourd’hui, les

premiers nymphéas de Monet, de séductions singulières, paraissent bien

sages auprès de l’apothéose des Tuileries. Un jour, il fut question

d’élargir le cadre de ces eaux fleuries jusqu’aux proportions de

panneaux pour quelque salle de fête. Monet regardait, écoutait, ne

disait rien, méditait, assiégé d’obsédantes tentations.

Déjà il avait fait son jardin dont la plus importante partie était d’un

étang de nymphéas. La bordure d’une grande prairie, avec dérivation

d’une branche de l’Epte, avait fourni l’étendue nécessaire, et Monet y

avait apporté l’ardeur d’une imagination résolue. Bientôt les succès

d’horticulture dépassèrent toutes les espérances. Les indifférents même

venaient s’émerveiller au miracle--ne fût-ce que pour dire: «J’ai vu le

jardin de Monet.»

Le jardin de Monet compte parmi ses œuvres, réalisant le charme d’une

adaptation de la nature aux travaux du peintre de la lumière. Un

prolongement d’atelier en plein air, avec des palettes de couleurs

profusément répandues de toutes parts pour les gymnastiques de l’œil, au

travers des appétits de vibrations dont une rétine fiévreuse attend des

joies jamais apaisées. Tel le nourrisson, à peine apparu dans le monde,

tâtonne vers le sein qu’il ignore, et, le rencontrant, ne voudrait pas

le quitter.

Non que les artifices d’éclairage fussent l’affaire de Monet. Tout le

plein de la pleine clarté, ce n’était pas trop pour son œil assoiffé

d’inconnu. Toute l’école du «plein air» dans le sens le plus complet du

mot. Emmener l’homme sous le ciel, et lui proposer d’ouvrir les yeux,

cela ne paraît pas une affaire. Mais la nature n’a rien disposé pour des

effets préconçus. C’est à la rétine, survenue, d’interroger les

éléments, de les disjoindre afin de les grouper pour une cohérence de

sensations dont l’œil est le lieu de rencontre et que la fortune du

peintre sera d’exprimer. Pour l’achèvement d’une telle œuvre, il lui

faut le plus possible de l’univers, à toute heure, devant les yeux. Sans

savoir pourquoi, nos désœuvrés eux-mêmes se dépensent en de vains

déplacements, pour découvrir ce qu’ils ont déjà rencontré partout sans

l’avoir vu, en raison d’une insuffisance rétinienne que le problème de

l’art est précisément d’aviver.

L’homme qui se propose d’exprimer véritablement quelque partie du monde

doit être, lui-même, d’une structure particulièrement compréhensive.

Toute la planète et tout le ciel, et tous les mondes, ce n’est pas trop

pour lui. Il sent, il sait que la diversité des choses n’a pas de

mesure. La merveilleuse fortune de l’œil est dans l’éternel rayonnement

élémentaire en contre-coup de chocs aussi rapides que lointains où l’on

ne peut rencontrer, par d’éternels enchaînements, que des moments de

l’espace et du temps--houles de l’Infini dans les activités simultanées

de l’interdépendance universelle.

Les réactions de nos surfaces de vision sont presque instantanées, ce

qui nous permet toutes adaptations du sujet à l’objet--première

condition de l’art de peindre. Les harmonies de rencontre, le hasard des

heures nous en fournit des tableaux que nous célébrons sous le nom de

«beaux paysages», quand nous ne passons pas tout simplement sans y rien

découvrir. Cela dépend surtout de ce que nous sommes capables d’y

chercher. Une des gloires de l’école moderne fut d’avoir reconnu que la

plaine stérile elle-même peut nous fournir, par le jeu de ses lumières,

une féconde source des plus hautes émotions de beauté.

Bien que la mer ne lui eût pas ménagé les séductions de ses appels,

Monet était un sédentaire. Non qu’il dédaignât rien de la planète. Mais

la vie est brève, et sa besogne d’art le fixait au sol devant les

problèmes du chevalet. Cela, c’était le labeur en soi, l’activité

organique distribuée dans de méthodiques successions d’efforts, en quête

d’une interprétation plus ou moins ardue. Mais la gymnastique, naturelle

ou apprise, de la surface rétinienne fixant, pour un temps de raison,

l’œuvre de transposition par les réactions des sensibilités de partout

et de toujours, où en trouver l’occasion, les moyens, les méthodes en

vue des réalisations de chaque journée?

--Partout, fut la réponse de Monet.

La Renaissance mettait l’école dans l’atelier du Maître--ce qui

facilitait tous moyens d’empirisme, mais n’était que trop propre à la

destruction de l’originalité. On avait découvert la Grèce, ou plutôt

l’hellénisme en dégénérescence. On ne s’était pas encore avisé du ciel,

de la terre et des eaux, pour interprètes de la fabrication mondiale en

perpétuel renouveau. S’il s’agissait vraiment d’exprimer la terre et le

ciel, le temps n’était-il pas venu de sortir d’un enclos de murailles,

pour regarder le monde, comme on dit, «dans le fond des yeux.»

A parler franc, je ne crois pas que Monet ait commencé par se poser tant

de questions. L’équilibre général de sa nature lui commandait l’esprit

philosophique, mais le temps et les moyens lui avaient manqué pour tant

de généralisations. Cependant, il se campait, en joie, devant les

problèmes du dehors et les envisageait d’un œil assuré. Confiant dans la

droiture de ses sensibilités, il s’abandonnait, sans réticences, aux

faciles pentes de sa probe conscience d’homme et d’artiste, qui ne le

trompait pas puisqu’il ne cherchait le succès que dans la vérité. Il

aimait les champs, les fleurs, les bois, la plaine et les halliers, tous

les ciels de toutes les lumières, toutes les montagnes sous le soleil ou

la neige, tous les rivages, toutes les eaux des mares, des fleuves et de

l’Océan calme ou bouleversé, tous les aspects de

[Illustration: Claude MONET.--Waterloo Bridge, temps gris, fumées

(1904)]

l’existence humaine, heureuse ou dolente dans tous les cadres de sa vie

agitée. C’est son ami Renoir, je crois, qui a dit: «Un ruisseau qui fuit

dans l’herbe vaut le sourire de la _Joconde_».

L’atelier, par malheur, ne fournit pas de ces échantillons du dehors qui

s’offrent sous le ciel à tout venant, et que l’étude va chercher où elle

peut, pour les transpositions en vase clos. Et puis, la nécessité

s’impose le plus souvent du labeur en vue d’un succès fructueux. Monet

ne pouvait pas échapper à cet aspect du problème général quand le moment

vint pour lui de passer de «l’étude» au «tableau», c’est-à-dire du vase

clos de l’atelier à celui du salon. Il n’était lui-même qu’au plein air.

Nous ne le verrons pas moins pour les _Nymphéas_, au déclin de sa vie,

ramener à l’atelier ses études du «_Jardin d’eau_» pour des achèvements

de sensations si vivantes qu’aucun cloisonnement ne pourra plus les

déformer. Ainsi le voulait la pratique des grands cadres. Et puis la

familiarité de la lumière avait mis l’œil de l’artiste au-dessus des

défaillances. Ce fut même le plus beau moment des plus subtils

raffinements de visions que Monet rapporta du fond des eaux de son

jardin.

Car ce jardin ne fut, en somme, comme je l’ai dit, qu’un atelier de

plein air. Monet n’en avait pas fait la théorie. Son empirisme était

d’instinct trop sûr pour que l’idée lui vînt de le doctriner. A

parcourir les pays, à s’abreuver partout de la nature, il avait

simplement appris ce que réclamaient les activités de son œil dans les

directions où l’appelait le génie de son art en quête d’une perfection

d’achèvements.

Il n’est pas besoin de savoir comment il fit son jardin. Il est bien

certain qu’il le fit tel que son œil le commanda successivement, aux

invitations de chaque journée, pour la satisfaction de ses appétits de

couleurs. Quand on vous aura dit que le jardin de Monet est traversé par

une route à automobiles, par le chemin de fer de Gisors et par un

embranchement de la rivière l’Epte, peut-être penserez-vous que l’unité

n’en doit pas être le trait dominant. A quoi cela ressemble-t-il? A tout

et à rien. Sans la route, sans le chemin de fer, sans la rivière qui

appelle les pêcheurs, on aurait pu, peut-être, y trouver l’isolement. Eh

bien, c’est justement le miracle: on y est à l’abri de tous les

importuns.

De la maison à la route, des faisceaux d’arcs-en-ciel de toutes les

fleurs, de toutes les colorations de féeries, tombent de la voûte

céleste en un étalage de cascades flambantes, appelées de l’œil du

peintre, à certaines heures, pour ses grandes douches de torrents

lumineux. Monet aimait la fleur, pour elle-même, pour les légèretés, les

envolées de sa figure, pour le drame d’amour qu’elle irradie avec un

éclat d’insolence, pour les flammèches profuses de teintes tendres ou

violentes qui s’étalent agressivement parmi les rosiers géants où se

lyrisent des yeux las des proses de la vie.

Un mur surmonté d’une grille, des arbres et l’encaissement de la route

font qu’il n’y a point à redouter l’œil du passant. Par ces petites

allées bourgeoises à la disposition de l’unique promeneur, Monet,

familier avec chaque touffe de floraison discrète ou tapageuse, ne

manquait pas d’accomplir, chaque matin, la cérémonie du premier salut

réclamée par l’insatiable sollicitation des yeux.

Une porte permet de traverser la route, une clef de franchir le talus de

la voie ferrée, que des entassements de grands rhododendrons et un haut

grillage de rosiers grimpants isolent de toutes parts. Les voyageurs ne

pouvaient pas se plaindre de côtoyer un immense bouquet de fleurs, et

Monet, à quelques pas d’eux, absorbé dans le miroir de son étang,

n’entendait même pas le train.

Pour le reste du jardin, ce n’est, à proprement parler, qu’un silencieux

étang fleuri d’éclatants nymphéas, jusque sous l’arc englyciné d’un pont

japonais qui fait tableau--seule concession au romantisme de ces lieux.

Du côté de la voie ferrée, les grands peupliers, les saules dont on voit

pendre les branches aux panneaux des Tuileries, une presqu’île de grands

bambous touffus, jungle cernée par le courant des eaux vives où

serpentent des herbes joyeuses. Le chemin de ronde en treillages de

rosiers grimpants ouvre des arceaux d’ardentes couleurs sur la verdure

de l’immense prairie qui s’étend jusqu’aux coteaux de la Seine. Il n’en

faut pas davantage pour faire un paradisiaque séjour où l’œil humain

butine tour à tour, pour d’incomparables fêtes, toutes harmonies de

lumières dont la terre et le soleil peuvent exalter, jusque dans les

accalmies de la terre bourdonnante, l’heureux éclair des visions les

plus grandioses comme des plus ténues.

Dans le miroir de son étang, parmi les lourdes dalles du feuillage

aquatique cernées des nuages, sursaute un éclat de pétales en proie aux

reptations de la nuée d’où surgira tour à tour la flamme des eaux ou la

splendeur des apaisements célestes. C’est là que Monet venait chercher

raffinement des sensations les plus aiguës. Pendant des heures, il

restait là, sans mouvement, sans voix, dans son fauteuil, fouillant de

ses regards, cherchant à lire dans leurs reflets, ces dessous des choses

éclairés, au passage, des lueurs insaisissables où se dérobent les

mystères. Le dédain de la parole pour affronter le silence des fugitives

harmonies. Voir, n’était-ce pas comprendre? Et, pour voir, rien que

d’apprendre à regarder. Regarder au dehors, au dedans, regarder de

toutes parts, pour exalter les sensations de l’homme dans tous les

frémissements de l’univers. L’eau buvait la lumière, et la transposait,

la sublimait au plus vif, avant de la retourner aux sensibilités

rétiniennes étonnées de réactions inconnues.

Là git, à proprement dire, le miracle des _Nymphéas_ qui nous représente

l’ordre des choses autrement que, jusqu’ici, nous ne l’avons observé.

Rapports nouveaux, lumières nouvelles. Aspects toujours changeants d’un

univers qui s’ignore, et cependant s’exprime en nos sensations. Nous

admettre à des émotions inconnues jusque-là, n’est-ce pas obtenir de

l’Infini muet de nouveaux états d’assimilation? N’est-ce pas pénétrer

plus avant dans le monde lui-même, dans le monde impénétrable? Voilà ce

qu’a découvert Monet en regardant le ciel dans l’eau de son jardin. Et

voilà ce qu’à notre tour, il prétend nous révéler. Beaucoup d’humains

seront rebelles, la plupart indifférents. «Un public», dira-t-on, n’est

pas beaucoup plus qu’un bruit de méconnaissances. A tout hasard, soyons

reconnaissants des silences qui sont parfois l’une des premières formes

de l’admiration.

De l’exécution, je ne veux rien dire encore. Elle est ce qu’elle ne

pouvait pas ne pas être, puisqu’elle nous donne l’extase d’un

développement de réalités. Cette émotion, qui ne l’a ressentie, même

sans la bien comprendre tout d’abord, devant le coup de théâtre des

_Nymphéas_?

Dans l’ensemble, toutes dispositions du monde universel tiennent de trop

près à celles qui nous meuvent pour se manifester autrement que par des

correspondances d’activités--parfois trop distantes pour que nous

puissions, aisément, en saisir les liens. Il le faudrait cependant,

puisque notre conscience des choses n’est rien que l’image réfléchie du

monde par l’humaine sensibilité au passage des spectacles que nous

figurent le jeu de nos sensations. Qu’en conclure, sinon qu’il y a

autant d’aspects du monde que de temps de réactivités, qui, d’ailleurs,

se confondent dans l’éclair des ondes universelles où notre évolution

peut nous laisser les chances d’un discernement progressif. C’est

l’heureux caractère de ces images (avec leur marge d’inconnu), qu’elles

nous révèlent les liaisons universelles des antécédences à des

successions de conséquences qui sont éternellement en chemin.

Ainsi recevons-nous simultanément sur notre écran visuel (lui-même en

perpétuel changement), des indications plus ou moins coordonnées de ce

qui a été et de ce qui est en voie d’être par les relais insaisissables

de l’Infinité. Et par cette raison même, ne voilà-t-il pas que l’œil,

engagé sur les plans invertis de l’eau dormante et du ciel, en leurs

agitations profondes, poursuit imaginativement le phénomène sans jamais

trouver une éventuelle fixation du temps et de l’espace dans l’éternel

devenir.

Ainsi, Monet a peint l’action, l’action de l’univers aux prises avec

lui-même, pour se faire et se continuer à travers des étapes

d’instantanés surpris aux surfaces réfléchissantes de son étang de

Nymphéas. Ce drame couronné par l’éclair d’incendie dont nous aveugle,

au dernier panneau des Tuileries, le soleil couchant dans les roseaux

desséchés du marécage hivernal, où renaîtront les fleurs enchanteresses

du printemps en préparation dans l’abîme insondable des renouvellements

éternels.

V

LE PUBLIC

L’art veut un public, pour des communications, des contagions de

sensibilités, c’est-à-dire une hasardeuse rencontre de «juges»

diversement qualifiés pour prononcer, d’une souveraineté provisoire, sur

des matières où beaucoup auraient besoin d’apprendre avant de décider.

C’est par ce même procédé d’empirisme que s’établit l’autorité des

premières «connaissances» humaines. Depuis l’entrée en jeu des

vérifications d’expérience, la question de savoir si l’on connaît ou si

l’on rêve, se trouve renvoyée aux contrôles de l’observation positive

qui prononce jusqu’au prochain développement d’expérience, renforcé d’un

supplément de vérification. Pour l’émotion de la nature, ou de l’art qui

prétend l’exprimer, le cas n’est pas très dissemblable--le problème

étant moins d’une émotion déterminée que de sa justification aux yeux

d’un public armé du droit de dire et de se contredire indéfiniment.

Dans l’ordre du développement intellectuel aussi bien qu’émotif, chacun

s’arrête au point qui lui paraît s’accommoder le mieux à la mesure de

son intelligence. Révélations, mythes, légendes, doctrines plus ou

moins heureusement fondées, chacun prend, ou est supposé prendre

position dans tous les différends de l’humanité. L’un dit oui, l’autre

non, et ceux qui, pour des raisons publiques ou secrètes, préfèrent ne

rien dire, sont gracieusement dispensés de la place de Grève, où l’on a

même renoncé à faire brûler les livres par la main du bourreau.

Au vrai, nous n’empêcherons jamais les hommes de différer, mais des

moyennes d’approximations peuvent nous permettre des accords de paix

provisoire, nécessaires à nos évolutions de sensibilité. C’est tout le

fondement de notre «civilisation» où l’acquisition et le développement

de nos connaissances et de nos émotions sont simultanément impliqués.

Les épreuves de sensibilité d’où naît la connaissance nous mènent à un

état de pénétration des rapports positivement observés, et bien que là

soit le critérium profond de notre intelligence, ce n’est qu’à

grand’peine et après de longs âges, que nous arrivons, sur quelques

points, à nous accorder. En revanche, si notre sensibilité, au lieu de

s’ordonner pour suivre son cours vers des déterminations de rapports qui

font la connaissance, s’abandonne au plein de ses réactions, justes ou

faussées, il en résultera des états d’émotion organique qui pourront, un

jour, réunir magnifiquement les foules en des explosions d’enthousiasme

commun, mais ne soutiendront pas longtemps l’épreuve de la durée. C’est

dans le résidu de ces flambées d’émotions passagères, qui exercent

momentanément sur nous un si puissant empire, que pourra se manifester,

à la chance des jours, ce fond commun d’opinions médiocres dont

l’autorité est si vivement recherchée par la foule à titre de décisions

infaillibles.

Qu’est-ce donc que ce _public d’art_, qui ne diffère de celui de la

science que parce que ce dernier est tenu d’analyser son jugement, dans

un cadre d’objectivité, tandis que le porteur d’interprétations émotives

est admis à n’invoquer que la simple satisfaction de sa propre

sensibilité? d’où la topique réponse de Sainte-Beuve à Chateaubriand

apologiste de la foi: _Il ne s’agit pas de savoir_ SI C’EST BEAU. _Il

s’agit de savoir_ SI C’EST VRAI.

L’homme primitif, que prolonge si remarquablement notre théologie, nous

fournit encore aujourd’hui sur le monde et sur l’homme lui-même, des

jugements périmés auxquels la plupart de nos contemporains attachent

plus de prix qu’aux observations positives les plus sûrement vérifiées.

Le prétendu «juge» peut être de jugement sain. Il peut être de jugement

faussé. Il peut avoir des éléments de connaissance ou en être totalement

dépourvu. Un jugement d’instinct peut rencontrer juste, aussi bien que

se laisser dévoyer. Il est soumis lui-même, à des critiques hasardeuses

dont l’accumulation, pour beaucoup, tiendront lieu de vérité. Quelles

sommes d’ignorances, de méconnaissances, et de connaissances faut-il

donc associer pour un jugement «autorisé»?

Le public à l’intention duquel se préparait Monet, était d’esprit

romantique, c’est-à-dire de cette sorte d’esthètes qui n’admettent pas

la nature sans un apprêt d’humanité. Il faut bien qu’il y ait de nous

dans nos compréhensions de rapports élémentaires, puisque le monde

infini est à l’homme ce que l’absolu est à la relativité. Mais cela ne

me paraît pas nécessairement une raison pour des fioritures de

subjectivité. Quand un névrosé me propose de régler l’univers à la

fantaisie de ses décrets, je me réfugie d’abord dans la sagesse qui me

paraît être d’accepter l’univers tel qu’il est.

Le «public» de Monet avait admiré de grands peintres qui, dans

l’interprétation de la lumière, demeuraient loin des sensations de nos

présentes journées. De ce public, dont il avait besoin, pourtant, Monet

ne s’occupait guère--tout entier à l’idée de rester fidèle aux élans de

son inspiration. J’ai toujours présentes à la mémoire ses premières

ébauches du port du Hâvre, et j’ai gardé très nette la surprise de cet

état nouveau de lumière d’où nous venait une sensation de vibrante

réalité. Rien encore ne permettait de prévoir quels chemins allaient

s’ouvrir à l’anxiété douloureuse du regard interrogateur. Puissant dans

la synthèse, Monet disposait librement de la somme d’analyse nécessaire

à la mise en place des matériaux de ses constructions de lumières. On le

vit bien dès les premières ébauches hâvraises que nous retrouverons

bientôt sous le marteau du commissaire-priseur.

Claude Monet; les Nympheas · 第 2 / 7 段