— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je

n’ai pas envie de me tuer.

— Oh! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une

peur!... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le

savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai

senti mon cœur se briser : ah! si tu le sentais battre! vraiment me

voilà comme si j’allais mourir.

Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence; Léon

aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle

essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était

immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau

stratagème!

— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu

impatientée.

— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre

beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et

je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans

la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me

désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter

par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en

sautant.

— Oh! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.

— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester

une minute de plus.

— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon!

— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne

porte de prison, garnie de fer en entier.

— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez

trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira!

— Ah! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi

de cette fenêtre, et adieu.

Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait

l’horizon; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait

l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de

Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou

cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et

désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour

l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu

pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être! D’autres t’ont fait de

belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te

prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et

donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie!... Un

baiser, Jeanne, tu t’en effraies! Il y a une heure que je pourrais t’en

prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me

jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le

refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer; ta

méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh! Jeanne, sans tous

tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi...

Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et

déraisonne... Adieu! Jeanne, mais ce seul baiser!...

— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce

n’est pas que je croie que ce soit un grand crime; je ne veux pas

condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous

le cache pas; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par

cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.

— Oh! c’est de la haine contre moi! une haine mortelle! ou c’est un

défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses

artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles

prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.

— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la

haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais

contre personne! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je

serais damnée si j’y manquais.

— Un vœu! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau

délire. Oh! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la

damnation retombe sur moi! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le

conçois; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de

le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non,

tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton

devoir... mais laisse-moi user de mon droit.

Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque

des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.

XXIII

LE VAGABOND

Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque

départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en

informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en

demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à

la haute politique de madame de Charmois; et celle-ci, trouvant ce

dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés,

s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à

Guillaume la nécessité de cette séparation.

En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart

d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son

sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire

auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait

à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du

moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même

Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et

prit au galop la route de Toull.

Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son

cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant

qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et

les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour

du chemin face à face avec sir Arthur.

La nuit était encore assez sombre; mais l’Anglais étant sur un terrain

plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son

grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se

dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui

dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.

— A cheval et en voyage? s’écria sir Arthur; Dieu soit loué! mon cher

Guillaume est guéri!

— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix

altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire; mais, avant tout,

dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin?

— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n’ai pas rencontré une

âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à

causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne.

Expliquez-moi...

— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et

c’est pour cela que vous vous êtes éloigné; mais ce que vous ne savez

peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela

qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle épouvante

s’éveille en moi! Où peut-elle être?

— Mais depuis quand est-elle partie?

— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes

me paraissent des années depuis que je la cherche...

— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais

retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du

chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se

sera infailliblement arrêtée quelque part.

— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.

— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel

danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les

paysans sont doux et hospitaliers?

— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore

plus que moi! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma

mère! Je crains le désespoir de Jeanne!

— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Êtes-vous

autorisé à la ramener chez vous?

— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et

moi!... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui

dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.

— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de

vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...

— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce

n’est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver.

— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui

partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous

une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un

mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.

— Qui êtes-vous? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une

main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons?

— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire,

répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.

L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de

maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés

dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui

était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara

à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question

de l’Anglais :

— Qui êtes-vous?

— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet;

mais ne me violentez pas et ne me _dessoubrez_[24] pas mes vêtements,

mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien.

Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main

sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête

de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.

— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une

jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en

serez récompensé.

— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus

être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la

belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue,

je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y

êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit

de Toull à Boussac sans la rencontrer.

— Dites donc où elle est! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous!

— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en

reviendra?

— Combien voulez-vous? dit l’Anglais.

— Dame! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service

en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie; ça se paie même cher

au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la

fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si

elle ne veut pas de vous.

— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou

je vous étrangle! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le

vagabond.

— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous

échauffer! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent

un jour ou l’autre.

— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou

s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et

vous voulez de l’argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons

que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.

— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous

connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les

grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la

nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell

est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez

par ici; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.

— Un autre! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où

est-il?

— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais!

répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs! Que le bon

Dieu vous assiste!

Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine

n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de

Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui

s’échappe d’un piège.

— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s’écria le

calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.

— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre

compagnon, je ne demande pas mieux!... Mais vous dire où sont les

amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le

pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois

pour ne pas se tromper.

— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.

— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d’âge

comme moi! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas.

— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant!

— Ça vaudrait bien le double!

— Va pour le double; et si vous dites la vérité, vous aurez encore

quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et

n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés,

et nous nous méfions.

— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j’ai peur... Les

loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde

a peur dans ce monde.

— De quoi avez-vous peur?

— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos

pistolets! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon

argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.

— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible

que Jeanne ne soit pas seule, Arthur; débarrassez-vous de ce mendiant,

et passons outre.

Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui

il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était

qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur.

— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de

deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m’est égal, je vous

retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me

récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici.

Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une

demi-heure comme une sentinelle vigilante.

— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir

Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne

peut que nous retarder.

— Essayons toujours! dit M. Harley.

— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant

vous avez huit jambes à votre service.

— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le

chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille

devant nos chevaux.

— Vous croyez, Monsieur? dit Raguet en déposant sa besace sous une

grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée

d’une croix et sanctifiait ainsi le _carroir_ maudit des quatre chemins,

lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne

sont pas préservés par le signe de la religion.

Et aussitôt le mendiant courbé se redressa; le vieillard languissant

parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir

devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de

la peine à le suivre.

Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta :

— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille

le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la

porte du château à M. Marsillat.

— Marsillat! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était

venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.

Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir

Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un

pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.

— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle,

dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.

Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son

arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur

ses traces :

— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la

première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle

est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une

seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez

bien payé, je suis content. Marsillat est un _chétit_ qui laisserait

mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un

homme mort; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.

Et il disparut.

Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le

jeune homme à la porte du château.

— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire? Il se peut qu’on nous ait

trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait

entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle? Et vous ne

supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le

ravisseur! D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait?

— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur; un pressentiment me

dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger.

— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume,

et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à

l’improviste chez votre ami.

— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche!

— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat

est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici

nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à

main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de

bonnes relations? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au

moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le

mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me

décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai

pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher

Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que tout

cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de

l’équité.

— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il

m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes

veines... et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas

amoureux d’elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l’ai peut-être

jamais été... C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré

qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et

devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux

de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur...

Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de

Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les

armes à la main!

M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son

sang-froid et sa présence d’esprit.

— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire,

et maîtrisez vous, quoi qu’il arrive.

Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et

ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il

le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea,

sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta

contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure,

colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante

de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :

— N’importe, Jeanne! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser!

Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit

comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui

cherchaient à l’ébranler.

— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la

voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel; j’aime

mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.

C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins

coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune.

Guillaume était déjà derrière lui.

— Ah! merci, mon bon Dieu! s’écria Jeanne; voilà du monde pour vous

faire honte, monsieur Léon.

— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte!

— Oh! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.

Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat armer son fusil de

chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le

canon vers les assiégeants.

— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui

entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si tu as le malheur de dire un

mot, de faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue!...

— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon

Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de

vous. Ne faites pas de malheur; je ne demande qu’à sortir sans qu’on

fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me

faire peur.

On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses

gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement

que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et

lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle.

— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous

défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte

après, c’est tout ce qu’il me faut.

— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et

sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là,

au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte

pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là?

ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous?

— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour

une affaire importante et très pressée.

— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haut et vous

frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens?

Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne,

cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je

fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais.

— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh! non,

Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher.

— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma

maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne!

— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez

las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz! Je vous

avertis que je ne suis pas seul! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez

m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce

qu’il y a pour votre service.

— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir

plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.

— Ah! ah! vous êtes deux? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant.

Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai

quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma

maîtresse.

— Ce sera donc un combat à mort! s’écria Guillaume, car nous sommes

armés aussi, et nous voulons entrer.

Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère.

Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille

fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait

indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le

mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et

chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte.

Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait

pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer

lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les

mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la

fureur impétueuse du jeune homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui

avait un pistolet dans chaque main.

— Très bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous

recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun

vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement

mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en

demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que

l’assassinat, deux contre un, à tâtons!

— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s’écria Guillaume. La lune

se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre

la distance convenable.

— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat; j’ai ici une femme que je ne

veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez

fait l’honneur de vous retirer.

— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé,

j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très

froidement M. Harley; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est

ici contre son gré.

— Vous en avez menti, s’écria Léon; et puisque vous me forcez à la

défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi

facilement que de ma porte.

— Jeanne! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée,

répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.

— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il

vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle

ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas.

— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie

ou morte; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera

pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le

dernier des scélérats et des lâches.

La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le

vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les

nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle,

et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le

jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que

les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de

construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être

cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui

s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce

premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions

rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner.

Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par

le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà

dans le préau; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M.

Marsillat.

— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria

Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son

témoignage vous condamne!

— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me

permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels

artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle

en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre

sans avoir l’intention de lui faire violence.

— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes

intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à

personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et

vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une

prochaine réparation.

— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans

la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester

contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais

toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que

vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait

cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma

vie. Je n’en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de

défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et

indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur

à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise

de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne

et vous.

— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je

désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très belle

fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes

marié?

— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule! On vous a trompé,

Monsieur; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en

mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au

risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser

sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant

à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne

serais pas entré chez vous de moi-même, avec effraction. J’aime à croire

qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que

l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume

était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par

un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle.

Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et

d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me

constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît

fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant

avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès

aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le

passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le

jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction.

— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé

et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit

baron n’a pas eu l’esprit de séduire? C’est admirable! J’accepte le rôle

que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce

que je demande.

— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur; je vous laisse le choix des

armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer

à demain matin.

— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent

l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes

aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons

la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin.

— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni

n’accorderez aucune autre promesse de réparation.

— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un

homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre

jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il

lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les

pardonner.

— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je

n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le

moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe.

— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de

leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je

jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et

obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout.

— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de

ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme; je vais

le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir

de cette chambre.

— Allons, je vous le promets, Arthur; mais nous ne convenons ni du lieu

ni des armes?

— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me

conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat,

le choix m’est donc indifférent.

— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l’épée qu’au

pistolet.

— Je le sais; tant mieux pour vous.

— Nous tirerons au sort!

— Comme il vous plaira!

M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la

tour avec agitation. Il était seul.

— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans

toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a

cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a

là un crime affreux. Laissez-moi! laissez-moi rentrer! J’étranglerai ce

scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire

infâme!

— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien,

sa voix, et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré

avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il

m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je

parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la

retrouver en chemin.

— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la

laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non, je ne sortirai pas d’ici

sans elle!

— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique

forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout! c’est Jeanne, à coup

sûr!

Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de

glisser rapidement.

Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur

faisait signe de le suivre.

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[24] _Dessoubrer_, déchirer.

XXIV

MALHEUR

Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il

s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors.

— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne

la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça?

— Ce que tu voudras, l’ami! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas

trompés, nous ne compterons pas avec toi.

— Si fait, mon garçon, comptez! comptez! dit Raguet en tendant son

chapeau.

Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le

chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet.

— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet; _z’enfants_,

venez avec moi.

Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château,

jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements

de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour

éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques

barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de

Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers

amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi

élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à

pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des

fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir

isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il

avait pu.

— Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer

le fond de la tranchée du bout de son bâton.

— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et en se cachant derrière

un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle.

Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un

geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce :

— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte!...

Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l’ai bien

vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher... pas si bête!... Si

l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps.

Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat; mais

ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de

Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait

les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque

coin.

Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que

vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.

— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés.

— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! Et il

ramassa la cape de la jeune fille.

Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée,

cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions

sinistres.

Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure

entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros

blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit

de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un

cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source.

La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne

immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les

mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et

tranquille. Finaud était couché à ses pieds.

— Jeanne! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es

sauvée! Dieu soit mille fois béni!

— Oh! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se

laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur! Vous

voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci.

— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n’es donc pas

tombée? dit Guillaume.

— Tombée? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort... C’est la

jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j’ai dormi

par terre un peu de temps; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a

réveillée. Et puis je me suis levée; je n’ai rien de cassé, car j’ai

marché un bout de chemin. Mais je suis _vannée_ de fatigue, et je me

suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches.

Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure

de rentrer aussi à la maison.

— Oui, _à la maison_! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie!

— Votre sœur? Elle est donc là, cette chère mignonne? Je ne la vois

pas! Dame! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je

sors.

— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne

lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est

certain...

Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette

fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore.

— Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous!

Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa

tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler

trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la

faire saigner.

— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec

aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas

pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du

château? N’avez-vous pas vu le père Raguet?

— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le

vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère

mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.

Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; et Arthur

ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du

château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la

route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume

reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas,

le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez

Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de

sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser

la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se

trouvait.

— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne avec surprise. Pourquoi donc

que vous me demandez ça, monsieur Harley? Je ne suis pas malade.

Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait

méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve

paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante.

Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte,

comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle

tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en

rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait

dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans

les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du

château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé

Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était

plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts.

Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir

Arthur; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet

ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste

s’étendre sur elle, à son insu.

Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac,

il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie,

inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et

Cadet n’était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté à cheval

lui-même, sur l’ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume,

dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus

vives inquiétudes.

— Votre maman a été sur la route de Toull jusqu’à dix heures du soir

pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de

rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec madame de Charmois.

— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume; allez

consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En

passant, j’avertirai le médecin de venir la voir.

— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t’es donc

trouvée _fatiguée_ (malade), ma Jeanne?

— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant.

Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume,

Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur

et d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas pourquoi depuis

quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu’il était malade;

il assura qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, comme

cela lui était arrivé bien d’autres fois, d’aller voir le lever de la

lune sur les pierres jomâtres; qu’en chemin il s’était arrêté pour

causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage; puis qu’ils

avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa tante malade à Toull;

qu’il avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait eu le malheur de

la laisser tomber; qu’enfin ils étaient revenus au pas par la route

d’_en bas_, pour ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée de

sa chute.

L’histoire était plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la

vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute; seulement

elle fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé de prendre

sa servante en croupe; que c’étaient des usages de la petite bourgeoisie

du pays, fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus

sensible à cette inconvenance de Guillaume qu’à l’accident de Jeanne,

Guillaume, irrité, répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était son

égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait de la différence qu’on

voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une

autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait; elle le gronda,

pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa

mercuriale. — Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète

beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur de lait, à votre

filleule, à cette amie, à cette enfant de la maison, que je ne pourrai

jamais traiter de servante ni regarder comme telle, après tous les soins

qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j’aille

m’informer d’elle, et que je remette à demain notre discussion sur la

supériorité de mon rang et l’excellence de ma personne. J’ai eu bien

tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la

déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le confesse, la

seule chose dont je me repente amèrement.

Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et

le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait fait

venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de leur inquiétude. Le médecin

s’en étonnait aussi. Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée,

et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter de son accident était

la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d’être tombée sur ses

pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux, et d’être

restée _comme endormie_ pendant un temps qu’elle ne pouvait préciser.

— Eh pardieu! ce n’est rien qu’un étourdissement, disait le médecin, la

surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne

s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper de cela.

— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à l’écart, la chute est plus

grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s’est

effrayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l’endroit le

plus escarpé. Jeanne est tombée d’environ trente pieds de haut, sur le

gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart d’heure, et,

depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. Elle sait à peine où elle est,

et ce qui lui est arrivé.

— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je vais la saigner

sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière, un déchirement des

enveloppes du cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort à

craindre dans ces cas-là.

La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et

s’endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien.

Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne voulait

pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume,

dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands

accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre

bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouter dans le corridor,

et il ne se tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne sortir

fraîche et matinale de la chambre de sa _mignonne_ pour aller respirer

l’air des champs. Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi; et

persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre

lui, elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de

tout ce qu’il avait fait pour elle.

— Est-ce que vous vous souvenez de tout? lui demanda-t-il.

— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de tout, ce matin. Mais c’est

égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir; ça arrange

tout, et ça sauve M. Marsillat d’une vilaine histoire.

— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme?

— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, M. Marsillat n’est pas

méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un

garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours embrasser les

filles. Moi, ça ne me convenait pas, et je vous réponds que je l’aurais

bien fait finir. Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait

jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer dans sa chambre et à me

faire toutes sortes de contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit

qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit.

Aussi quand j’ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j’ai été

bien contente. Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait

vous tuer tous les deux à cause de moi? Il a pris son fusil, et il m’a

dit : « Si tu ne veux pas paraître d’accord avec moi pour être ici, je

vas casser la tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fît un

malheur; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui

disiez à travers la porte le fâchait tant, qu’il me disait des paroles

très dures et très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne fît un

mauvais coup dans la colère; d’un autre côté, la honte d’être trouvée là

par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait

contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait

bien juste la place pour passer mon corps; mais, en me forçant un peu,

j’en suis venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais; mais

j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous.

D’ailleurs, c’étaient des menteries, tout ça. Il ne voulait pas vous

faire de mal, j’en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà

pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m’avait

pas _faiblessée_ en me tirant du sang, je serais comme à l’ordinaire.

C’est égal, je suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en vas

aux champs. J’ai été simple de croire à toutes les folies qu’on m’a

dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours

bons pour moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. Il n’y a que

madame de Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi; je l’ai

toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle.

Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s’était passé entre

elle et madame de Charmois; mais il lui fallut le deviner aux réponses

timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fière

pour rapporter les termes dont s’était servie la comtesse pour

l’outrager.

— Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac, en prenant le

chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, un

peu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous

n’avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à

Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas eu le sens commun.

Guillaume est plus amoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont

pris tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. Vous voyez que

Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le

cou, ce qui a augmenté le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à la

faire coucher dans sa chambre! Si je me permets une observation, ces

enfants, exaltés je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à

entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, contre toute la société.

Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne; moi, je

suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je n’oublierai jamais

qu’elle m’a sauvé mon fils. Quand vous l’avez chassée hier, j’étais

furieuse contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore un peu;

car vous avez fait du mal à tous sans remédier à rien.

— Que fait Guillaume ce matin? demanda d’un air de triomphe paisible la

grosse sous-préfette.

— Il dort.

— A neuf heures du matin, il dort encore? Et cette nuit, a-t-il dormi?

— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui a passé la nuit dans sa

chambre à son insu, par mon ordre.

— Eh! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il est donc guéri de son

amour!

— Vous l’espérez?

— Je vous en donne ma parole d’honneur, je lui ai dit hier des mots

magiques. Il a couru après Jeanne, c’est tout simple; il la traite comme

son égale, cela devait être; il veut qu’on la chérisse et qu’on la

respecte, je m’y attendais. Mais il n’est plus amoureux, et il épousera

Elvire quand nous voudrons.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne devinez pas? allons, il faut vous aider. La nourrice de

Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle

était belle, je m’en souviens; elle était peut-être sage, je ne m’en

soucie guère; vous fûtes jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de

ménage; vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne aurait pu être la

fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume.

— Juste Dieu! c’est là le conte que vous avez fait à mon fils?

— Pourquoi non?

— Mais c’est absurde! mais c’est faux! M. de Boussac était à l’armée et

n’avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne.

— Qu’est-ce que cela me fait? Qui donc ira donner ces renseignements

exacts à Guillaume? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je

n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné.

— Mais vous calomniez la mémoire d’une honnête créature!

— L’honneur de la mère Tula? Le grand mal! Vous voilà comme vos

enfants, ma chère!

— Mais vous chargez d’une faute le père de Guillaume! Vous faites

descendre mon mari dans l’estime de son fils!

— Pourquoi donc? Est-ce que l’honneur d’un homme tient à ces choses-là?

Si j’avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien

différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à merveille à la

situation de Guillaume. J’ai fait de la poésie, de l’éloquence

là-dessus. Le sujet prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne!... son

père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant à sa passion!... son

père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de

pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui tombent un jour

ou l’autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer

leurs frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses... Là-dessus

Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, Madame! en voilà bien assez. Je

suis guéri; vous m’avez rendu un grand service. Mais que ma mère

l’ignore toujours; qu’elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père!

de quel droit le blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc.,

etc. » Eh bien! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment!

Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par

admirer et par remercier la Charmois.

— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à condition pourtant que

vous me promettez de désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que

vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne.

— Bien! bien! dit la Charmois, quand il sera le mari d’Elvire et quand

Jeanne sera bien loin, bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici,

comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des

preuves, des témoins, s’il le faut.

— Vous avez le diable au corps! dit madame de Boussac.

Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna pour demander des nouvelles

de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses

vaches comme si de rien n’était. Il courut chez sa sœur, et lui parla

ainsi :

— Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin.

Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme.

Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et

nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir

de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et

activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces

deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une pour

l’autre.

— Tu me fais trembler, répondit Marie; je ne comprends rien à ce qui

s’est passé hier; car j’ai appris, par hasard, mais de source certaine,

que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était donc un prétexte pour

nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait

fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de

mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui

causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous

la ramener. Béni sois-tu, ami! car je sens que je ne pourrais plus vivre

sans Jeanne. Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était notre

sœur! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec

anxiété, il m’est passé par la tête mille désirs romanesques, mille

rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à

méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me

pèse, de m’enfuir au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder

les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell? Oui, j’ai fait ce

doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s’il me

fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, de ma _Jeanne d’Arc_, de

l’héroïne de tous les poèmes _inédits_ que je porte dans mon cœur et

dans ma tête depuis un an!

— Chère Marie, adorable folle! répondit le jeune baron en souriant d’un

air attendri, ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et

sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur; ils

vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes

qu’ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps

encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et

en voyant courir de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de porter

des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que

tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la confiance

qu’elle doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne ici ne

veut la séduire, et qu’un honnête homme veut l’épouser. Il faut surtout

qu’elle quitte ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans ta

chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce soir cette étrange mais

bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur puisse demander

sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa

protectrice naturelle.

— Allons, dit Marie, le cœur me bat; et je crains de m’éveiller d’un si

doux songe!

Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne,

lorsque assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son

parrain, qui lui parlait avec animation, elle vit M. Harley, courbé et

presque agenouillé devant elle, lui demander de consentir à l’épouser.

On eut quelque peine à vaincre son humble confiance et l’effet des

mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné

sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et lorsque Jeanne

entendit son parrain et sa mignonne se porter garants de la loyauté de

leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou,

pencha la tête et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre

et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et

l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais

elle n’avait été aussi belle; et Marsillat, qui l’avait si souvent

comparée à Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le feu sacré de

la vie pour la première fois.

Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu le teint de Jeanne

redevint pâle comme il l’avait été la veille après sa chute. Ses yeux

fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression de

réserve et de fermeté qui lui était habituelle.

— Eh bien! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de

sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse?

— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me

souhaitez quasiment plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime quasi

autant que j’ai aimé ma défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous

faire plaisir! Vous, mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler

d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont je vous assure bien que

je ne me souviens plus. Soyez assuré que j’ai autant de confiance en

vous qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, dit-elle à sir

Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous

êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant

d’amitié pour vous que si vous n’étiez pas Anglais. N’allez donc pas

vous imaginer que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je

m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier

avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne

croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser; je dirais que

c’est un chagrin pour moi, si ce n’était pécher de dire qu’on est

mécontent de faire la volonté de Dieu.

— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les

avoir devinés. J’ai causé hier toute la journée avec M. Alain; et bien

qu’il n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a laissé

pressentir que vous étiez sous l’empire de scrupules religieux. Je ne

crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces

scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain M. le curé

de Toull, afin qu’il cause avec vous et qu’il décide, en dernier

ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l’espérance.

— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, dit Jeanne; c’est un bon

prêtre et un homme juste; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien

changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le venir si vous voulez,

Monsieur. Je causerai avec lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez

pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il

m’aura écoutée, que je ne puis pas me marier.

— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et

que ton curé te fera changer d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure,

et je crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton cœur.

Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage après.

— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle; je ne veux pas rester comme ça

sans travailler enfermée dans une chambre. Vous voyez, monsieur Harley,

que je ferais une drôle de dame! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma

mignonne.

XXV

CONCLUSION

Le secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et de ses trois amis

restèrent secrets, et elle ne reparut au château qu’après le coucher du

soleil.

— Je n’ai jamais vu fille pareille! dit Cadet en la voyant entrer; elle

est moitié morte, et elle travaille toujours! Tu veux donc t’achever

bien vite, vilaine Jeanne?

— Pourquoi me dis-tu ça, _vilain_ Cadet, répondit Jeanne en souriant.

Est-ce que tu t’es tué toutes les fois que le grand cheval à mon parrain

t’a jeté par terre?

— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, je ne sais pas si tu es

tombée ou non, je ne sais pas où tu as passé l’autre soir; mais tu as la

figure et la bouche aussi blanches qu’un linge; et si tu restais comme

ça, on aurait peur de toi. Tu sembles la grand’fade!

Cependant Jeanne retourna aux champs le lendemain matin. Mais elle avoua

à Claudie qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de

Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre; et Jeanne, dans la

crainte de réveiller sa chère demoiselle, s’était tenue silencieuse et

calme, malgré le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait n’avoir

qu’un petit mal de tête. Peut-être que Jeanne était trempée pour

supporter héroïquement la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait une

de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur

physique semble n’avoir pas de prise sur elles. Le médecin, qui

l’interrogea dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et se méfiant

du calme de ses réponses, demanda à Claudie ce qu’elle en pensait.

— Ah! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y a du monde qui ne se

plaint pas. Jeanne est de ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez! on

ne peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent pas leur mal.

Guillaume et Arthur étaient montés à cheval dès l’aurore pour aller

inviter le curé de Toull à venir déjeuner au château. Cette matinée

avait été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat et M.

Harley. Mais Marsillat avait envoyé un exprès, la veille au soir, pour

dire qu’il avait à répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre

de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il aurait gagné ou perdu

sa cause. Le courage physique de Léon et sa dextérité à manier toutes

sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne dût pas craindre

d’être accusé d’hésitation ni de lenteur volontaire, et il est certain

qu’il était impatient de se voir en face de sir Arthur. Mais il pensait

que ce duel et les événements qui y avaient donné lieu se répandraient

bientôt, que le blâme s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule,

qu’il craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. Il ignorait

la chute de Jeanne; il n’avait pas revu Raguet. Ce misérable, qui avait

longtemps cherché à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense,

s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité par l’aversion et le mépris

de l’avocat. Il était indigné que ce dernier eût profité de ses avis

sans les payer; et comme il errait dans l’ombre, _au carroir_ du mont

Barlot, au moment où Léon avait décidé Jeanne à venir à Montbrat, il

avait peut-être entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait sur son

compte. Il s’était tourné contre lui par vengeance autant que par

vénalité, et le fuyait désormais, craignant son ressentiment; mais Léon

ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait de lui en confidence à

tout le château de Boussac, que tout le château le condamnait, que toute

la ville le raillerait bientôt; et, ne pouvant guère espérer de se laver

de ce qu’il appelait son _fiasco_, il voulait au moins y apporter le

contre-poids d’un grand succès oratoire. Il avait une belle cause; il

tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à cacher, comme il

disait, les blessures de son amour-propre sous les lauriers de sa

gloire.

Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, paraissait avoir oublié

Marsillat. Il nourrissait contre lui des projets de vengeance plus

ardents que ceux d’Arthur; mais il les cachait, luttant de dévouement

dans le secret de son âme avec celui qu’il regardait déjà comme son

frère, et qui, de son côté, poursuivait le même dessein de préserver les

jours de l’ami, en se risquant le premier dans une rencontre périlleuse

pour l’un comme pour l’autre.

M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la prairie par les jeunes

gens, sous prétexte de promenade; et tandis qu’Arthur, Guillaume et

Marie faisaient le guet pour empêcher les deux _Charmoise_ de venir les

troubler, le bon curé de Toull causait avec Jeanne derrière les rochers.

M. Alain avait réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses

pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne de Toull, et

il n’avait pas retrouvé la source minérale engloutie par la reine des

fades. Mais il n’en était que plus passionné pour cette découverte; et à

force de gratter la terre, de recueillir des médailles et des légendes,

il était devenu tout à fait antiquaire; c’est-à-dire qu’il avait oublié

la jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait déjà, et, à

trente-deux ans, il avait la tournure d’un vieillard. La fièvre

marchoise avait contribué aussi à mettre de la gravité dans les allures

et de l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête pasteur.

— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait vœu de chasteté, de

pauvreté et d’humilité, je le sais; mais...

— Il n’y a pas de _mais_, monsieur l’abbé, répondit Jeanne. C’est un

vœu que ma chère défunte mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais

encore que quinze ans, et que vous m’avez permis de renouveler ensuite,

tous les ans, à la fête de Pâques, en recevant la communion.

— Oui, mon enfant, votre premier vœu était un peu entaché de paganisme;

car vous aviez juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle dont

je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce premier vœu est de nulle

valeur à mes yeux, et ne vous engage pas, d’autant plus que la cause

première était tout à fait illusoire et vaine. Vous le savez maintenant.

— La cause, la cause, monsieur le curé!... Ce n’était pas une mauvaise

cause. Ma mère pensait que les fades du mont Barlot me voulaient du mal

puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de monnaie dans la main; et

elle disait que, pour m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la

sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis d’or; vœu de chasteté,

à cause du gros écu; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous...

Voilà comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y changer.

— Mais vous ne compreniez pas ces vœux? vous étiez une enfant.

— Oh! que si, que je les comprenais bien!

— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère?

— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire aussi à la sainte

Vierge, et de ressembler à la Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux

le miracle de chasser les Anglais de notre pays.

— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez la grand’fade?

avouez-le, Jeanne!

— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions comme ça, monsieur l’abbé?

ça ne lui fait pas déshonneur.

— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à trouver le trésor et à

_donzer_ le veau d’or.

— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à gagner des villes et des

grandes batailles! elle pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or,

qui doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. Ça n’est pas

par avarice que je souhaitais cela, monsieur le curé, puisque j’avais

fait vœu de pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un mari,

puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça n’était pas non plus pour

faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester

bergère.

— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre

aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si

longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus

songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous

d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos

terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en

travaillant.

— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. C’est possible; et si ça

est, je fais grand cas des bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne

peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la liberté de ma pure

volonté; et vous avez beau dire que puisque les pièces de monnaie me

sont venues de trois messieurs, au lieu de me venir de trois fades, la

cause du vœu est nulle; je dis, moi, que le vœu reste, et qu’on ne peut

pas se moquer de ces choses-là.

— A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous en moquer! Les

engagements pris avec Dieu et notre conscience sont mille fois plus

sacrés que ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a des vœux

téméraires que l’Église ne reconnaît pas valables, et que Dieu repousse

quand la cause est frivole ou coupable.

— Coupable, monsieur l’abbé? quand mon vœu était destiné à rendre

heureux tous les pauvres qui sont sur la terre!

— Convenez que vous bâtissiez vos engagements sur une erreur, sur une

grossière superstition. Votre cœur est admirablement bon, votre

intention fut sublime; mais votre esprit n’est pas éclairé, Jeanne, et

vous devez croire que j’en sais un peu plus long que vous sur les cas de

conscience.

— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous m’avez permis de renouveler mon

vœu dans l’église, vous l’avez cru bon!

— Et je le crois tel encore; mais la cause du vœu n’en est pas moins

nulle. J’ignorais, à cette époque, tout ce que je sais maintenant des

superstitions toulloises; et vous avez, vous autres, une manière de vous

confesser par métaphores, qui fait qu’on croit que vous parlez du bon

Dieu quand vous parlez quelquefois du diable.

— Oh! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un peu fâchée, je ne rends pas

de culte au diable!

— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne; mais je dis que l’Église

pourrait maintenant vous relever de tous vos vœux.

— L’église, monsieur l’abbé? l’église de Toull-Sainte-Croix?

— Non, mon enfant, l’église de Rome.

Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle avait bien entendu parler

de l’église romaine à son curé; mais, comme chez tous les paysans, ce

mot ne présentait à son esprit d’autre sens que celui d’un bel édifice,

objet de dévotion particulière, où les riches seuls pouvaient aller en

pèlerinage.

— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, dit-elle; mais quoique

ça, il n’y a pas d’église qui soit plus que Dieu.

Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla du pape. Les paysans

entendent aussi quelquefois parler du pape. Ils l’appellent _le grand

prêtre_, et Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement.

— Ce n’est pas au _grand prêtre_, pas plus qu’à l’église de Rome, ou à

celle de Saint-Martial de Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle;

c’est au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma chère défunte mère.

Celle-là ne disait pas toujours comme vous, monsieur l’abbé; et sur

l’article des vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour ma

vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de mourir que de me trahir.

Le curé parla encore du chef de l’Église, du successeur des apôtres qui

a reçu les clefs du ciel et le pouvoir de délier les âmes sur la terre.

Jeanne fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, du pouvoir que

M. Alain attribuait à un homme.

— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas juré sur la pierre

d’Ep-Nell, pendant que le corps de ma pauvre défunte était là, et que

notre maison achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes vœux, de ne

jamais me marier, et de ne jamais tant seulement embrasser un homme par

amour. Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait

me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et

que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer,

et c’est inutile d’y penser.

Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne; et M.

Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la

convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il

communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de

tomber dans une profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha sur

elle un regard douloureux, et s’éloigna sans lui dire un mot, résolu à

respecter sa foi et à vaincre son propre amour s’il en avait la force.

Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, qui, ne sachant point

le vrai motif de sa visite, l’avait trouvé très amusant et très

original. Elle essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies;

mais personne ne la seconda plus. L’espérance avait donné, une heure

auparavant, de la gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant de

vains efforts pour sourire.

M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait son cheval devant la

porte, lorsque Marie monta à sa chambre pour prendre un livre qu’elle

lui avait promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, pâle

comme la vierge d’albâtre qui recevait sa prière, les yeux ouverts et

comme décolorés, les mains jointes et le corps roide et penché en avant.

La fixité de son regard et de son attitude épouvanta mademoiselle de

Boussac.

— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu? réponds-moi; à quoi penses-tu?

es-tu malade? ne m’entends-tu pas?

Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. Marie la toucha, elle

était glacée, et ses membres étaient roides comme ceux d’une statue. Aux

cris de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. On crut d’abord

que Jeanne était morte. Le médecin n’était pas loin; il fit une seconde

saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit signe qu’elle

voulait parler bas au curé; et, comme on l’engageait à ne pas parler

encore, parce qu’elle était trop faible, elle dit d’une voix éteinte :

— Ça m’est commandé d’en haut.

Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit à M. Alain de cette voix

si faible qu’il avait peine à l’entendre :

— Je me sens malade, et je pourrais bien en mourir. Je veux donc vous

faire ma confession, monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai...

Vous savez... cet Anglais? Où est-il? Eh bien! j’y pensais, j’y pensais

un peu trop souvent.

— Malgré vous, sans doute, ma fille?

— Oh! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher; et depuis hier

surtout, toute la nuit je l’avais devant les yeux. Est-ce un péché

mortel, monsieur le curé?

— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même pas un péché, puisque

c’est une préoccupation involontaire.

— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en vous parlant, j’avais

comme du regret d’être obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que

j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à ça; mais ça me

faisait de la peine de faire tant de peine à ce monsieur qui est si bon.

— Eh bien! Jeanne, croyez-vous que je doive faire faire des démarches

auprès du Saint-Père pour obtenir la rupture de vos vœux?

— Oh! jamais, monsieur l’abbé! D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça; il

s’agit de mettre mon âme en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me

reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments pour un Anglais, et

j’ai honte d’être si faible. Mais quand il m’a regardée dans le pré,

comme pour me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que vous me

donniez l’absolution pour ça, monsieur l’abbé.

— Avez-vous eu des sentiments du même genre pour quelque autre, Jeanne?

— Oh non! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin pour mon parrain, mais

ça n’était pas la même chose. Je ne me reproche pas ça...

— Eh!... pardonnez mes questions, ma fille, mais au moment de vous

donner l’absolution, je dois secourir votre mémoire, affaiblie

peut-être; M. Léon Marsillat...

— Oh! celui-là!... dit Jeanne.

Mais elle était trop épuisée pour parler davantage; elle ne put que

sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la

fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle

parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main;

Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle; M. Harley,

debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots

terribles :

— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un

instant à l’autre.

Cependant Jeanne parut se relever de cette crise. Couchée sur le propre

lit de sa chère mignonne, et soignée par elle, elle paraissait jouir

d’un grand calme et assurait ne pas souffrir du tout.

— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut qu’elle dorme ou qu’elle

souffre.

Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie avait bien expliqué que

Jeanne était de ceux qui ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui

souffrent? Marie pensait qu’elle était de la nature des anges, qui ne

sentent d’autres douleurs que la pitié pour les hommes.

Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté son regret ou abjuré

ses scrupules; car elle regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant

les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner à sa paroisse avant

la nuit, elle lui dit qu’elle se sentait l’âme en paix. Vers le coucher

du soleil, elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de venir

auprès d’elle.

— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à mourir, vous auriez soin

de Finaud, pas vrai?

Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie s’écria du fond de son

cœur :

— Ne meurs pas, Jeanne; j’aimerais mieux mourir à ta place.

— Oh! je n’ai pas envie de mourir! dit Jeanne en souriant.

Allez-vous-en servir le dîner, mes enfants; on l’a bien assez retardé

pour moi. Mon parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis très

bien, Dieu merci! Vous viendrez me revoir après, si vous voulez.

— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui tenait le bras de Jeanne.

Le pouls est bon. Ce ne sera rien aujourd’hui.

— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le suivant dans le corridor,

avant un quart d’heure cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac

est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en est, je crois, fort

amoureux. Ces pauvres enfants sont d’une santé trop délicate pour

assister à un pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant de

rien, vous qui êtes un homme calme et fort. Ordonnez à Claudie de

descendre et de rester en bas; elle jetterait les hauts cris dans la

maison... Et puis, revenez, vous! Il est possible que nous ne soyons pas

trop de deux pour contenir la malade dans ses dernières convulsions.

M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point en point les indications

prudentes du médecin. Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce

dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en riant.

— Oh! la Jeanne va bien mieux, dit-il en frappant ses mains l’une dans

l’autre, la voilà qui chante. Oh! je suis-t-i content! J’avais ben cru

qu’alle en mourrait!

— Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. Tu vois, nous n’avons

plus besoin de toi. Monsieur Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et

les fenêtres; qu’on n’entende pas cette agonie, et apprêtez-vous à un

peu de courage. Ces fins-là sont violentes et affreuses. C’est une

commotion cérébrale; la crise se prépare... Ce ne sera pas long.

Le sang-froid terrible du médecin glaçait le malheureux Arthur d’horreur

et de désespoir. Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les

yeux étincelants, caressait son chien, et chantait d’une voix forte et

vibrante :

Là où donc est le temps

Où j’étais sur ma porte,

Assise dans mon habit blanc...

Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne devait être aussi douce

et aussi résignée que sa vie. Sa voix s’adoucit, et prit un accent

céleste en murmurant ces vers d’une autre chanson du pays :

En traversant les nuages,

J’entends chanter ma mort.

Sur le bord du rivage

On me regrette encore...

— _Oh, moi là! oh, moi là!_ Finaud, mon petit chien, mon chien Finaud!

_Tranche, tranche, aoulé, aoulé! en sus, en sus... vire, vire, vire!_...

— Que dit-elle, mon Dieu! s’écria M. Harley en joignant les mains.

— Elle rassemble son troupeau pour partir; elle excite son chien, dit

le docteur. Elle se croit au pré... C’est le délire.

— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit tout à coup Jeanne d’une

voix ferme. Vous êtes un brave homme, un homme selon Dieu... Ma chère

mignonne est un ange du ciel... Je vous commande de la part du bon Dieu

et de la sainte Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez à

Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les gens de l’endroit, et vous

leur direz de ma part ce que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la

terre. Il n’est à personne; il est à tout le monde. Tant qu’un chacun le

cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le

trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le

trouveront, et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le

monde, quand même ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et comme

sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est la _connaissance_, la

_vraie connaissance_ que ma mère m’a donnée ou qu’elle m’avait bien

commandé de donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le trésor.

S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront encore longtemps chanter la

vieille chanson :

Dites-moi donc, ma mère,

Où les Français en sont?

Ils sont dans la misère,

Toujours comme _ils étions_.

La voix de Jeanne avait un timbre céleste, mais elle s’affaiblissait de

plus en plus.

— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez pas encore; mettez-moi

mon chapelet dans les mains... Y est-il? Je ne le sens pas; j’ai les

mains mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas vrai? Oh! mon Dieu,

voilà la grand’fade devant moi; comme elle est blanche! Elle éclaire

comme le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds! Adieu, mes

amis!... Adieu, mon Cadet; adieu, ma Claudie... Êtes-vous là? Vous

prierez le bon Dieu pour moi... Vous recommanderez ma pauvre tante à mon

parrain... Et ma chère mignonne? Ah! je la vois!... Bonsoir, ma chère

demoiselle, voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull qui se

montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci!...

Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main de sir Arthur, qu’elle

prenait pour Marie. Mais elle l’avait dit, ses mains étaient mortes, et

son bras demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de baisers qu’elle

ne sentit pas. Elle avait cessé de vivre...

Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par la douleur, retrouvèrent

leur courage pour aller ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière

de Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents.

Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume se battit en duel avec

Marsillat. Ce dernier, en apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait

perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et gémir sincèrement

dans le sein de sir Arthur, qui lui avait tout pardonné, le trouvant

bien assez puni par ses remords. Mais Guillaume continuait à être

exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, en lui disant, pour le

consoler de la perte de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne

pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation ne fit qu’irriter la

douleur du jeune homme. Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la

mort de cette chaste victime, et sa fureur contre Léon ne connut plus de

bornes. Il le provoqua si amèrement que, malgré la patience et la

générosité dont le bouillant avocat fit preuve en cette occasion, il le

força de se battre avec lui dans le cromlech des pierres jomâtres.

Marsillat avait fait tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait

trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci le blessa grièvement

à la cuisse. Marsillat en resta boiteux, ce qui nuisait singulièrement à

ses succès auprès des beautés de la ville et de la campagne. Une

difformité, ou une infirmité, si peu choquante qu’elle soit, est plus

répulsive aux paysans qu’une laideur amère jointe à un corps bien

constitué. Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son amant; ou

plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné la véritable cause de la mort

de Jeanne, elle ne put jamais pardonner.

Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. Mais Jeanne avait dicté

ses dernières intentions à M. Harley, qui se fit un devoir de les

remplir. Après Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de toutes

les femmes. Leur affection pour cette chère défunte forma un lien sacré

entre eux. Ils se marièrent un an après sa mort, et voyagèrent pendant

quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de sa douleur sombre. Le

jeune baron se rétablit enfin, et n’épousa point Elvire de Charmois, qui

resta longtemps fille, au grand déconfort de sa mère.

Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait amèrement d’avoir

aimé Jeanne trop ou trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa

passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, en offrant le premier à

sa filleule un amour noble et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque

chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le repentir nous

purifie. Guillaume en fut un exemple. Il ne fit point d’actions

éclatantes; il resta rêveur et amant de la solitude; mais il porta dans

toutes ses relations avec les hommes que le préjugé lui rendait

inférieurs une charité et une bienveillance à toute épreuve. Il ne fit

en cela qu’imiter sa sœur et son beau-frère, dont les idées et les

actions généreuses semblèrent d’un siècle en avant du temps misérable et

condamné où nous vivons.

Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea du libertinage; mais

il avait le fond de l’âme trop égoïste pour ne pas remplacer cette

mauvaise passion par une autre. L’ambition politique devint le stimulant

de son intelligence et la chimère de sa vie.

Jeanne · 第 11 / 14 题