mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les
avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau.
Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle
s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle
n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme
autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour
l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et
beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son
cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui
eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et _toute la vie_,
las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il
s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son
amour, sa jalousie, et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas
le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes
encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent
coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme,
partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.
Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit
croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec
un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne
se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout
à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur.
— Ho! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris
étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de
jalousie et de désespoir.
— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits
bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et
vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas.
Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées,
la Vierge Marie, _reine de toutes les fades_, Jeanne, la Grande
Pastoure, qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de bonne foi
sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui
régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne; et
l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la
France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et,
quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la
conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si
étranges à ses yeux.
Claudie la surprit dans cette méditation.
— A quoi penses-tu? lui dit-elle; tes vaches n’ont pas encore mangé, et
tu restes là à faire ta prière comme si tu étais dans l’église un beau
dimanche.
— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes
prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient
un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat,
alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine,
les trois belles vaches confiées à ses soins.
Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à
elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière.
Elle eut envie de l’éviter. Les _messieurs_ commençaient à lui inspirer
la méfiance et la crainte; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout,
une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un
peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance
d’elle sur le rocher.
— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une
chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français,
vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions.
Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques
erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine
coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui
faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne
était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer
beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien
que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger,
et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait
instinctivement sans oser s’y fier.
Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait
l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la
confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner,
d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si
elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide,
conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses
sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son
parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile :
— Eh bien! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là
comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme
que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux
pour moi; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin,
que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le
soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait!
mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à
vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh! ça n’est pas,
et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une
minute!
— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible
que votre parrain fût amoureux de vous; mais à présent que vous le
savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous?
— Non, Monsieur.
— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber
dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait
et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas?
— Non, Monsieur, jamais.
— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne
voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine
elle-même y consentait?
— Ça serait la même chose, Monsieur.
— Vous me dites la vérité, Jeanne? la vérité comme à un ami, comme à un
frère, comme à un confesseur?
— Oui, Monsieur.
— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai
de l’influence sur madame de Boussac; je puis réparer l’injustice de la
fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je
suis votre serviteur et votre ami.
— Oh! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que
je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout
ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère
me le commanderait.
— Oh! Jeanne, pensez-y! M. Guillaume est un bien beau jeune homme; il
est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands
services, et il vous aime à en mourir.
— Que je meure donc à sa place! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas
de l’épouser.
Et elle se prit à pleurer.
— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée?...
— Moi, Monsieur? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée
vous avez là! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas?
— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un?
— Avec quelqu’un? Non, Monsieur, vous vous trompez.
— Mais vous aimez quelqu’un?
— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses
joues, comme si ce soupçon l’eût offensée.
— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à
vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun
homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence?
Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur
crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes
une faible et fugitive rougeur.
— Non, Monsieur, répondit-elle enfin; vous me faites de la peine en me
questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai
jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si
je peux consoler mon parrain de sa peine; mais ça n’est pas possible.
S’il veut me _garder dans son idée_, il faut que je m’en aille.
— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis,
je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de
Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même; sa souffrance retombe
sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une
chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et
le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus
moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me
permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous
confier; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur
mon honneur.
— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de
Toull-Sainte-Croix? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque
métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et
que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous
dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur; ça ferait mal parler
de moi et de vous aussi; mais si vous avez quelque chose à me commander,
vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire
l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir.
— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému; et
il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il
craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de
lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec
autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna
précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au
moins son jeune ami du tourment de la jalousie.
Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la
sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa
peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui
rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un
panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait
réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est
si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un
sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage
d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui
tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur
où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les
allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il
ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants
de l’autre rive.
Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la
prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire
pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer
aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à
la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère.
Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie
était triste; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il
disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la
maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva
divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le
désirât. M. Arthur écrivait des lettres; il paraissait préoccupé. Il
venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin.
Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un
notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial; il fit une
toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou
trois jours, et prit la route du Bourbonnais.
La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve
qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit
impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui
revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge
de la maison disparût par sa négligence.
La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie,
lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la
laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de
Raguet murmurer derrière elle :
— Attends, la belle Jeanne, attends! je m’en vas t’aider.
— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici? lui
demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son
épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.
— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici? reprit Raguet d’un ton
goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un
grand chevau jaune.
Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le
sentier qui conduisait au jardin.
— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne? dit Raguet en la
suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des
filles.
Et au bout de trois pas, il reprit :
— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne?
Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça?
— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait
du jardin; je n’épouse personne.
— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je
compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras
bourgeoise?
— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas.
— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier
les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir
d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur
tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur
une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain.
Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous? Depuis vingt
mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée _en misère_[19]. Les
fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la _lairas_ pas
mourir sans venir lui dire bonsoir?
— C’est-il vrai, ce que vous dites là? demanda Jeanne en s’arrêtant,
car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée
entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade?
— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander
par queuque-z-uns si c’est vrai.
— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.
— Tu sais ben que si! puisque je l’ai rencontré _au droit_ des pierres
jomâtres.
— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va; mais je
saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade.
— Oh! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte.
— Mais si elle est _en misère_, comment donc que vous n’êtes pas avec
elle, vous? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous
la soignez si mal!
— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle! Il y a deux mois que je
l’ai laissée là.
— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante?
— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand
vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas.
— Eh bien! vous êtes un vilain homme; je le savais bien! répondit
Jeanne en lui fermant la porte au nez; et elle revint à la maison,
incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle
ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet.
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[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne
correctement; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de
traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre
le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet
affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans.
[19] Malade en langueur.
XX
ADIEU A LA VILLE
Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il
paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il
comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de
grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où
peut aller la magnanimité sublime d’Arthur? Il voit que je l’aime, et il
croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser! L’épouser!... Eh! si
elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc
n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté? Malheureux
insensé! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui
offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit
inquiet et lâche! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de
mon ami? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre
et détruire à mon profit ses espérances? Irais-je offrir à Jeanne un
cœur incertain et tourmenté; l’indignation de ma mère, mille obstacles à
braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir
sans nuage que lui offre le noble Arthur? »
En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches
de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son
agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint
encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque
cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs
pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur,
au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu
ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de
lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et
qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en
l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie
vint s’asseoir dans le grand fauteuil; Jeanne était, disait-elle, trop
fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue
infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit
avec une amère douleur.
— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain
matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit
décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui
trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral.
Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire
pour lui que la mort? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez
et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.
— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le
remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé
comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien;
mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à
vivre, il deviendra fou très certainement.
— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous
croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.
— Cela se pourrait; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me
semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier.
— Que voulez-vous dire?
— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les
femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que
vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui
trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une
taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu
chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait; je
ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune
homme! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime
sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi.
— Vous le croyez?
— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh! je sais bien que sous
votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos
enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume,
vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre
province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille
unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous
donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la
même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver
ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence.
— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de
Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en
suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si
j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la
demander pour lui.
— Eh bien! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai,
cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien
qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à
autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il
regarde la lune, il regarde Jeanne; il voit que votre cerveau brûlé
d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison.
Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux
servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu
tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à
travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous
réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille.
Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz
des nouvelles.
— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne
comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait
rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais.
— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet,
et tout sera dit.
— Je le veux bien; mais si cela exaspère Guillaume? je n’ose rien.
Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à
penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature
l’agite un peu trop.
— Eh bien! dit la Charmois après quelques instants de silence,
donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera.
— Que je lui donne! Mais ce que vous dites là est contraire à toute
morale, à toute piété!
— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui
prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de
sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements
toujours inévitables et parfois nécessaires.
— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous
venez de me parler d’un mariage avec Elvire?
— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans
tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre
fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une
maîtresse avant le mariage? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que
toute autre; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas
d’intrigue, elle ne saura pas le passionner; sa stupidité le lassera
bien vite; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer
sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève
pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux,
quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on
voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...
— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me
semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit
diabolique.
La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se
défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais
si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure.
Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la
charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme
créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses
instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un
coup décisif.
— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un
tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la
franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre
marraine sait tout.
Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui
tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là
plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de
moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas
de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder.
— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M.
Harley, reprit _la Charmoise_, et que vous avez pensé qu’il serait aussi
facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma
chère, que l’un est aussi impossible que l’autre; qu’on vous trompe,
qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et
quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même
rougirait d’en avoir la pensée.
— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait
plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris
concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai
jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites.
— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en
vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il
l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser
pour vous faire consentir...
— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux!
— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour?
— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.
— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra.
— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien,
Madame.
— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez
peut-être faire du scandale. Eh bien! cela ne sera pas; on ne fera
aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la
chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que
cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de
prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici.
Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.
— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le
dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus.
Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans
la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle
l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à
temps sa trop faible amie.
— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de
la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle
est coupable, elle sera soumise; si elle est sage, elle se soumettra.
— Que voulez-vous dire? qu’avez-vous fait? dit madame de Boussac; vous
me faites trembler.
— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais! laissez-moi
faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils
s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper,
et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas
encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce
commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez! Si Guillaume n’est
pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils.
— Mais tout cela est criminel! Tel fut le dernier cri de détresse de la
conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous
les menaces.
— Eh bien! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes,
attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant
son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir.
Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra,
pour cela, qu’un an ou deux d’absence.
— Ah! c’est affreux! s’écria madame de Boussac, le perdre encore,
passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce
prix, c’est au-dessus de mes forces.
— Je le savais bien! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en
donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous
guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à
Jeanne; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’_enfant_, et je vous
promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.
Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle
fut repoussée avec une apparente dureté.
Jeanne alla _affener_ ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne
manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse
blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes
les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur; puis elle
rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette
étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations
qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour
clore religieusement une phase de sa vie de travail.
Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet
des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie
quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut
faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une
croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta
ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la
meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien
qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas
senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le
prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière
fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé
ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur
flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la
mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle
trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle
les baisa longtemps en versant des larmes amères...
En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans
lui rien dire.
— Où vas-tu donc? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de
son triste sourire.
— Aux champs, répondit Jeanne.
— L’heure est passée, dit Claudie.
— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne; et elle descendit
précipitamment.
A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet.
— Tu vas donc te promener, ma Jeanne?
— Je m’en vas au pays de chez nous, mon _vieux_... Ma tante est bien
malade, et j’aurais dû partir ce matin.
— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne? la nuit te prendra en
chemin.
— Oh! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud.
— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais
monde, te défendrait-il ben?
— _Oui bien_, va, n’aie pas peur.
— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin? J’aurais demandé
permission d’aller te conduire...
— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras
pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me _détemses_ pas.
— Tu reviendras demain, Jeanne?
— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire.
Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de
nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais.
Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la
porte du cabinet de Léon Marsillat.
— Qu’est-ce? dit-il avec son ton brusque.
— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat?
— C’est encore vous, chenapan? Que voulez-vous?
— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat.
— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce
n’est pas mon heure. Allez au diable.
— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat; mais vous m’écouterez
bien.
— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous
êtes incorrigible.
— Oh! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige.
— Oui, comme à l’ordinaire! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une
vengeance de coquin?
— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils
pas mis dans la tête à présent que je m’habille en _femelle_, et que je
vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la
lavandière autour des fosses?
— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens
qui veulent vous corriger.
— Du tout, Monsieur, jamais! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la
maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait
fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine; mais je
me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps.
— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu,
maître Raguet! ainsi, taisez-vous.
— Oh! vous croyez? mais vous vous serez trompé!... Tant qu’à la
Jeanne...
— Taisez-vous, encore une fois!
— Elle vient de partir du château, vous le savez donc?
Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude,
sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua :
— Oui, Monsieur, oui! toute seule avec son chien... Elle s’en va à
Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle
marche vite!
— Qu’est-ce que tout cela me fait? dit Léon. Vous me fatiguez,
allez-vous-en!
— Je m’en vas, et je dirai à votre _valet_ d’arranger vot’ chevau bien
vitement.
— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie,
il le fait comme il le dit.
Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la
mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses
turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui
le poussait.
Il franchit la ville au grand trot; puis pensant qu’il devait laisser
prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour,
il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de
Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se
bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs
transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres
sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue.
— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au
moment où Léon allait prendre celui de Savau.
Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se
plaça devant la tête de son cheval en disant :
— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça!
— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est
fait le manche de mon fouet!
— Jésus, mon Dieu! murmura le bandit stupéfait; il n’y a donc que des
ingrats dans ce monde!
XXI
LE MIRAGE
« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant
le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir
son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle!... »
Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour
arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop
avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou
chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades.
C’est un _bon endroit_, et aucune _mauvaise chose_ n’oserait venir m’y
tourmenter.
Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle
l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son
enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas
compter sur la _connaissance_ que sa mère lui avait donnée à l’effet de
repousser les méchants _fadets_ et les follets pernicieux. Elle avait
souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa
veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de
faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la
fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on
appelle cela _sereiner les ouailles_[20].
Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus
braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à
l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les
admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres,
et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les
paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les
_demoiselles_ chantent au piano les plus plates et les plus détestables
nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des
mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes
voudraient avoir trouvées.
Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à _sereiner_, Jeanne ne put se
trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque
pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le
temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal,
elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.
« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
« C’étaient trois petits tendeurs, etc. »
« Chante, rossignol, chante, etc. »
Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa
mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles
bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des
refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et
paroles, au coin du dix-huitième siècle. La _savante_ Tula avait appris
à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend
pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter,
et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela
était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il
n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la
solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la
Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux
refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps
des désordres et des misères du régime militaire et féodal :
Je maudis le sergent
Qui prend, qui pille le paysan;
Qui prend, qui pille,
Jamais ne rend.
Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la
Grande Pastoure :
Petite bergerette,
A la guerre tu t’en vas...
. . . . . . . . .
Elle porte la croix d’or,
La fleur de lis au bras;
Sa pareil’ n’y a pas, etc.
Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne
frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes,
s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier
à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que
les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des
impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les
époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes.
Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des
femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et
initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans
son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les
endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis
aux druidesses, les _fades_ et les _femmes_ indifféremment. Le curé
Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les
magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de
prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux
menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le
christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant
que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques
têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans
connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils
peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère
catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également
impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M.
Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait
tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou
les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes
envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais; et si sa
mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les
pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc,
dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la
belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une
fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan? L’idée
pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet
toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et
meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant
comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de
mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la
stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué,
quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et
combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre?
Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir
été témoin oculaire de toutes ces choses, _avant la révolution_. Mais le
récit n’en était pas moins vrai; il s’était perpétué de père en fils
dans sa famille.
Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette
noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en
avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une
douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la
bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on
l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les
paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa
famille »; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se
promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait
parlé par la bouche de sa chère défunte.
A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et
la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne
qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le
courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son
village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de
Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au
sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis
qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait
soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son
rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et
les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait
à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu
sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près
de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du
château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain! Elle
recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était
enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir.
Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle
retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait
encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui
importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n’en
aurait pas moins l’amour _des bêtes_ et du travail. Elle retrouverait
les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude.
Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois;
elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts.
Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville.
Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie; mais elle
se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans
le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits
bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par
la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches.
L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine
leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et
aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette
mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au
loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour,
élevé à la plus haute puissance.
Tout à coup, le cri sinistre de _l’oiseau de la mort_ (le crapaud
volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces
voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit
par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa
l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un
nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle
ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle
regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres
pierres jomâtres.
— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que
je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres.
On a tué du monde là-dessus, _les autrefois_[21], et les âmes sans
confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter
l’_Ave_, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale,
lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme
pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un
cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le
laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.
— Eh bien! Finaud! Eh! petit Finaud! A qui en as-tu? dit Marsillat,
dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en
remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier
en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui
marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé
près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille![22]
— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu,
qui semblait dire : Passez votre chemin.
— Ah çà! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de
Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un
ami pour la défendre.
— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi.
— Et ton _galant_ n’est peut-être pas loin?
— Bon, bon, amusez-vous! vous savez bien que les galants et moi ça ne
va pas ensemble.
— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se
retrouver.
— Ne me taquinez pas, monsieur Léon; je ne suis pas gaie.
— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au
château?
— Oh! non, Monsieur! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma
tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir.
En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat?
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que
vous pourriez en avoir vu de chez nous.
— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé
tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris
la maladie de ta tante?
— Dame! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour
me faire du chagrin.
— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt
la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec
un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre
cela; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais
dit.
— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat; ce serait m’empêcher de
faire mon devoir.
— C’est vrai, mais que veux-tu? J’avais peut-être mes raisons pour ne
pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.
— Est-ce que ma tante serait en danger?
— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai
laissée chez moi.
— Chez vous, monsieur Marsillat? où donc, chez vous?
— A Montbrat; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours?
— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous?
— Oh! elle y est encore. Que veux-tu? c’est une méchante femme que je
n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait
malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en
ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle
mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je
m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte
dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui
donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne
connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de
la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa
besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur,
comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce
temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant
toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.
— Ah! mon Dieu! ma pauvre tante! Mais ça me fend le cœur ce que vous me
dites là, monsieur Léon! Si je l’avais su plus tôt! je ne voulais
quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent
par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait
voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...;
mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet
m’a fait des mensonges.
— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura
menti, en effet. Tiens! c’est tout simple! Il aura pris l’argent pour
lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui
rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis...
deux semaines, je crois; oui, il y a bien deux semaines!
— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là
que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien
des bontés! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon
cœur. Je vous remercie bien pour ma tante; j’irai la voir demain matin à
Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour
l’emmener.
— Et où veux-tu l’emmener?
— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et
d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme
dans la misère.
— Comme tu voudras, Jeanne; mais elle ne m’est pas à charge, je
t’assure.
— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon; allons, en vous remerciant!
Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que
vous, ni vous aussi doucement que moi.
— Mais où vas-tu donc maintenant?
— Je m’en vas à Toull.
— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas?
— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit
encore chez vous.
— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore.
— Eh bien! demain matin, à soleil levé, j’y serai.
— Et pourquoi pas tout de suite? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici,
et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu,
d’ailleurs? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir.
— Oh! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix
heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des
bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près,
d’après la position du grand et du petit _chariot_.
— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t’en voir
ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore
demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac.
Jeanne secoua la tête.
— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à
Montbrat.
— Et de qui as-tu peur? de moi peut-être?
— Je ne dis pas ça, monsieur Léon; mais ça ferait causer.
— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi.
— Vous n’y restez pas?
— Non! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures.
Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai
laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.
— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat
quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera.
— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin?
— Oh! je le trouverai bien, Monsieur! je ne me perdrai pas, allez!
— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut
prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de
trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose.
Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache
qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne
distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout
hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque
pas.
— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi? dit Marsillat. Tu ne
pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.
— Oh! c’est égal, j’ai ma cape.
— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit
toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne,
j’en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras
une demi-heure plus tôt, et moi aussi.
— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.
— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas; je crains qu’il ne
t’arrive malheur.
— Et que voulez-vous qu’il m’arrive?
— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi
comme si j’étais cette canaille de père Raguet!
— Oh! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête
homme; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour
plaisanter aujourd’hui.
— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que
depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d’ailleurs tu as
jamais eu à te plaindre de moi?
— Oh! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.
— Eh bien! allons donc! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en
l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de
Fanchon.
Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant
une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de
prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante.
Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah
çà! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie
commence.
— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne.
— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons! mets ton bras autour de
moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis.
Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand
trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la
croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le
bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son
sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas
l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure
après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la
montagne de Montbrat.
Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de
son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des
Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine
féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis
la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables
des Toullois _Cambiovicenses_ contre Fabius. Je crois qu’on découvre
encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du
_mallus_ gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi
des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain,
avec les yeux de la foi.
Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de
Boussac et entre autres un _domaine_ ou métairie du côté de
Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait
aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction
et la main-d’œuvre sont à vil prix.
La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était
jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son
cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et
conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas
l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder.
Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient
certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans
le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures,
ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait
un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil
nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût
volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de
certaines devises pieusement audacieuses : « _Mon argent et mon
droit_. »
Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière,
le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins
échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on
avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par
de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos
servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur
jument avec _sa suite_, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait
haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par
les pas des hommes d’armes.
— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur
l’herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par
l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante.
— Ce n’est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre
issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de
distinguer quand même elle aurait existé.
— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte
et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise.
Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me
voler Fanchon.
— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon?
— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la
débridais pas, elle casserait tout.
Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui
enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa
paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne,
la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par
l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le
couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur
conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que
Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente
étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et
que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y
avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur
une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un
chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que
Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu
effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était
encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule
avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu
l’hospitalité.
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[20] Nous avons conservé ce vieux mot; et si vous alliez parler de
brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous
n’eussiez le soin de généraliser et de dire le _brebiage_; encore
n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le
_chenfrais_, c’est-à-dire le français moderne.
[21] Par cette expression, _les autrefois_, les paysans expriment mieux
que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et
vague des siècles écoulés.
[22] _Mon vieux, ma vieille_, sont des termes d’amitié entre les jeunes
gens.
[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des
Bardes.
XXII
LA TOUR DE MONTBRAT
Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des
métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre
appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger
un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui
fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s’inspirer
dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait
ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa
tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque
chose comme la _petite maison_ des champs d’un bourgeois libertin.
L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait
exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers,
placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort
bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit.
— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais
chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à
la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît.
— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne
respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre
qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.
— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il.
Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas
d’ici, Jeanne; je vais revenir...
Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler
sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à
l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que
Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre,
aucune promesse n’aurait d’effet sur elle.
Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il
était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût
s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou
faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un
profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se
persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui
semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et
de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il; mais voilà
enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou
cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide
Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans
lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence! se disait encore
Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et
l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions.
Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur
volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont
maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.
— Se faire aimer!... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité
dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé; se faire aimer, de
craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures! c’est une
cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m’échapper,
mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à
elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte
d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret.
Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est
succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.
— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma
servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.
— Partie? elle n’est donc plus malade?
— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans
cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a
prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais
plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac.
Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de
la table.
— Je vas dire qu’on vous apporte _une clarté_, dit Jeanne un peu
rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas
trouver vos papiers comme cela dans la nuit.
— Très bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les
yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne; les métayers sont dans la cour, et
puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient
pas sortir.
— Mais c’est peut-être pire! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on
n’a rien à se reprocher?
— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne
te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort
aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont
les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais
sujet, et tu vois pourtant, _ma vieille_, que je suis plus raisonnable
que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton
épouseur d’Anglais.
— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos
métayers de la cour pour que je m’en aille.
— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon.
Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à
travailler.
— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça.
— Si! la femme est curieuse comme une mouche; elle viendrait me
relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses
dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul.
— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en
compagnie.
— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle
était un peu folle!
— Pauvre Claudie! vous lui avez fait bien des peines, pas moins! une si
bonne fille! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon.
— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut
moi qu’un autre; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai
jamais.
— Oui! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout? Vous
vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les
soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.
— Donne-moi donc le temps de souffler! N’as-tu pas peur que je te
retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne!
— Oh! non, Monsieur.
— Eh bien! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons
libres dans un petit quart d’heure; assieds-toi et ne parle pas si haut,
je cherche mes papiers.
— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez
arriver trop tard à Toull.
— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac?
— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante!
— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les
gens du château?
— Oh! non, Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me
fâcher jamais contre eux.
— Eh bien! ils se sont fâchés contre toi?
— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront.
— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.
— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.
— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant,
mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon
conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta
réputation ou à tes intérêts.
— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur
Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin
d’un avocat.
— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne
cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre,
Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que
demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac
me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers
toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des
explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la
réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts
seraient mieux défendus.
— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de
tout cela! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure; et
si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne
tout.
— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait
jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à
mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je
te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.
— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne; j’ai
assez de chagrin comme cela.
— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m’en
faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de
nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit
jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si
Guillaume te faisait la cour.
— Ah! mon Dieu! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son
cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu
le cœur de vous parler de ça?...
— Elle ne le croyait pas; mais la grosse Charmois le lui répétait si
souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te
surprendre, Jeanne; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son
fils, et...
— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui
arrive à M. Guillaume?
— La Charmois le prétend ainsi; mais moi j’ai essayé de rassurer ta
marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de
ta faute.
— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis
fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait
de la peine. C’est impossible!
— Oh! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu
n’es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais
laissé prendre d’espérance à ton parrain?
— Oui, Monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en
conscience, le jurer aussi!
— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque
sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne; et celui qui l’inspire le voit
bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.
— Mais c’est faux! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai
pas eu une minute d’amour pour mon parrain!
— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne? s’écria Léon tout
ému.
— Eh oui, monsieur Léon! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous? Vous
ne voudrez pas me croire non plus, vous.
— Jeanne, je te croirai; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je
suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre
ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta
main dans la mienne...
— Et pourquoi ça, Monsieur?
— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une
chose grave, _ma vieille_. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux
serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine.
Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de
toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir;
mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour
Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me
demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la
sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne
prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne,
comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que
tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.
— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en
abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne
peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je
peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père,
son parrain, enfin!
— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main
qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un
crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes
larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma
protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits
intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts
sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous
les soins que tu as pris de Guillaume...
— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal
qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est.
Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie.
Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu
croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de
m’épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné
tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme
ça!...
La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle
ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha,
qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que
son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché
sur son sein.
— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de
plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de
ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la
plus belle et de la meilleure de toutes les filles?
— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant; je ne
suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien
malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais,
allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull.
— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée.
— Oh! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur; le temps est couvert, mais
le vent n’est pas à l’eau.
— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots!
Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit
ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que
celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.
— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller,
dit-elle; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester
plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.
— Eh bien! attends que je te cherche un parapluie...
— Oh! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur
Léon.
— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je
vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi,
reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit
ce que je dois répondre.
— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit
Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je
ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas
confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si
vilaines choses.
— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et
dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie.
— Oh! celle-là ne m’accusera pas!
— A force d’entendre dire que tu es coupable!
— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait.
— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et
de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que
l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est
ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir
t’épouser.
— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C’est de
l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu
vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays...
— Il est marié?
— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête
homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi,
j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a
dit une parole d’amour ni de mariage.
— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne? Peux-tu me donner encore ta main en
gage de sincérité?
— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon; si vous
ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien.
— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête
homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme
avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de
ta conduite...
— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça; je ne veux pas
me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore.
— Oh! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas!
— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère,
s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et
absurdes à ses yeux. Oui! oui! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur
encore que les autres jours!
— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui
faire ce mensonge-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rapprochant de
nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager.
Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta
raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un
ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi...
Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui
sera assez heureux pour te plaire; et ne t’afflige pas de ces premiers
chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de
l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée
encore, et véritablement, désormais.
— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon,
et il aime tous ses enfants.
— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns
les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort...
— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même.
— N’importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée,
persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du
pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à
Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a
pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une
meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante,
je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je
le sais; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des
préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais
que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à
ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais
quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé; rends-moi justice.
Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas
comme les autres, toi. Oh! je te respecte, Jeanne, moi seul je te
respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais
afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays.
Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi; et dans le temps
même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je
te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée
volontairement.
— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une
méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez
eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie
grandement.
— Des bontés, Jeanne!... Eh bien! prends-le comme tu voudras, et
remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins
quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que
je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul
avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant,
Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus
que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit,
depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis
maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton
malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée! Je ne te demande qu’un peu
de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices
et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je
ne fais pas le malade, moi; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude
comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant
que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me
transporte, il m’agite; mais il me donne le courage de te respecter; et
je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas
malheureuse toi-même!
Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la
porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement; mais
je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et,
malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est
de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.
— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir.
A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais
essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.
Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche.
Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et,
emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras.
— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je
croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.
— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant,
et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi? Je
ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus
étrange.
— Oh! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais
enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un
peu de me retenir comme ça!...
— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de
briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu
es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi.
— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon! oh! j’en suis bien fâchée!
Comment donc faire pour sortir d’ici? la nuit s’avance...
Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne
pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés.
Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit
être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici.
— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et
en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice.