— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas? demanda Marie à son
frère, qui était tombé dans une profonde rêverie.
— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux! répondit
Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une
indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche
n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une
exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre
et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera.
— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.
— Pas moi! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur.
C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes
ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est
exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses
vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes
excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et
de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs
et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet
égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais
vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une
merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts;
et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là
mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse
accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour! » Dans le
commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si
réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux,
une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté.
Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas
même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux
des hommes!
— Ah! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue,
j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent,
je l’admire comme un héros! Eh bien! n’en doutez pas, il est aussi sage
que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux
révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange.
Elle est, dans son espèce, une femme supérieure; et si le monde raille
et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et
pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume?
Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami!
— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur
va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde!... Il est vrai
qu’il est indépendant, lui! qu’il n’a pas de famille à respecter,
personne à ménager...
— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris.
Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous,
au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son
auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je
n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite.
— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi! dit Guillaume en
pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah! si tu savais combien
mon cœur te donne raison!
— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume; et si je suis
admirable, tu l’es bien autant que moi, frère! car voilà des larmes dans
tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait
couler.
— Mais, Jeanne? reprit Guillaume d’une voix oppressée.
— Jeanne? doutes-tu du choix de sir Arthur? Toi-même affirmes qu’il ne
se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car
Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume; tu n’as vu en
elle qu’une pauvre orpheline à secourir; tu lui sais gré des soins
qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées,
infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet;
enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la
connais, moi! Oui, moi seule; je sais que Jeanne est notre égale,
Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non,
aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation.
Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière
naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes
lectures m’avaient fait seulement pressentir! Oh! certes, Jeanne est un
être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent
jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu
leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses.
Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent
n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi,
car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me
traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du
couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire;
aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne; aucune de nos
religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est
une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le
martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que
Dieu a mis de grâce dans son cœur.
— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit
Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du
jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se
communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi
respirer un peu.
— Cher frère! cher ami! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les
mains; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre
ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles
venaient à être traduites devant son tribunal.
— Ah! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix
enthousiaste fait vibrer! s’écria douloureusement Guillaume en baisant
les mains de Marie, et il fondit en larmes.
L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus
romanesque encore que lui; mais, craignant toujours ces agitations
qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en
détourner son attention.
— Eh bien! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre?
Comment la traduire à Jeanne? comment lui persuader que c’est une
proposition sérieuse?
Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et
que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée
au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez
fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les
offres de sir Arthur, chère Marie; si elle n’en est pas éblouie, elle en
sera du moins touchée.
Et Guillaume retomba dans l’abattement.
— Attendez! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule.
Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de
Jeanne? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante
anglaise?
— Au fait! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins
étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas; on doit
supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête
naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour _miss Jane_, sa
compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan.
— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie; il s’abuse de
gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se
persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave,
soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en
français qu’en anglais! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il
trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère
poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être
davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment
auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à
Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra,
comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches.
— Je respire à présent, Marie! reprit Guillaume; j’étais oppressé à
l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle
m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver
l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur! Quelle
mystification complète, et comme il en rira avec nous! Mais il faut lui
en garder le secret, Marie; il ne faut pas que madame de Charmois, qui,
entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce
mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac,
s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur.
— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume? reprit
mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne;
elle a de l’amitié pour cette Charmois; elle ne pourrait pas se défendre
de lui raconter l’aventure.
— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne.
— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison,
comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête
le plus petit château en Espagne; elle ne voudrait jamais y croire; mais
elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation
embarrassante pour elle et pour lui.
— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer
l’envoi d’une lettre du _monsieur anglais_? car elle le saura par
Claudie.
— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse! Tiens,
avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir
Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré...
Allons-y.
— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne
saurais que dire à cette jeune fille.
— Eh bien! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut
vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des
grandes bruyères où elle faisait _pâturer_ ses chèvres, et des bonnes
fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit
malfaisant des viviers.
— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant
familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit,
mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril.
Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose
moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra,
dans quinze jours.
— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la
main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce
monsieur? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent! aussi je suis
contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle!
— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne
Jeanne?
— Oh! non, Mam’selle! Pourquoi donc que je me fâcherais? Il n’a point
l’air méchant, ce monsieur; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et
vous l’aimez!
— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme?
— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame! je ne l’ai pas beaucoup
regardé!
— Est-ce qu’il te _faisait honte_?
— Oh! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne
peux pas bien parler, et je parle comme je peux.
— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais?
— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans
l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose;
mais je n’y ai rien compris du tout.
— C’était en anglais?
— Je n’en sais rien, Mam’selle; je n’en ai pas entendu un mot.
— Est-ce qu’il riait en te parlant?
— Mais, non! il avait l’air de croire que j’étais une fille
d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit.
— Et toi, riais-tu?
— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer
votre amusement.
— Et il ne t’a pas dit un mot en français?
— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas
que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame!
j’ai trouvé ça bien drôle! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu
le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite!... le
monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon.
— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là?
— Sans doute, puisque c’était après le souper.
— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela?
— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous?
— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée?
— Oh! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser; c’était
l’histoire de rire.
— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir?
— Ah! que vous êtes maligne, ma mignonne! Mais quel plaisir voulez-vous
que ça me fasse? Je ne le connais pas, ce monsieur.
— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi?
— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.
— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure.
— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon
parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine! J’aurais bien voulu
l’embrasser, ce pauvre mignon! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se
moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit
que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en
train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il
est parti.
— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi.
Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main; ce n’était pas pour
se moquer de moi, à coup sûr.
— Oh! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur; au lieu que moi,
qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect.
— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi.
— A cause donc, Mam’selle?
— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur
presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et
qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa
maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal; je ne
savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais
alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume
serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les
gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours
le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il
était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne
pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui
persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le
grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières,
par ta douceur. Oh! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère
que j’aime tant! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions
pas comme si tu étais notre sœur?
Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement,
il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe,
n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière
elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par
le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne! oui,
Marie! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux
sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée.
Oh! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je
n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié,
de tout le bien qu’elle m’a fait! Oh! Jeanne, je ne t’ai jamais
remerciée comme je l’aurais dû! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout
vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je
t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet! Je me souviens que tu
m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant,
pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué! Toi, toujours
forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et
tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de
mon lit. Oh! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre
les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne! Et tu
n’as pas été malade, toi! Tu venais de soigner de même ta mère dans une
longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand,
après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et
pourtant je ne t’ai jamais remerciée!
— Oh! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée
bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait.
— Non, Jeanne, non! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de
je ne sais quelle tristesse; je ne pouvais ni parler, ni pleurer;
j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore.
Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir
pas dit ce que je te dis maintenant! Et depuis trois jours que je suis
ici, je ne t’ai rien dit encore; je t’ai à peine regardée... je ne sais
pas pourquoi! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que,
sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à
t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le
crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la
main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh! Jeanne, autant vaudrait me
dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi
que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux.
Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était
aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui
avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord
que sangloter pour toute réponse.
— Ah! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus
chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de
Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir!
Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu! pour que vous m’ayez tant
d’obligations! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à
Ep-Nell et à Toull? Oh! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien
le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça
fendait le cœur! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il
envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien
que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié
comme il faut. Mais le bon Dieu et la _grand’vierge_, mère de
Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous
êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour
avoir des jolis enfants; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous,
est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu!
— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras,
n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi?
— Oh! moi! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous
serve, que je ménage _votre fait_, que je soigne vos _petits mondes_
quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez!
— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi?
— Moi, Mam’selle! je ne songe pas à ça.
— Et pourquoi donc, Jeanne? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit
Guillaume, je m’en souviens! mais ce n’était pas sérieux?
— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai? dit mademoiselle de Boussac à
la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux
sourire. Tu es ennemie du mariage?
— Oh! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes
vaches qui ne mangent plus, la _mouche_ les fait enrager. C’est l’heure
de les conduire au _têt_ (au toit, à l’étable).
— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons? reprit Marie en
essayant de la retenir.
— Voyez, voyez, Mam’selle? dit Jeanne; mes vaches s’en vont toutes
seules. Elles sauteraient dans le jardin! Ne me _détemsez_ pas[15], ma
mignonne!
Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie.
— Eh bien! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle
s’en tire toujours! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je
n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il
y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait
plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens
commun.
Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune
homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et
tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En
Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées
d’autrefois; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir
déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage
intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des
épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en
lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut
bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède
propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le
monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de
divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion,
elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture
et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu,
et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle
cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis
extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies; elle eût été
vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde; à
dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute
de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois
iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans
ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait
pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui
le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les
généreux instincts de sa sœur; mais il avait aussi la faiblesse de sa
mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils
dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus
incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la
puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait
les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les
projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas
complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités
cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il
malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même.
Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut
fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses
paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou
l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la
plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures
sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle
avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la
paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une
tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire
les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce
dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa
sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière.
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[15] Faire perdre le temps, _détempser_.
XIV
SIR ARTHUR
Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un
bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont
Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et
l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses
pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à
tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait
point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement
beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à
son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui
étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant
sa mère et la famille de Charmois; mais lorsqu’il était seul avec Marie,
il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque
jour plus marqué, de son ancienne mélancolie.
Bien que Claudie fût plus spécialement _fille de chambre_, comme on dit
au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de
Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin,
Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher
pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes
les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux
ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de
sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible.
Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation,
tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements.
Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille
besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y
avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit
moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges
habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par
conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces
recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont
elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter
un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et
le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément
avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un
fait accompli; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le
fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire
n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans
qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce
qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne
pensant presque jamais; une véritable organisation rustique,
c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs
comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux,
qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la
perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne
connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits
matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les
idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité
consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que
l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour
devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une
société nouvelles; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature
produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien
apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas
besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des
sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont
tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et
annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de
comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un
nuage d’ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur
seul se sent vivre; leur esprit est borné comme la primitive innocence :
il est endormi dans le _cycle divin_ de la Genèse. On dirait, en un mot,
que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre
race que les fils d’Ève.
Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux
préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des
druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la
douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à
s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait
comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la
nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du
ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant
pas de sens au langage des hommes.
A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc
réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle
cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et
que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. »
Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par
une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en
partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il
fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour
comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée.
Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout
autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine
était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus
forte dans sa sérénité; et quand Marie lui avait fait comprendre les
souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la
puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles
disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone
d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient
de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément
le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique; c’était une
chrétienne égalitaire, une _radicaliste_ évangélique, si l’on peut
s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu.
Jeanne était une _radicaliste_ païenne, sans s’en douter davantage. Ses
superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des
druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée
que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[16]. La vierge
Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination
poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi
quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle
elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait
rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne
connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne
comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres jouissances que celles
de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la
richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se
rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été
étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée.
Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la
chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine,
celle-ci dit à sa rustique compagne : Nous avons prié pour Guillaume en
particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que
demain son front soit moins sombre!
— Eh! ma mignonne! de quoi vous inquiétez-vous? répondit Jeanne. Si mon
parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura
bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il
passera.
— Que veux-tu dire, Jeanne? Devines-tu ce que mon frère peut désirer?
— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être
tout seul. Vous autres, _mondes riches_, vous vous mariez trop tard.
Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon
parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et
des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez! Faut
conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi,
Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.
— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne! et
tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier!
— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai
pas le temps de m’ennuyer; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut
une _compagnie_.
— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne? dit
mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était
onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais
visite ne s’était présentée à cette heure indue.
— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la
grand’porte.
— Qui peut venir maintenant? Tout le monde est couché dans la maison!
— Oh dame! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois _parti_,
c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur
le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.
— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier
venu. Nous parlementerons par le guichet.
— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle!
Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barège sur sa tête, prit la
petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu
curieuse, un peu effrayée de l’aventure.
On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller
brusquement les hôtes du château.
— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le
guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez?
— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut
sur-le-champ pour celle de sir Arthur.
— Eh! vite! eh! vite! ouvrons! s’écria-t-elle en le saluant
affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet.
Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris
un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans
l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à
l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à
refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et
entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine,
et qui occupait le rez-de-chaussée.
— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous
chauffer, dit Marie; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller
maman et Guillaume.
— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, je m’y oppose...
Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa
fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement.
— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est
précieux... mais Guillaume...
Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut
sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de
la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui
n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était
habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière.
— Oui-da! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne
avec ma sœur! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le
revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de
son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses
services, et sir Arthur ne voulant à aucun prix déranger les autres
habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une
espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de
cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur
convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes
froides et aux sauces figées du repas impromptu.
— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume; voilà pourquoi
le veau gras est encore debout dans l’étable.
— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et
je vous dirai pourquoi tout à l’heure.
Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie,
et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de
sir Arthur.
— Je vous dirai présentement, mes enfants!... dit sir Arthur d’un ton
solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle
de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir.
Guillaume sentit le feu lui monter au visage.
— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais
avec gravité; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre
sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me
marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens
ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en
a.
— Nous y voici! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère
comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant.
Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées.
— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à _la personne_,
directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la
protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à
sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma
demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au
sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois
pas madame de Charmois très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous,
mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle
Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les
négociateurs de mon mariage avec miss Jane..., dont je ne sais pas le
nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité.
— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable,
surtout dans vos bizarreries; mais vous nous voyez bien malheureux, ma
sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que
nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie
dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le
dire... miss Jane n’a jamais existé.
— Ho!... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise
flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation.
— Hélas, non! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant
et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi
n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement
Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière
de la maison.
— Ho! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de
plus en plus.
— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur
la condition sociale de la personne : mais ni la cranioscopie du docteur
Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement
au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle
est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a
reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les
troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple
paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre
qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour
toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du
ciel que celles de la terre.
— Ho! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses
réflexions.
— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de
votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie
autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne
nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu.
Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons
eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait
part. Nous vous remettrons cette lettre; qu’il n’en soit jamais
question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la
Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est
une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué
d’elle.
M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était
occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles.
Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très
méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les
habitudes de Jeanne. A quoi la jeune fille répondit avec toute la
vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle
termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle
ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les
commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si
différent du monde où il avait vécu jusqu’alors.
M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge
sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui
disant : Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour
réfléchir et prendre mon parti.
— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne
ignore vos intentions...
Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume,
lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux
yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût
deviné? sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande
spontanéité et, en même temps, une grande ténacité dans ses affections.
Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied
les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre
qu’on lui avait préparée.
Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha
encore un _ho!_ étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant
de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... Jeanne, ayant
le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble,
présidait à la distribution du linge, et _le fin_ ne passait jamais que
par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à
ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser
les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des
coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements; mais,
comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore
l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa
physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la
vulgarité de ses attributions. A la voir nouer lentement les cordons de
ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, on eût dit d’une
grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les
sacrifices.
L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit
cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de
sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que
sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans
un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la
tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à
Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui
parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait
osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil
en poussant un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, demain,
dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je
vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte
conseil.
— Vous comptez donc veiller? lui demanda Guillaume, qui, malgré son
affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique
dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien
dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous
rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain.
M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement
jaloux de sa liberté et de son courage.
Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées
dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses
pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son
fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y
avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte.
Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau
couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça,
Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table; et elle porta
la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que
cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort,
alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son
fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la
pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les
porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une
question? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit
d’un air tranquille qu’elle attendait ses _commandements_.
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[16] On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait des
augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de
l’être qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le
christianisme n’est qu’un développement.
XV
NUIT BLANCHE
« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre
intention est de vous marier? »
Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que
jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être
admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité; mais il n’était
orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte
d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé
d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état
chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de
mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient
naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de
n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et
embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de
s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses
et philosophiques. _Loyauté_, _dévouement_, _patience_, telle était sa
devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son
imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous
de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et
peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de
l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il
s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait
donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion,
et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le
choquaient. Alors il ne répondait que par ce _ho_! qui disait beaucoup
dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de
son mécontentement, et quelquefois de sa joie.
Jeanne fut très étonnée de cette question dans la bouche d’un homme
qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter,
Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela?
— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande,
mademoiselle Jeanne, très sérieusement, si vous êtes libre de vous
marier?
— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.
— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis
chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.
— Et pour qui donc, Monsieur?
— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir
pour qui.
— C’est vrai! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc
bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien?
— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne
voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que
vous ne pouvez pas épouser?
— Ah çà! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas
grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas.
— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un
ami.
— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis
puisque nous ne nous connaissons quasiment pas?
— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très bien sans que vous me
connaissiez.
— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez
connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici?
Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse,
bien innocente à la vérité.
— Peut-être que je l’ai connue, votre mère? dit-il, devinant que
c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne.
Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé
à regarder la figure de l’Anglais; elle ne se rendait pas compte de son
âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une
épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques,
le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa
manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien
de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait
pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.
— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent,
dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi
là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire?
— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M.
Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me
fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter
tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre
condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge
de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et
répondez-moi sans crainte.
— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne,
peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais
ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs,
je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne
ne me fait envie pour le mariage.
— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous
paraissez tant aimer et regretter?
— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne
demande pas mieux.
M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie
et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas.
— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire
faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me
direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le
mariage?
— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle
de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas
du tout!
— Eh bien! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi,
moi? En ce cas, je ne dis plus rien; mon intention n’est pas de vous
offenser.
— Oh! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été
impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que,
pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité.
Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai
pas.
— Eh bien! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous
désireriez le mari que vous accepteriez?
— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me
demandez là.
— Mais je suppose! Vous ne pouvez même pas supposer? Vous ne savez donc
pas ce qu’on entend par une supposition?
— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.
— Eh bien! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari,
comment le voudriez-vous?
— Vous m’en demandez trop! Je vous dis que je ne sais pas.
— Eh bien! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas? Vous ne savez pas
non plus? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous?
— Oh! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre
moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les
pauvres, et que je mourrai comme les pauvres!
— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous?
— Je dirais non, Monsieur.
— Oh! pourquoi cela?
— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr.
— Vous croyez que les riches sont méchants?
— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont
bien riches, et ils sont très bons.
— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire,
et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser?
— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se
moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui.
— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de
pauvreté pour être digne de vous? s’écria sir Arthur frappé de surprise,
et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne.
— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant
pas suffisant.
— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l’Anglais exalté
intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez
pour consentir à tout.
— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous
en réponds; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée
intéressée, il s’en repentirait bien un jour!
— Je ne comprends plus... Oh!... expliquez-vous! s’écria sir Arthur,
qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens
des énigmes de la bergère d’Ep-Nell.
— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas
vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire
marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma
mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée.