M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage.

Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par

le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être

surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne

songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas

avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont

elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant

leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée?

— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je

voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue

écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle!

— Pourquoi donc que tu n’entrais pas? tu m’aurais aidée à lui

répondre : tu parles mieux que moi.

— Oh! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention

d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas

comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses

avec du monde que tu ne connais pas.

— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m’a jamais dit de

mauvaises choses, et ce monsieur est très honnête.

— Oh! pour ça, oui! il parle très honnêtement, et s’il n’était pas si

drôle, il serait très joli homme.

— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle?

— Dame! c’est-il pas drôle d’être Anglais?

En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur

chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt

par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une

meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un

fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure

étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul

flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit.

En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles

éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre

pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la

rêverie.

— A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne

veux donc pas dormir de cette nuit?

— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus

la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire,

Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout

drôle.

— Oh! moi, j’aime ça, le clair de lune! reprit Claudie, luttant entre

le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à

mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois

tout.

— Eh bien! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune

m’inquiète un peu; c’est le plaisir des fades! les bonnes comme les

mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne

sont pas en grâce, il y a du danger.

— Ah! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie; si tu vas commencer tes

histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux

plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous; mais à la ville, c’est

bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie,

tu verrais comme elle te gronderait!

— Je ne te force pas d’y croire, Claudie; les fades n’ont jamais été

occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent

jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi

il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les

bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en

sais trop là-dessus, Claudie.

— Eh bien! tais-toi, et viens te coucher! V’là la peur qui me prend. Je

ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre

qu’il y en a... Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre,

quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas

entrer par la fenêtre : il n’y en a point.

— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les

_huisseries_ d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent.

Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras

avec moi.

— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut

pour les renvoyer, moi!

— Ne dis donc pas ça, Claudie!

— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça,

Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai?

— Non, du tout.

— Du tout, du tout?

— Tu me demandes ça tous les jours! Quand je te dis que non!

— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de

se garer d’un homme comme lui.

— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.

— Je te dis que si, moi, c’est difficile! Un homme qui veut ce qu’il

veut! Il le veut absolument, quoi!

— Il entend la raison comme un autre, va!

— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.

— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même,

Claudie.

— Dame! un homme si gentil! et qui parle si bien!

— Et qui t’a fait des cadeaux!

— C’est bien gentil aussi, les cadeaux!

— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie!

— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc; je ne dis pas

que j’aie bien fait; car tout ça, c’est des chagrins pour moi.

— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t’empêchera pas de te

marier, ma Claudie.

— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est _au fait_

de causer avec un monsieur? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si

bête un Cadet!

— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours; et un Marsillat,

ça n’aime pas longtemps!

— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout?

— Je ne dis pas ça; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même?

— Je dis que j’ai eu rudement de peine! Mais ça commence à se passer.

Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire.

— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une

bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un

homme comme il faut[17]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien

d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et

par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le

pardonneraient pas aussi?

— Tiens! faut bien qu’ils le pardonnent! dit Claudie en essuyant une

larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et

indulgente compagne.

Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la

repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne

déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont

naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes

ne leur font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent et dont

ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième

siècle qui ait su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé,

mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à

constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes

de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était

l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui.

Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de

s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la

meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à

coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle

vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur

extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du

jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds

au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par

le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en

sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave

qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière.

Lorsque, après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle

s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des

arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant

des allées.

— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça? dit Claudie.

— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme

une tête.

— Ça avait-il des cornes?

— Non. C’était fait comme du _monde humain_, et malgré que je n’aie pas

eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai

vu comme des cheveux plats sur une tête plate.

— C’était donc fait comme la tête du vieux _Bridevache_?

— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici?

— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier

soir?

— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils

auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce

méchant Raguet est comme _une serpent_. Il passerait par le trou d’une

serrure.

— Bah! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont

pas jappé.

— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il

a des paroles pour les endormir.

— Oui, des belles paroles! il leur jette de la viande de chevau mort.

Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant.

— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne.

— _Ma fine_, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur.

— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera

donc de notre faute, Claudie? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet,

ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose.

Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle

prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se

moqua de Jeanne au retour.

— C’est égal, dit Jeanne; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet,

ça n’est pas déjà si étonnant; c’est un homme qui se fourre partout, qui

court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.

— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie; on

le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il

écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il

savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit

un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et

qu’il donne la peur au monde.

Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible

d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du

personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les

plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais

amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un

être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa

fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes!

— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à

neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la

villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec

elle après vous avoir quitté...

— Vraiment? s’écria Guillaume en rougissant.

— Vraiment; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue

comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du

Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que

certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la

plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette

Jeanne; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce

ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la

vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer,

les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je

souffre... mais j’existe...

— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment

pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille?

— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas

d’ambition. C’est pourquoi je l’admire; c’est pourquoi je l’aime, et

persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire

consentir.

Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il

le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La

famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très aigre avec

l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant

il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait

à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il

n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce

billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le

lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible

aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle

était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne

était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait

guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de

cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la

traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et

jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans

cette maison où elle ne pouvait exercer son influence.

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[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos

filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme.

XVI

LA VELLÉDA DU MONT BARLOT

Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une

nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les

avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans

son pays; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une

certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer

quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air

d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au

fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.

On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible

d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat

était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait

trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir

instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le

tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux

ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles

du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise

humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait

échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre.

Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il

l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans

l’espérance qu’elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie

de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la

maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour

le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait

dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la

prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec

Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres

corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou

effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas

craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas

permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la

voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert

de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et

des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter; mais, à tous

ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui

disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon

pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le

chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien

officieux dans la maison; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que

vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous _fafioteriez_ autour

des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous

êtes un _diseur de riens_. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la

Claudie. »

Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la

peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et

qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était; car il avait du

dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas

toute hypocrisie.

C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du

Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié

railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de

cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante

qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce

qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité

(mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois,

affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans

certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de

l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.

A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort

bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule,

et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire

attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans

son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être

généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume

réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée; mais le

jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.

D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli

avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison

plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a

cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit

plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette

époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait.

Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de

Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à

sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne

s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les

occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses

pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de

jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance,

devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le

goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de

préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour

Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une

occasion quelque peu énergique pour se réveiller.

Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où

Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte

l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers

qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur

en présence de l’objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien

écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur

l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et

Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir

pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie

n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le

plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il

s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance

tous les petits événements de la maison; et Marsillat, qui aimait à tout

savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y

entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les

mœurs bourgeoises du pays.

Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil

pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de

Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré,

et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la

rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire

lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley.

C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse

roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de

paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé

rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à

peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue.

Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à

terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le

rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue

candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main

droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement

machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau.

Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant

elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un

serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les

regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé

Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et

murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux

compagnons :

— Ho!... vous souvenez-vous?

— De quoi? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant

souvenir!

— Ho! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec

attendrissement, je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant

du monde, elle est la plus belle fille de la terre!

— Mon Dieu! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me

souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi,

rappelez-moi!...

— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la

druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui

avons faits!

— Oui-da! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois

dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois

pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me

rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien, « un amant

robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.

— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C’était une

pièce d’or.

— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir

Arthur.

— Et vous croyez que c’était Jeanne? demanda Guillaume troublé.

— Pourquoi pas? reprit Léon; je n’en sais rien, mais il est facile de

s’en assurer.

Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute

rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit,

et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir

pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta.

— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à

personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades

du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un

jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres?

Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell,

Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de

Jeanne.

— Dieu du ciel! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment

savez-vous ça, Monsieur? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère

ne l’a jamais dit à personne.

— Ta tante le savait apparemment, Jeanne?

— Non! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire? Ça

n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.

— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si

simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant

d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.

— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne

consternée.

— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel

et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous

dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.

— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai

jamais eu de chagrin.

— Mais pourquoi l’as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer

Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru

sérieusement que cela te venait des fades?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit

Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et

nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous

voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que

vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme

nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.

— Ainsi, tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons,

grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de

tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il

se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères!

Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas

perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui

débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?...

— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne

avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En

voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des

choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je

n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal.

— Oh! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les

traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans

l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle,

mais lui apprendre...

Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de

larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer

ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la

consoler, il ne sut lui dire que « Ho!... »

L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore;

mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un

mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.

— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous,

sir Arthur, de cette étrangeté? n’est-ce pas une observation curieuse à

faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays

lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût

au centre de la France des superstitions si arriérées!

— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve

rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort

bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent

les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune

fille pleure?

— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les

relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime

envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les

indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien

qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois

fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des

bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle

gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si

tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite

fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière,

sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper

l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir

envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous

voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de

l’abrutissement.

— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir

de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur.

— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être

encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de

votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer

la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être,

le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites

qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images

miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos

pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions

qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect

qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes.

— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur

l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le

paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que

Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui

ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait

tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti.

Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle,

voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont

l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop

si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.

— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat.

Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en

prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants

fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les

désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.

— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de

poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des

symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez

tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le

lait.

— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit

Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de

votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise,

une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous

n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en

trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient

de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment,

l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe?

ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley.

— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des

paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie,

et les aider à découvrir le symbole.

— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à

discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres; les

plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des

littérateurs; je ne demande pas mieux, moi; mais ils perdraient dès lors

cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos

yeux, tout le charme de leur superstition.

M. Harley voulut répondre; mais, il fut bientôt contredit et battu par

Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur

une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui,

en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de

sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa

philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une

certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront

toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui

cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley

dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui

se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en

convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.

Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où

les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement

une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec

quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et

Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et

Marie seulement; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de

raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M.

Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière,

dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille

crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de

monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit

avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M.

Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume,

étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague,

qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait

meilleure mémoire que Guillaume; mais la poésie de ce petit roman

l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait

peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M.

Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs

personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par

l’expérience journalière.

Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce

lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les

moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire

partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été

fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris

bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères

endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu

fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de

Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent

chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et

pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à

l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat

vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume,

quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un

abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie

nouvelle.

Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume

pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie

prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon.

L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de

Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa

sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée.

Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il

tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait

l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se

retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence

éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à

la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre

l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient

s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces

objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment

et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme

vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à

prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait

l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer

avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le

fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le

grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime

de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de

Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût

arraché son secret.

XVII

LA GRANDE PASTOURE

Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla

trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche,

tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par

l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que

Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle

avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit

son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre

la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune

maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle

demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité.

Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui

enlève une partie de son âme.

— Eh bien! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc

beaucoup ton rêve?

— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne; je

m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un

plaisir, ça m’ôte aussi une peine.

— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu

sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi,

et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je

me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier.

— Oh! je le sais, ma chérie mignonne; vous avez trop bon cœur! Mais

enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.

— C’est vrai; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si

elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme

si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que

c’est que les fades.

— Eh! Mam’selle, c’est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles

du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous

tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal,

selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou

aux mauvaises. Quand une personne a la _connaissance_, elle fait son

salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des

mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.

— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres

jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent

des fées ou comme un piège?

— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas

qu’il y a un trésor caché dans notre pays!

— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On

dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de

Toull; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève,

sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement

à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu

par les yeux et par les naseaux.

— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.

— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient

à rencontrer _le bœuf_, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le

tuer; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à

lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le

bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation

de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter; alors le

bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est

justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville

de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années.

— Oui, Mam’selle; vous savez donc tout ça?

— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M.

Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque

tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette

folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce

que tu y crois?

— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie! Moi, je ne dis rien

là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je

ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un

péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de

n’être pas tuée par _le bœuf_, si je venais à le rencontrer, et de

trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.

— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après?

— Après, Mam’selle? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas

en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en

sa possession?

— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte

malheur?

— Ça, j’en suis bien sûre! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré

à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est _rendue à

lui_, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien! le jour où

je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de

moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un

trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je

poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu

dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le

portai bien vite à ma mère.

— Tu pensas donc de suite aux fades?

— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de _connaissance_;

je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point.

Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les

deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança

beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres,

qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire

pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils

croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le

louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma

poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne

savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais;

mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des

_fadets_ qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites

niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire

chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou

encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le _dévide_ à

l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir

l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant

à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien

jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère

aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait

pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la

guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les

temps anciens, du temps de la _Grande Pastoure_.

— Eh bien! la petit pièce de l’empereur?

— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette

pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en

voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans

ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la

grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es

pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort

à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. »

Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix

de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui

commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien

toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le

passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.

Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines

grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom.

L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de

fer.

— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui

m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un

miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en

est pas un. Eh bien! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien

s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans

qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.

— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou

blanc?

— Ça doit être de mon parrain!

— Eh bien! non, c’est du monsieur anglais.

— De l’Anglais? Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter

bonheur à une chrétienne?

— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien?

— Je ne sais pas.

— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne!

— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle; mais du

temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait

autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à

attraper _le bœuf_ et à trouver le trésor?

— Voyons!

— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait

jamais la fin; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui

est sur la terre; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée

pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à

Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.

— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre?

— Dame! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y

élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire

(qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours

peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été

renvoyé et _mis dans une cage de fer_ par les Anglais, ma mère a pleuré,

pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on

disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et

qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se

fâchait, et elle disait comme ça : « Ah! ma pauvre chère dame de Boussac

doit avoir rudement de chagrin! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien

étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman

qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser

de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le

portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma

chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de

mal à ça.

— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur.

Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores

ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît

brûler.

— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que

j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le

regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait

été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été

dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne

l’ai pas connu non plus; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les

Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a

brûlé avec tout le reste.

— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu

auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras

en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle

Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges?

— Oh! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J’en rêve

toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée,

et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça.

Cependant, je n’en parle jamais à personne.

— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves

semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère

sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à

Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre,

pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des

coups de sabot.

— Ah! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit

que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et

qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.

— Mon grand-père?

— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça

dans la maison d’ici.

— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne;

mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de

Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi,

Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus

de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour

toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les

Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à

une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer

à lever une armée contre eux.

— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit? Je vous en

demande pardon.

— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je

t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est

impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui

pleurent l’empereur Napoléon.

— Vrai, Mam’selle? il y en a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là.

— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley,

qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.

— _Si pourtant_, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont

fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce

qu’elle avait la connaissance!

— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en

réponds.

— Oui-da! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là?

— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre,

Jeanne.

— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon

chapelet.

— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.

— Et à cause donc, Mam’selle?

— Parce qu’il t’aime, Jeanne.

— Il m’aime! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère?

— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.

— Et pourquoi donc?

— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble,

s’assemble, Jeanne! N’est-ce pas vrai?

Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de

Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à

l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la

marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au

panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand

Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui

inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en

gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien

contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune

fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire

dire ce que j’en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous

inquiétez de ça.

— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une

fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par

quelqu’un.

— Oh! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça,

répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je

vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je

vous ferais de la peine sans le savoir.

— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier,

et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te

consulte.

— Oh! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller!

— Tu ne m’aimes donc pas?

— Pouvez-vous dire ça!

— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou,

et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma

place, et que M. Harley veuille t’épouser.

— Est-ce que je sais, moi?

— Mais, enfin, tu peux bien supposer!

— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous

répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce

monsieur-là; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas

mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et

je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme; mais l’épouser!

Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas

contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père.

Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me

porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant.

Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n’y a rien de si

bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup

qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est

pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir

de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de

rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante

mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de

tous, je vous le jure sur mon baptême!

Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle

comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard

et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression

fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait

s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât

profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui

semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage

rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le

glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et

d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de

Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait

que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de

ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une

autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat

douloureux de la force et de la gloire.

Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette

causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en

souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa _bergère

inhumaine_, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.

Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave

que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La

difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et

il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau

tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments

romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne

le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet

d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses

mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de

l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure

et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au

héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour

se transformer en berger.

Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il

se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de

Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance

entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.

XVIII

LA FENAISON

Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir

Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour

passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait

beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à

sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume

montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui

offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant

qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux

d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines; mais, à son grand

déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à

remarquer leurs défauts; et comme elle faisait part de ses soucis à la

sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait

avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang

inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs

fois; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation,

madame de Boussac ne voulut point y croire.

M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il

essayait parfois de se conformer à ses intentions; mais lorsque

Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire

à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par

avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération

que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble,

une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur

plaise; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes,

mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même

temps que de goût, en persistant à l’épouser.

Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher

par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin

de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les

habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la

confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il

s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante,

à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait

de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull,

faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et

le mettre dans ses intérêts; mais sous le sceau du secret, et à la

condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les

manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il

s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de

sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et

comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à

personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus

riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser,

sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci

avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de

sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de

Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays,

c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard,

parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été

pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne

grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du _mylord_, et tout

le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait

une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain

chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun

bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu

que l’Anglais était _imberriaque_, c’est-à-dire un peu fou; et chaque

Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y

rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de

lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant

justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et

cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes

arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval

pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un

renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur

ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une

manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si

rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme

presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en

profite avec joie.

Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir

Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion

respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui

parce qu’il est bon! » Elle lui parlait avec une considération

particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales.

Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour,

et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou

d’émotion qui n’arrivait pas.

Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il

se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans

paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à

la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les _folles herbes_ pour ses

vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études

d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté

par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu

jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément

amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que

Jeanne avait bien _de la chance_, que la mère Tula avait eu grand’raison

de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait

plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull; mais ne

voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit

la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir

Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si

Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré

que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot

d’amourette ».

Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les

dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il

appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en

faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui

avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été

circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval

et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages

des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout

l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un

original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était

coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames

de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de

la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre

l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait

bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une

preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux

de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui,

disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On

venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où

le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir

la _belle Boussaquine_; et comme on la voyait fort rarement, il y en

avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage,

affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un

libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une

maritorne pour se désennuyer.

Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac,

grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout

haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les

sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son

frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui

racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait

croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de

mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac,

criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais

madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la

vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures

à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses

migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et

trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à

épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie

et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la

Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait

parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé

auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et

de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la

_Charmoise_, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était

détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion

hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées.

Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur

deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre

paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui,

piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son

meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur

Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa

fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener

Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à

quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et

qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait

poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été

rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait

désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas

le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle

stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres

plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait

revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait

en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à

rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était

mortellement blessé.

L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir

Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en

style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que

cela; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage,

il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme

d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour

exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est

que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité

d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser

cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa

beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements

romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle

lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente

vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la

voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par

délicatesse; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à

s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il

avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné;

il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore

embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès

l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait

le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si

sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix; et

comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il

s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la

désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait

une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une

passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui

peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à

la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il

voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la

cour à mademoiselle de Charmois; mais Elvire, avec ses talents frivoles,

ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres,

était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords

d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était

tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les

instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La

bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de

Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer.

Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte,

qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on

rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où

Jeanne avait gardé ses vaches dans les _bordures_ seulement, durant

toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute

la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à

bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la

fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la

main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus

robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par

lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la

facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant

comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse

de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux

champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur

de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il

avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne

méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez _trop bien!_ lui

disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur;

jamais je n’ai vu un _bourgeois se prendre_ (s’en acquitter) si bien.

Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme

comme nous? »

Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà

il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri,

vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las,

serrant lui-même ses récoltes, travaillant _comme un homme_, avec ses

métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et

goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste

compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me

la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la

nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front

baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec

Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes

_fourchées_ de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le

fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de

_la mouche_ qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles

têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de

tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie

perchée, auprès de sir Arthur, sur _l’avant_ de l’édifice. Cette jeune

fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des

travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits

pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de

râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait

tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées _miloches_, en

termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme

une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa

prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise;

mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle

était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin,

et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait

rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi

fardée plus que de raison par le soleil de juin.

Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa

chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une

femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir; mais

Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec

lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume »,

l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation

avec la taille carrée de l’Anglais. (_S’échauffer_, c’est prendre un

coup de soleil et la fièvre.)

Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin

au _rangeur_, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et

de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la

tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à

leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir

Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une

chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin.

Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et

causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha

enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant

dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages,

beaucoup plus intéressants dans leur animation.

— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant

de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de

ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans

notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que

Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans

ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et

si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le

poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du

paysan dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette

démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui

fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal! Le

fanon est magnifique, et le flanc a un développement immense. On prétend

que la face est stupide : c’est faux; elle exprime la force et

l’innocence; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui

cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent

bien l’art sans le savoir! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé

cette coiffure d’un style si large et si simple! Ce _frontal_ de paille

tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entre-croisement ingénieux

des courroies qui embrassent les cornes et le joug! vraiment ceci doit

être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus

majestueusement couronné.

— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en

souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art; mais il y a de la poésie

ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez,

Guillaume, regardez Jeanne! cette belle fille si douce et si forte

aussi! Forte comme un homme! Voyez! Elle enlève cinquante livres de foin

au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du

soleil jusqu’à son coucher.

— Oh! je crois ben! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction

les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui

comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur

Léon, c’est la fille la plus forte que _j’asse pas connaissue_. Elle

lève six boisseaux de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi

lestement que moi, foi d’homme! Ah! la belle fille que ça fait!

— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon;

mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi

agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues? Est-ce

qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité? Puissante

comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Iris, la

messagère des dieux. Voyons! je ne suis pas poète, moi, je ne fais pas

de ces métaphores-là quand je plaide; mais si j’étais vous, j’aurais

remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne

daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi! Le bon Dieu

devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que

toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte

jupe et une chemise; convenez que c’est charmant! Vous parlez

d’antiques! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit

rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au

cou, les manches au poignet; l’étoffe n’est ni fine ni transparente;

mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des

draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne! Ses belles

formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si

la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle! Oui,

oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi

de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres

jomâtres; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette! Les jolis

naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle,

ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces

lèvres de rose...

Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa

phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château.

Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante

description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout

cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature,

cet objet de tes secrètes pensées!... Admire et convoite! c’est moi qui

triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en

faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas.

Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur

le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus

sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des

bouviers se perdaient dans l’éloignement.

XIX

AMOUR DE JEUNE HOMME

Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une

forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en

effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et

l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le

voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation; elle courut

avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du

château. A minuit une attaque de nerfs se déclara; mais des soins

intelligents en atténuèrent la violence. A une heure, le malade fut

calme; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de

fièvre avait disparu. Le médecin se retira. A trois heures, Marie obtint

que sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, trop frêle pour

supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait.

C’était _le Connétable de Chester_, et elle s’enflammait d’une amitié

plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants

de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose

Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de

cette délicate enfant. Jeanne trouva sa _chère mignonne_ bien pâle, la

supplia d’aller se reposer aussi; et après s’être beaucoup fait prier,

Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil

parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne

avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce

fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une

de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie

allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à

trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère,

mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème calme et pastoral dont

sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre

où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des

soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié

fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et

recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait

pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence

de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de

blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de

révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule.

Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas

perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant

quelques lignes qu’elle ne comprit pas; mais elle tressaillit et se

leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un

accent douloureux.

En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son

visage dans ses mains. — Hélas! mon parrain, je vous ai fait peur, dit

Jeanne; vous m’aviez pourtant appelée.

— Je t’ai appelée, Jeanne? dit le pâle jeune homme en laissant retomber

ses mains et en prenant celles de Jeanne; et pourtant je dormais! Mais

je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici,

Jeanne? pourquoi es-tu venue dans ma chambre? Oh! mon Dieu! réponds-moi!

— C’est que vous avez été un peu malade; mais ce n’est rien, mon

parrain; vous voilà mieux, Dieu merci!

— Et tu veux t’en aller? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec

force, tu veux me quitter?

— Oh non! mon parrain! je resterai avec vous; vous savez que quand vous

n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais.

— Oh! oui, j’ai souffert, je m’en souviens! reprit le jeune baron. Tu

n’étais donc pas là?

— Oh! si fait, mon parrain!

— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne; j’ai la tête

bien faible.

— Il faut prendre de la potion, mon parrain.

— Non, non, pas de potion; ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la

mienne, me fait plus de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal

depuis que je te connais!

— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal? dit Jeanne tout épouvantée.

Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir

pour vous faire guérir?

— Jeanne! ô ma chère Jeanne! s’écria Guillaume exalté et brisé en même

temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir

depuis quelque temps surtout; depuis que tu ne m’aimes plus!

— Moi, je ne vous aime plus? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par

des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie? Il

n’y a pourtant pas de méchant monde ici!

— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne;

avoue-le! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je

t’adore...

— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain?

— C’est donc un mot que tu ne connais pas? Et pourtant M. Harley a dû

te le dire.

— Oh! non, mon parrain! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot

pareil; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me

dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous? C’est donc

pour me dire que je ne veux plus vous aimer?

— Tu m’as donc aimé, Jeanne? Oh! dis-le-moi!

— Mais je vous aime toujours, mon parrain.

— Tu m’aimes! et tu me le dis si tranquillement!

— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit

Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la

mélancolique sérénité de l’innocence calomniée.

— Oh! non! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de

Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne

me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande!

— Hélas! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du

chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça;

vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez

toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant

de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne

comprends pas bien tous les mots que vous dites.

— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer!

— Hélas! mon Dieu! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous

êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder,

grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.

— Oh! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour! s’écria

Guillaume en se tordant les mains.

— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots

à monsieur Marsillat.

— Oh! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi!...

— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez,

mon parrain!

— Le misérable t’a insultée?

— Oh! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et

d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui

n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne

m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses

_folletés_ il m’a promis bien honnêtement qu’il me _lairait_ tranquille

dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de

lui.

— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche,

dis! Allons, réponds!

— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... Mais ça me paraît que

c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça.

— Jeanne, je te comprends; tu crois que je veux te tromper, te

séduire...

— Oh! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous; vous êtes trop bon

et trop honnête pour avoir ces idées-là.

— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie!

— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que

nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons

ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux.

— Eh bien! Jeanne, si j’étais amoureux de toi?...

— Oh non! non, ça n’est pas, mon parrain! dit Jeanne en baissant les

yeux avec tristesse, c’est la maladie qui vous fait dire ça.

— Eh bien! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est

comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons.

— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air

sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité.

— Ainsi tu me repousses, tu me hais!

— Est-il possible, mon Dieu! dit Jeanne en cachant son visage baigné de

larmes, dans son tablier.

— Oh! je t’offense et je t’afflige! que je suis malheureux! je m’étais

égaré; tu n’as pas d’amour pour moi!

— Oh! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais

mieux mourir que de me mettre ça dans la tête.

— Que dis-tu donc? ô simple! ô folle! Tu croirais donc m’offenser, me

manquer de respect, peut-être? Parle, tu es folle!

— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain; mais ça

offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre

chère demoiselle. Mais, Dieu merci! je suis incapable de ça! Venir dans

votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre

dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain! Mais ça

serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en

ai eu l’idée, tant petitement que ça soit!

— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout

savoir; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais

d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais?

— Oh! mon parrain! ne parlez pas comme ça! on dirait que c’est vrai, et

si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte[18], et que je m’en

aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver

avec vous.

— Oh! ce que tu dis là est affreux! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner

ainsi de moi... Tu en aurais la force! Et moi j’ai tenté de l’avoir,

mais je l’ai tenté en vain! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je

t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant.

— Ah! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là! Vous

_m’emmêlez_ avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de

tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne

comme ça l’esprit contre moi?

— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir

lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu

m’anéantit.

— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même

blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait

fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut

que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas

avec plus d’amitié; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi,

qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de

fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le

monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne

plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me

crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.

— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu

cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement,

tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu!

laisse-moi, laisse-moi! je ne me connais plus!

Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à

sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains.

Jeanne · 第 9 / 14 题