C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui

guettait son réveil; c’est encore lui qui lui expliqua comment il

l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à

s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui

l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et

de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à

la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident

à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on

avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin

pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière

pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le

curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des

personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la

dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape,

et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très

bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et

lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement

dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la

cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui

semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois.

Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin,

ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons,

Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont

suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient

bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de

suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur

tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir

et non pas le mien. »

Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la

cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages

d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage

généreux et plein d’une noble simplicité.

— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus _anciens_, tu

peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix,

nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que

nous pourrons.

— En vous remerciant, mes braves _mondes_, pour toutes vos amitiés,

répondit Jeanne; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop

embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis

jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée

de me louer dans quelque métairie.

— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue,

Jeanne! En attendant, faut demeurer _en_ quelque part?

— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère,

madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement.

— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les

autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents.

Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le

curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un

homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards

farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder

son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé.

— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M.

le curé et à ton parrain; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que

j’ai besoin de toi.

— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume

n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai

pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous

obéir.

— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux

plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente,

qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être

obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas

seulement une étable pour se retirer?

— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit

pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain

m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais

tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde

rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps.

— Eh! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes? qu’est-ce qui les

fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire?

— C’est vous, ma tante; vous êtes encore assez jeune et assez forte

pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que

vous ne vouliez pas me la confier.

— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services,

Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne

devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle;

laissez-la donc libre de ses actions.

— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant,

déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que

j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot!

Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas

mariée, afin de lui laisser mon bien!

— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne

avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler _que_ vous vous étiez privée

de ça pour moi.

— Eh bien! oui, je me marierai! J’ai encore un peu de bien, va! et ça

n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon

homme.

— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en

haussant les épaules.

— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme

ça! Ah! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé

sa bénédiction sur le lit de la mort!

Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle

tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante,

afin de l’apaiser; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui

était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle

s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé,

je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire

bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça ne

se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes;

mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité

que mon parrain veut me faire.

— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume.

— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à

ma tante que je veux me louer; c’est mon devoir; et si elle n’est pas

heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai.

Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du

baptême.

— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure

comme ça! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux,

l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du

foyer.

— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne; mais vous

direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.

— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir! s’écria le curé, qui ne put

contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.

— C’est bien, monsieur l’abbé! répondit Raguet. Y en a qui sont

toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux; y en a aussi qui

parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont

de plus mauvaises pensées que moi.

— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père

Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des

autres.

Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de

Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans

pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait

n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme

et patiente.

— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici? lui dit Guillaume, en le

toisant avec hauteur.

— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de

plus gros que vous ne m’ont pas _épeuré_.

— Mais vous allez sortir d’ici! s’écria Guillaume en s’armant de la

fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le

mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.

— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer

aucune crainte, je ne demandons pas mieux; on n’est pas déjà en si bonne

compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.

— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique.

Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens!

soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet

répondit par un sourire d’intelligence.

— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement

vers la porte. En voilà assez, mes braves gens! Sans adieu. Et il partit

sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et

grommelait des imprécations entre ses dents.

— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés.

— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un

scélérat.

— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec

légèreté.

— Ah! ma pauvre Jeanne! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux

pour toi. Oh! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces

_gensses_-là te feront du tort.

— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et

en faisant le signe de la croix; s’il y a des mauvais esprits contre

moi, il y a aussi pour moi des bon esprits.

— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous

avez des amis qui ne vous abandonneront pas.

— Oh! je le sais bien! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux,

répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en

tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous

aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour

moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du

feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de

ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant; tout le

monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont

méchants et sans raison.

Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme

c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la

reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin

d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité.

Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant

au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut

assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile!

— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me

dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper

de ton sort?

— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je

dois me retirer; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil,

vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez; je ne

veux rien de plus.

— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté?

c’est de la méfiance contre moi.

— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable!

mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause

de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous,

c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera _consentante_ de

tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus

d’argent que ce n’est de besoin.

— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne?

— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien; pas vrai, monsieur

Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull,

que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et

que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison?

— Ah! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la

bonté de vous occuper de mes affaires à ce point?

— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne? je ne m’en souviens pas,

dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence.

— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles

enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma

maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.

— Ah! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un

chat, M. Léon t’a proposé ça?

— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M. Léon préfère être ton

bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne?

— Oh! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne

l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça

par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai

bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je

ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.

— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.

— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon

cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai

jamais ça.

— Peste soit de l’innocente! pensa Marsillat, très mortifié de voir

ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.

— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon

parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne

serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où

elle _a mouru_. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien

pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin.

Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut? j’aurais aimé ce qui

_m’aurait venu_ de ma mère, voilà tout.

— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons

de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé

facilement un mari, ma pauvre Jeanne! au lieu qu’à présent...!

— A présent? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même

quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison,

allez!

— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même

temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse

et rebondie du gros Cadet.

Mais Jeanne répondit :

— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça,

mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.

— A d’autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question

par-dessous jambe.

— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme;

monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.

— Ah! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d’un ton de persiflage.

Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles!

— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le

curé avec gravité.

— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.

— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec

une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère

et de son accent.

Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce

un secret, en effet? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.

— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé

que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas,

mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait

bâtir un _château_.

— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le

baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle

avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée

peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante

l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la

voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez

bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne.

— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume

sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son

caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.

— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il

faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement

s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où

désirez-vous vous installer d’abord?... Aujourd’hui, par exemple!

— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? s’écria Claudie avec une affectueuse

spontanéité.

— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi

pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.

— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de

l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que

vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de

votre dépense.

— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour

accepter de moi le plus léger service!

— Oh! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon

cœur, venant de vous.

— Eh! de quoi vous embarrassez-vous, curé? dit nonchalamment Marsillat;

votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.

— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M.

Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un

homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues.

— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat.

C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et

qu’il la présente à sa mère.

Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait

pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.

— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée.

Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout.

Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas

pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire

souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en

trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette

distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous

n’aurez rien à redouter.

— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça,

monsieur le curé?

— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance

d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont

vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui

près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en

venant dès aujourd’hui trouver ma mère.

— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et

qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre

volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac,

à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de

Toull-Sainte-Croix!

— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez

libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous

verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur,

vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et

saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous

entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée

et protégée.

Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la

_grand’dame_ de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui

ôtait _quasiment_ l’esprit.

— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine,

dit le curé; et il insista si bien que Jeanne céda.

Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de

proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que

Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de

l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe.

Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir

Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un

troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le

cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le

même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un

_bourgeois_, c’eût été bien différent.

Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes,

et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une

forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.

Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait

mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à

Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la

grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.

— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu _te loues_ à Boussac, tâche de

me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien

mon affaire de demeurer à la ville, moi!

— Et moi, j’y demeurerais ben _arrié_ (aussi)! dit le gros Cadet; c’est

rudement joli la ville de Boussac! c’est la pu brave ville que j’asse

pas connaissue.

— Je crois bien, imbécile! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre!

Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument

Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village,

à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à

baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il

vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une

figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt

reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit

Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans

une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout

seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer

avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente

pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du

pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez

rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur

de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été,

lorsque _la chevaline_ est au pâturage, que certains chaudronniers

d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie.

Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à

poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et

prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays

d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait

doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne,

ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf

l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune

mauvaise action.

— Est-ce vous, monsieur Marsillat? dit-il d’une voix traînante,

quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon.

— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat;

venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui

prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles.

— Oh! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous

ne voudriez pas m’en faire.

— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela.

— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.

— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause :

mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi

vous êtes capable...

— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien

avoué.

— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon; mais il ne

s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil

d’affaires.

— Je n’ai pas le temps; vous pouvez venir le samedi à mon étude...

— Oh! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite

ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.

— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous

dire.

— Si fait, Monsieur, si fait! attendez donc que je vous aide à arranger

votre chevau!

— Nullement, n’y touchez pas.

— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter,

que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec

elle?

— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe?

— Vous le savez ben!

— Non.

— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens.

— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet

pousserait l’impudence.

— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe

à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa

tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...

— Non, après?

— Dame! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant

qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition!...

— Vous êtes un drôle, une canaille; voilà comment je plaiderais pour

vous.

— Oh! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben

fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce;

vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là!

— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me

débarrasser des mendiants importuns par une aumône; mais user de

violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui

m’aiderait... une supposition!... à commettre un crime... c’est ce qui

ne sera jamais. Bonsoir, l’ami!

— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet.

Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups

de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea,

au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à

pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il

n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est

assez! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie.

Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais

malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des

pensées si noires.

Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se

fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la

grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur

Jeanne. Écoutez! lui cria Léon; et Raguet revint sur ses pas.

— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le

moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je

cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un

bandit.

— Oh da! vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat;

ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit!

— Vous vous trompez, dit Marsillat; un avocat peut avoir été la dupe de

son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit,

et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez

menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles.

Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi

Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si

fort à ses rivaux.

Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de

Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant.

Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur _la Grise_. Raguet, caché

derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à

comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut

de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas

mon thermomètre! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un

grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix.

-----

[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.

X

LES PROJETS DE MARIAGE

La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population

de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des

plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est

pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des

collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre

ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de

torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent

une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait

parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette

résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais

préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat

et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses

magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins

déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons

du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues

nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est

bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de

magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de

leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et

n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y

est belle et claire; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux

derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop

badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une

relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol,

qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine

rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos

provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du

terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie

essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller

par leurs monuments.

Il y a cependant un monument à Boussac; c’est le château d’origine

romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit

reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux

et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds

d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a

la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous

voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes

les hauteurs.

Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la

façade armoriée regardent la ville; mais l’autre face plonge avec le roc

perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine

un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les

rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon,

une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses

fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications

subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame

de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac,

passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à

volonté.

Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première

partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois,

assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air

plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était

aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur

les arbres une légère teinte verte mêlée de brun; les amandiers et les

abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient

en fleurs; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur

de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand

salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles

épaisses du vieux manoir.

La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses

tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le

château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par

Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité.

Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui

trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont

charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles

sont revenues à celui qui les avait fait faire _ad hoc_, Pierre

d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes

sont de la fin du XV^{e} siècle. Ces tableaux ouvragés sont des

chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort

curieuse.

Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque

de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges

d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi

dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie

mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs

encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux

des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où

il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de

nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.

Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit

des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre; car

elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse _entre chien

et loup_.

L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également

partagé entre elles deux. Elles avaient été belles; du moins la

physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore;

mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui

ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.

Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la

dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois

renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue

depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs

caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un

voisinage et une société de son rang.

— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en

vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château.

— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac;

cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à

chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris.

— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si

gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer

dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près

de vous; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à

venir s’y enterrer.

— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez

accepté cette résidence.

— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir... deux

fois, trois fois!

— Deux fois! Moi, je n’ai rien oublié.

— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de

vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins

pauvre et moins laide dans mes souvenirs.

— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps.

Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe.

— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous

confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la

carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point

d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous

pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris?

— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille? J’ai deux

enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous

deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la

répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son

indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines

hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille

sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée...

— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à

partager entre eux deux?

— A peu près.

— Ce n’est pas mal, cela! Si nous en avions autant, nous ne serions pas

sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture,

nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous

décidément Guillaume?

— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. Après plus d’un an

d’absence, jugez de ma soif de le revoir!

— Oh! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant! Je voudrais

bien savoir s’il reconnaîtra Elvire? Elle est tellement grandie! La

trouvez-vous belle, ma fille?

— Elle est assurément fort bien, charmante!

— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas?

Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins

bien élevée, je parie.

— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne.

— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère?

— Oh! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez! les entendez-vous

rire, ici au-dessous, dans leur chambre? Vous voyez bien que Marie pas

plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie!

— Comment! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela? A coup sûr ce

n’est pas Marie! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la

fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient

nos filles pour des butordes comme les leurs.

— Eh! laissez-les rire! c’est de leur âge! Nos filles seront plus

heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à

leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui

avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire,

nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue.

— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez

l’empire.

— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes

opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme

position à la chute de Buonaparte.

— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari; car s’il eût

vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres

fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers

aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait

donner quelque bonne place en province.

— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur.

— Il s’en serait détaché de son _empereur_!

— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition,

mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien

avouer que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand

prestige.

— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de

Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais

quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses

véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs.

— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était

d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses

revers.

— C’était une tête romanesque, lui aussi : un digne homme, j’en

conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si

souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.

— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l’ai jamais été

de vous.

— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un peu!

— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... Et vous

l’étiez excessivement.

— Méchante!... Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là?

— Plus ou moins...

— Vous étiez folle de toilette, allons donc! et vous faisiez pour cela

des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises.

— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que

ce soit tout à fait la même chose?

— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si j’ai été coquette, si je

le suis encore un peu, je suis excusable; mon mari n’était pas aimable

comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles! c’est

intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah!

les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de

crier est vraiment de mauvais ton!

— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont les servantes;

c’est Claudie... je reconnais sa voix.

— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie?... est-ce la belle

blonde?

— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma

filleule.

— Eh! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se

divertir dans la compagnie de ces servantes?

— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu... c’est fort

innocent! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre

pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon

exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse _ex professo_...

Elle est légère, bien découplée et ne manque pas de grâce.

— Et l’autre, la belle? danse-t-elle aussi?

— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général,

c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix.

— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes?

— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris

que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province; c’est

une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous

conseille.

— Mais elles ne savent rien faire? Qui est-ce qui vous habille? Qui

est-ce qui coiffe Marie?

— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une

fille remarquablement éducable.

— Et l’autre? que fait-elle? Je la vois moins souvent dans la maison.

— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans

la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge, et conserve les

fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine,

moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie; mais c’est un

excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est

devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a

faite là pour ma maison.

— Ah! c’est Guillaume qui vous l’a donnée? Il l’a prise sur sa jolie

figure, et cela prouve qu’il s’y connaît.

— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir

des yeux pour ces pauvres créatures.

— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me

rappelle fort bien qu’un jour, ici, _jadis_, je vous trouvai tout en

larmes, et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de

votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop

belle.

— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part.

La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu

lente, un peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. J’avais

alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et

meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un

jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta,

pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très punie,

car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi.

Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de

laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques

offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je

fus un peu offensée d’un tel orgueil; puis vint la mort de mon pauvre

mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de

Guillaume; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois,

peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce

pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait

été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de

Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent.

— Ah! la fille de... la nourrice? La fille de la nourrice, cette

blonde? Je l’ai vue toute petite chez vous.

— Elle a beaucoup des manières et même des _manies_ de sa mère; mais

elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment,

la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me

rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part.

J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais

c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable

maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le

soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par

reconnaissance.

— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête.

Est-ce à cause d’elle?

— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de

semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où

Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière

frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale.

— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela? vous me l’avez écrit dans

le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on

l’oublie.

— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure? que cette

chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de

mourir? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son

chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble

élan de charité? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.

— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie!

— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne

mes poules et ma laiterie.

— Et Guillaume?

— Eh bien, quoi! Guillaume?

— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui?

— Il a fait une jolie romance; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et

ne saurait pas la chanter... D’ailleurs, elle est fort sensible, pour

une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se

mette à pleurer.

— Ah! elle a le cœur sensible?... Est-ce que Guillaume...

— Que demandez-vous?

— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si

longtemps Guillaume après tout cela?

— Hélas! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre.

Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes

poignantes pour l’avenir.

— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir?

— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif,

une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils; il

ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment

protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause

morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les

voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en

Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force,

l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur

m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier

lieu, que je vais en juger!

— C’était un charmant jeune homme que Guillaume! reprit madame de

Charmois, devenue tout à coup pensive; il me tarde de le revoir. — Mais

dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il

aussi riche qu’on le dit?

— Pas très riche pour un Anglais qui voyage; mais enfin, il a bien un

million de fortune.

— Eh! c’est fort joli, cela!... Est-ce que vous ne pensez pas que ce

serait un joli parti pour Marie?

— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune! Eh bien!

je vous assure que je n’ai jamais songé à cela.

— Et en quoi la chose serait-elle impossible? N’est-ce pas une bonne

idée que je vous donne?

— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est

rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de

rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à

beaucoup moins pour elle.

— Bah! elle est jolie! et votre Anglais, autant que je me le rappelle,

est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie,

et Marie pourrait bien lui tourner la tête.

— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas.

Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières!

— Folie que tout cela! vous serez bien plus fières avec un million de

fortune.

— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en

supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre.

— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de

son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les

jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne.

— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très enfant, très

simple, et sans aucune ambition.

— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il

est encore jeune... à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il?

— Quelque chose comme trente ans.

— Ouf! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante,

l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les

jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de

l’esprit ils sont plus méfiants. On persuaderait facilement à un homme

de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout

est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un

grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il

n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion.

Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne

d’en mourir.

Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par

faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas

suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins

corrompue que madame de Charmois; mais il en avait fait comme de toutes

les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne

frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime

collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement.

Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la

lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien

elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle

avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était

pas intrigante; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la

scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais

inventé rien de bas et de pervers; mais au lieu d’être indignée de ces

vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés

d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une

intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas

d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler

et condamner doucettement les inventeurs de la ruse; mais capable

pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à

son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains.

La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement.

Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour

se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une

pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre

mérite! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce

chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille,

pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur

gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait

commencé par jeter son dévolu.

XI

LE POISSON D’AVRIL

La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de

rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux

demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu

occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir.

Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le

compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni

l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez

bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa

mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des

épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fît madame de Charmois

pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois

d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même

il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur

que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre.

Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa

compagne; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un

peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long,

elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux; mais

l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son

regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si

généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques

instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime

et son affection.

Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant,

ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles

entrèrent dans le grand salon...

— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et

dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux

dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle

sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première

s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux

demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la

comédie.

Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la

désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse

Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette

n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil

impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une

de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac

dire en riant :

— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse!...

— De l’Empire! ajouta la Charmois en se rasseyant... C’était donc là la

cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles?

— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1^{er} avril! s’écria Marie de

Boussac. Nous vous avons servi le _poisson_ de rigueur. C’était notre

devoir... et notre droit!

— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame

de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que

je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui

se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on

vous regarde.

— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois bien que Madame s’amuse

de ça et que ça ne peut la fâcher.

— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., dit Jeanne en avançant

avec timidité. Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c’est

mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer.

— Comment, c’est Jeanne? dit madame de Boussac; je savais bien que ce

ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître.

Ah! mais, c’est qu’elle est fort bien!

— C’est là Jeanne? pas possible! s’écria madame de Charmois. Qui donc

l’a si bien habillée?... c’est incroyable comme elle est bien!

— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère

que j’ai réussi.

— Ah! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle! dit Jeanne qui s’était

patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça me

fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est

jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai?

— Non, non, pas encore, Jeanne! oh! ma chère Jeanne, je t’en prie,

reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là! je

parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte?

— Ah! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi

du monde Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que

tout au monde.

— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire? dit madame de Charmois à sa

fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon.

— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à

Jeanne, qui est de ma taille.

— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir,

éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça

tant seulement tous les dimanches.

Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très

déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage

rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe; mais la robe longue et

drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses

cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et

courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les

dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses

manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe

bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même

effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne

manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet

instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme.

Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle

en demoiselle qu’en villageoise; la vigueur de ses formes n’avait rien

de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait

toujours une contenance grave et posée. Son teint de _lis et de roses_

(pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y

avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et

plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses

cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards,

s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de

Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête

admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu

besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les

jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y

avait que son pied qui fût mal déguisé; c’était celui d’une statue

grecque; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était

trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers

étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des

extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps

humain.

— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai

jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait

créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A

présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin.

Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux

déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se

répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et

demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront _aux champs_ pour

savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la

ville de Boussac goûtera au poisson d’avril.

— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en

prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre

de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les

mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait

nullement.

— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire

croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens

des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne

poussez pas cela plus loin, mon enfant.

— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien! nous y renonçons

bien vite, maman.

— Ah! bien, voilà tout notre amusement fini! dit Elvire en reprenant

tout à coup son air boudeur; c’est bien la peine d’avoir passé tant de

temps à les costumer! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne

voulez jamais qu’on s’amuse! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac

n’aurait pas songé à nous le défendre.

— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et

faire naître dès l’abord des préventions contre nous!

— Le beau malheur de choquer des sots! reprit Elvire, qui était toute

rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence

expansive et franche.

Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si

tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain

Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs

campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait

substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa

marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon _à tout

faire_, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie,

qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller

ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de

Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé

dans l’art de faire _pâturer les bêtes_. Il était un peu lourd, un peu

maladroit, _cassait_ beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le

chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six

mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au

demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se

faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la _grand’dame_ de Boussac

avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que

Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait

sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de

l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été

désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une

niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.

Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant

confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement

les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma

les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de

mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie

gardaient parfaitement leur sérieux.

Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait

en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les

deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie,

qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les

soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles,

avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage.

Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la

maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce

jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie

et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence.

Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le

malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort

pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et

mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était

montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui

avait jamais adressé de paroles désobligeantes; bien au contraire, il

l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton

glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et

de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger

vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à

sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas

quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou

devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son

balcon.

Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu

bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce

à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de

prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne

soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à

l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle

s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer

ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute

émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque

Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait

sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie

dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours

d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus

abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à

Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui

demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère,

à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat

avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume

avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé

comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale.

De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait

d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un

théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses

premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac

pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses

propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac.

Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la

dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune; en un mot, il

s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la

châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion

auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la

forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer

sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous

l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.

La _grand’dame_ de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien

un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à

complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle

s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de

son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant

pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse

sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses

gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et

qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les

yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de

libertin devant les demoiselles.

— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite.

J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de

graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à

plusieurs reprises si vous étiez chez vous.

— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de

Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille.

— Et que vous ne connaissez pas? ajouta madame de Boussac. Voilà ce

qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du

pays, monsieur Léon.

— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril? dit en

souriant mademoiselle de Boussac.

— Ah! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais

jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous

permettre envers moi dans ce moment même.

— Comment cela?

— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui

reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.

Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de

grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de

Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute

son attention.

— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand

Cadet ne m’a pas _reconnaissue_ du tout? s’écria Claudie en se levant et

en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine.

— Avec quelle grâce elle manie l’éventail! reprit Marsillat toujours

railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté

andalouse.

— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon? demanda

Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.

Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à

ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat,

et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la

position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx

d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré

du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre

attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne

détachait pas ses yeux de la belle Jeanne.

— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir

cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour

le roulement d’une voiture...

— Eh non! ma chère, c’est une charrette qui rentre.

— N’importe! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour

moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait

beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à

fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles.

Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à

marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous

dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons! vous riez de

tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de

contrebande.

La grosse Charmois se leva; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet,

tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon

en criant et en riant à se luxer la mâchoire :

— Madame! les v’là! not’ maîtresse! Ça les est! Ça les est; foi

d’homme!

— Mon fils! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul

commentaire de la tendresse maternelle.

Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant

Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la

joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir

Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans

les embrassades et les effusions de famille.

XII

UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE

J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de

Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le

ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.

En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il

avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère

en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur

bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une

assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser

tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en

le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable

médecin; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat,

contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes

préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des

paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur

arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse

sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté

rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de

fortune, dans le choix d’une épouse.

Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se

lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins

d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir

pas vingt ans de moins.

Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant

plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux

Messieurs si bien habillés; l’autre attendrie de la joie de sa marraine,

et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se

cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume.

— Comme ce grand Monsieur parle drôlement! disait Claudie, surprise de

l’accent britannique très prononcé de sir Arthur.

— Tu vois bien qu’il parle anglais! lui répondit d’un air avisé Cadet,

qui s’était rapproché d’elle.

— C’est donc ça de l’anglais? reprit Claudie; ça se comprend bien tout

de même.

— Ce Monsieur est un Anglais? dit Jeanne à son tour; et, conservant

contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans

le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût

l’air d’un _chrétien_ plus que d’un démon.

— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon

du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves

personnages inconnus.

— Ah! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais

j’admire votre astuce! vous mentez avec un sang-froid!...

— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé

d’être sur mes gardes! il tenait tellement à vous surprendre.

— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son

parler lent. J’étais _passionné_ contre vous depuis un jour de 1^{er}

avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille

contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque

mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour

de vous mystifier.

— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe

d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne

pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril?

— C’est _immepossible_! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle!

En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans

la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ

pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le

jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de

dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire :

J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès

qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce

nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la

première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa

filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de

servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie,

et il se sentit pénétré de joie et de terreur.

Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection

paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans

l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien

encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions

capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne.

Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans

doute, on lui avait donné de l’éducation; il allait entendre un langage

épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine

de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions! Il s’approcha

d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia.

Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de

mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne

sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La

pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur,

et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui

attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat

avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle

s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de

paysanne, et préparer le souper de son parrain.

Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement

frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne

pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet

d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves?

Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle

particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il

venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome?

— Quelle est cette jeune Miss? demanda-t-il à Marsillat.

— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit

tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de

Marie; c’est _miss Jane_; l’autre est _miss Claudia_, la gouvernante de

mademoiselle Marie.

— Miss Jane! gouvernante! répéta l’Anglais avec stupeur.

— Eh bien! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore

quelque poisson d’avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour

sans que vous soyez sur vos gardes.

Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes,

et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise

pendant le souper.

On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur,

malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la

résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé

par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des

propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il

s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours.

Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient

Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le

dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en

paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en

demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon

une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il

voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des

grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet.

Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé

son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes

où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.

— Claudie était donc déguisée tout à l’heure? demanda-t-il à Marie,

placée près de lui.

— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1^{er}

avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir

besoin de nous amuser.

— Et Jeanne était donc déguisée aussi?

— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue?

— Pas très bien! dit Guillaume préoccupé.

— Allons donc! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de

cérémonies! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir

Arthur.

— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.

— Ah! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions?

Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à

haute voix, sir Arthur sur l’article mariage.

— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à

Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de

Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié;

vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si

vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après

le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas

militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant,

vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon si je ne

me souviens pas bien.

Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que

l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le

manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la

poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit; mais la

Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons

pour arriver à ses fins.

— Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut

fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu

conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est

temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de

l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence

à devenir vieux garçon.

— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on

prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme

heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard.

— A la bonne heure! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne

se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute?

— Non, pas précisément.

— Ah! vous êtes incertain?

— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif.

— Je comprends! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux.

— Je ne suis pas _amoureuse_, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le

devenir.

Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché

quelqu’un.

— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est

plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en

baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre

chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées?

— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais

en riant.

— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette.

Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait

justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles

dents! Que les petites filles sont sottes! Je suis sûr, monsieur Harley,

reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous

avez de l’ambition?

— Beaucoup, Madame!

— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez

être plus riche encore.

— Oh! je suis beaucoup plus ambitieux que cela!

— Vous voulez un grand nom?

— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer.

— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de

prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non

illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de

considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans

être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une

Montmorency... soit du moins...

— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans

se déconcerter.

— Eh! mon Dieu! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc

immensément riche?

— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de _mon_

femme. Voilà mon ambition.

— Ah! le drôle de corps! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a

pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour

avoir de l’esprit! mais vous en avez à revendre, mon cher!

— Vous êtes beaucoup trop _bon_, Madame.

— C’est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous seriez le plus

charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous

ne demandez qu’à être aimé; vous méritez trop de l’être pour qu’une

femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer.

— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme

digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très

rare en France, où les femmes ont tant d’esprit!

— Eh bien, vous vous trompez! j’en connais qui ont plus de cœur encore

que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai

cela.

— Dans _houit_ jours! c’est bien long, dit l’Anglais avec une

tranquillité remarquable.

— Ah! que vous êtes pressé! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu

satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons! j’espère

que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je

connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai! comme si vous

étiez mon fils.

— Vous êtes bien _bon_! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire

d’ironie.

On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra

apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement

conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne,

avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour

être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au

milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre

et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour

servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de

Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle

évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement

écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à

la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla

avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne

était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même.

Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales

de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en

s’adressant à mademoiselle de Boussac :

— C’est bien! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez

m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en

déplaise.

Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle

regarda sir Arthur d’un air étonné.

— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais; mais elle est

aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un

seul instant.

— Je vous demande bien pardon, dit Marie; vous avez pris notre belle

laitière pour une gouvernante anglaise; et Dieu sait si je songeais à

vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.

— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément

déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.

— Ah! c’est trop fort! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de

rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons!

— Bonne comédie! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.

Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais

mystifié; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt

de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il

s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la

belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux

d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme

du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de

table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en

cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que

Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur,

reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir

les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de

revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son

cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il

montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là

avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air

futé, à demi-voix :

— Ah çà! vous m’avez promis de me consulter! N’allez pas vous embarquer

dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde,

moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des

informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.

— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu

railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna

méthodiquement sur sa poitrine; dans _houit_ jours, nous parlerons de

cela, et peut-être vous en écrirai-je avant _houit_ jours, car je suis

un homme très _immepatiente_.

Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus

doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la

nuit. Il m’en écrira avant huit jours! répétait-elle en agitant sur son

oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à _moi_ qu’il compte

écrire et non à madame de Boussac! Donc c’est à ma fille qu’il pense.

Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je

lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il

a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle

sérieusement; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne

se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit

de la mère! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de

beaux yeux, mais elle est si maigre! elle a l’air d’un enfant, et l’idée

du mariage ne vient pas en la regardant.

Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac

lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant :

« Madame,

« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de

m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon

intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de

votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la

fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec

respect, etc.

« Arthur Harley. »

XIII

LE FRÈRE ET LA SŒUR

Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame

de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne

voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon

tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et

malséants.

— Non! non! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur

comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en

effet une _miss Jane_, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie

et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire

veut l’épouser! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui

apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril! Non, un homme de bonne

compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec

une laveuse de vaisselle.

— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si

dupe que vous croyez; il a très bien compris que Jeanne est une

servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa

demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui

avoir jeté nos filles à la tête.

— Si telle est son intention, il s’en repentira! s’écria madame de

Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et

j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous

allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte.

— Et pourquoi donc? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant?

— C’est une coquette insigne!

— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie.

— Eh bien! n’importe! elle est belle, elle plaît! elle fait du tort à

nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici.

Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame

de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y

contraindrai bien! » se dit tout bas madame de Charmois; et elle feignit

de renoncer à cette idée.

— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le

billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y

donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close

là-dessus.

— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas

l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon

pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être

censée en rien savoir.

— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être _censée_

avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera _censé_ égaré, et si votre

Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.

Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager

dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le

critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui

sa mauvaise humeur.

Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait

relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en

une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à

ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane; et comme il ne

se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom,

écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français

la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire

et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de

comprendre à qui cette lettre était destinée.

— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous?

dit-elle au messager. C’est drôle! Il faut qu’il ait oublié ou perdu

quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait

mieux fait; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et

faut-il faire une réponse à ça?

— Eh! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais

est reparti pour Paris.

— Allons! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son

tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches.

— Non, non! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur

anglais a dit qu’il fallait _y_ donner à elle-même, tout de suite en

arrivant.

— Ah! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie; et retroussant le coin

de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie,

où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais

elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de

Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre,

pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna

pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en

se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les

talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à

Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne?

— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne

sait-elle lire?

— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant

plus que c’est écrit en anglais.

Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout

Marie, et ils lurent ce qui suit :

« Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la

résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon

phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à

la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle

figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants,

mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon

émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre

compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que

votre âme est un type de perfection comme votre figure.

Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis

destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de

retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze

jours, de mettre à vos pieds une affection sincère,

respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre

admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon

caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille,

afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous

me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma

demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus

dévoué.

Jeanne · 第 7 / 14 题