Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et

s’efforça de comprendre ce mot _d’appui_, nouveau en ce sens pour son

oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour

ne pas deviner très vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et

répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir

ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain.

— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque

j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice.

— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de

dire qu’elle était bonne! et Jeanne recommença à pleurer en silence.

— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne?

— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain!

— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle?

— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très

propre.

— Mais elle est d’un caractère difficile?

— Oh non! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger,

et d’ailleurs elle fait tout elle-même.

La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui

répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas

pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le

maître.

— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle

aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je

donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement

élémentaire?

— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne

s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule?

— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers

expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La

volonté du bon Dieu soit faite! mais ce qui me fâche le plus de m’en

aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh! elle avait

bien raison! ça fait rudement de peine de perdre sa mère! Que le bon

Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain!

Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires; mais le son de sa voix

suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son

désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à

s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un

attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et

il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne! bien bonne!

— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon

de dire ça! Mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe _à mort_, vous

n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.

— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.

— Hélas! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie.

Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude

temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne _peuve_ pas

passer le _rio_ (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle

prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme!

elle m’a trouvée à moitié chemin; mais elle s’était tant mouillé les

pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.

— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins?

— Oh! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin; nous ne croyons

pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le

médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas

seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner,

et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi!... Allons,

mon parrain, faut pas vous mouiller; faut prendre ma capiche sur votre

dos... oh! elle n’est pas sale, mon parrain; il n’y a jamais eu de

saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors par un

_parieu_ temps, elle en aurait trop d’ennui.

— Jamais, ma bonne Jeanne! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à

ma place; — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de

laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir.

— Eh bien, tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous

mener vite à un endroit où vous serez à l’abri; dans un moment, ça ne

tombera peut-être plus si fort! — et Jeanne coupa en travers de la

montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation

profonde était pratiquée.

— Prenez garde, mon parrain! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la

familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y

là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de

la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans

l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il

était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le

roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya

sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la

lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette

sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume,

enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration.

Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que

Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille,

loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse

que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage;

enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût

payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait

emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies

jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il

respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour

ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à

se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et

tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il

arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé

une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante

Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et

disposée pour lui à un intérêt si doux! L’imagination du jeune homme

travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment

plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et

lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en

ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence? »

Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère

assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme

romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le

ciel pour justifier ses agitations involontaires; et il se taisait,

regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.

De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un

danger qu’elle ne concevait même pas; et, retombant sur elle-même, elle

s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui

ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie

solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux

autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans

ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la

nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant

est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture?

Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même

attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et nous

nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant

quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant

gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut

nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées? A quoi

pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi

pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui

vous examine par-dessus le buisson? Est-ce donc la même vie qui circule

lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché

au travail de la terre? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité ses

enfants et ses serviteurs?

Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des

soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries

qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et

qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase

tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses,

terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même

impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son

existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant

dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois.

Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la

promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus

sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte; mais les mystérieux

échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir

de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore,

le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de

la voûte humide pour tomber dans la source invisible.

Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne

songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis

auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.

V

L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10]

Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière

auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou

effrayée, elle lui dit naïvement :

— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain?

Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne :

— Non, ma chère enfant, lui dit-il; je ne songe pas à l’orage, mais à

toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec

toi...

— Oh! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est

tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi! c’était ma mère!

Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous

ne pouvez pas vous souvenir d’elle.

— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais

pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu

ne comprends pas cela?

Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.

— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais

pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas

pitié de moi?

— Oh si! mon parrain!

— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me

consoler?

— Oh _si bien_! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction.

— Eh bien! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le

dise.

— Hélas! mon parrain! j’aurais bien de la peine; mais je ne saurais pas

quoi vous dire.

— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. Mais, ajouta-t-il, est-ce

que l’amitié ne console pas un peu? Est-ce que tu ne sentirais pas...

dans un pareil moment... de l’amitié pour moi!

— Oh! _si fait bien_, mon parrain!

— Eh bien! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci?

— Vous êtes bien bon, mon parrain; vous en serez récompensé!

— Vraiment, Jeanne? s’écria Guillaume en lui reprenant la main; m’en

sauras-tu quelque gré? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma

récompense.

— Hélas! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec

douceur, je ne peux récompenser personne; mais le bon Dieu vous

récompensera de vos amitiés pour moi.

Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses

propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la

main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de

croix.

— Pourquoi fais-tu un signe de la croix? lui demanda-t-il.

— Vous n’avez donc pas vu _cette grande éclair_, mon parrain?

— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne!

— Oh! non, mon parrain; mais c’est pour détourner quelque malheur de

dessus les autres.

— Tu parles peu, Jeanne; mais tu parles bien.

— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler.

— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.

— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait

un si bon! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais

appris.

— Tu n’as jamais été à l’école?

— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.

— Mais tu sais lire?

— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas ça.

— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir?

— Ça ne me servirait de rien. J’ai été _élevée aux bêtes_. C’est ça mon

ouvrage. Ça contentait ma mère.

— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre

autrement?

— Non, mon parrain.

— Non? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère!

— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait

toute seule.

— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère?

— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble.

— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à

l’heure.

— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre

elle.

— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne?

— Comment dites-vous ça, mon parrain?

— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme...

— Oh! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu _vif_ : c’est

tout.

— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle?

— Puisque ça se doit, mon parrain!

— Et si elle te chassait de la maison?

— La maison est à moi; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela.

— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi?

— Je ne pourrais pas la forcer à rester; mais pourquoi voudrait-elle

s’en aller? Je ne la contrarierai jamais.

— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire.

Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action?

— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.

— Tu en es donc bien sûre?

— Oh! oui, mon parrain.

— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de

Jeanne; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner

sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une

sorte de dépit intérieur dont il rougissait.

— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier

bientôt, Jeanne?

— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous

n’aurez plus rien à craindre de votre tante.

— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une

tranquille détermination.

— Jamais? dit Guillaume étonné; c’est un serment de jeune fille. Mais

tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant.

— Mon _jurement_ en est fait, répondit Jeanne.

— C’est étrange; vous moquez-vous, Jeanne?

— Oh! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est

pas un jour pour ça!

— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c’est si

extraordinaire!... Et si je te demandais pourquoi... n’aurais-tu pas

assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta

marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution?

— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : ça m’est _défendu_.

— _Défendu?_

— Oui, mon parrain; excusez-moi si je ne réponds pas bien.

Guillaume ne savait pas que _défendu_, dans l’acception berrichonne,

veut dire _impossible_; et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait

éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec

tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas

Marsillat? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant; il sait se

faire comprendre de ces filles-là; il a peut-être ensorcelé déjà cette

pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie.

Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort

pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret.

Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé

galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha

d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu

d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre

garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre.

— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte? dit-il tout haut, frappé,

pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine.

Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses

larmes, lui dit :

— C’est le _trou aux fades_, mon parrain.

— Les _fades_! N’est-ce pas les fées que tu veux dire?

— Je ne connais pas les fées, mon parrain.

— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades?

— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal.

— Crois-tu à cela, Jeanne?

— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie.

— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas?

— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois.

D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit.

— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades?

— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.

— Ni de bien non plus?

Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant

excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en

la forçant davantage à lui répondre.

— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout

seul à présent; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas

pour moi, je t’en prie.

— Oh! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous

conduirai bien : je ne suis pas lasse.

Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans

une fente du rocher.

— Que mets-tu là, Jeanne? lui demanda-t-il, curieux des pratiques

superstitieuses du pays.

— C’est un peu de _thym de bergère_, que j’avais cueilli avant

d’entrer, répondit-elle.

— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne? aux fades?

— C’est la coutume des filles, mon parrain.

— Et les garçons, qu’apportent-ils?

— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous.

— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient

quelque mauvais tour?

— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une

petite pierre.

— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir.

Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées,

se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une

promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son

mystérieux amour.

Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les

premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche

difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la

troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de

Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour

s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon

parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et

excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du

pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas

avoir su le complimenter dignement.)

— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron; tu as quelques dépenses

à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque

embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de

donner demain.

— Oh! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de

trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me

connaît ici, et on me fera bien crédit.

— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu; j’ai bien le droit

de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice.

— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être

incivile en refusant, mais il y a là bien trop.

— Tu garderas le reste, Jeanne.

— Oh! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on

croit chez nous que ça porte malheur.

— En vérité? en ce cas, voici de l’argent.

— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce

que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a

commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de

suite du pays?

— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne

reprendrai rien de ce que je t’ai donné. A revoir, Jeanne!

— A revoir, mon petit parrain!

Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.

— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une

des chaumières de Toull; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble

résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable.

Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de

sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du

travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres,

l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur; mais

cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus

profondément peut-être que dans tout autre.

Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il

vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir

pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il

avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur

à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire

connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne

pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable

de son hôte.

Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est

jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par

l’_ordinaire_; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses

qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde

hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans

le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait

sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature

distinguée et un esprit assez cultivé; mais il n’était pas né intrigant,

et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat

plus salubre, une résidence moins sauvage.

Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de

besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que

celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse

habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré,

avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état

de l’écouter et de lui répondre.

— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il

au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un

antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un

vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue

d’_Huar-Bras_, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que

les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou

trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien

signifier du tout.

— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu,

je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes

nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire

aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[11]. Cependant

vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice,

des _pierres-levées_ tout aussi curieuses que les _jo-mathr_. Il y en a

une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand

champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le

moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif,

elle rend, en tremblant et en grinçant sur son support, un son

particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la

voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire

aux premières brises de l’aube. La pierre d’_Ep-Nell_ est beaucoup plus

harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans

veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et

prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur,

à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il

vient d’_Ep-Nell_, mot gaulois qui signifie _sans chef_. Tandis que

_jo-mathr_ signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner

et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait

_meurtre sacré_. Remarquez encore que les _jo-mathr_ où l’on faisait des

sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour

recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les

Ep-Nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui

indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives

lustrations); remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute

montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon

obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...

— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé?

— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance

irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses

constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes

les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position

sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des

_Biturriges_ et des _Lemovices_, ce qui prouverait que Toull, Tullum,

Turicum, _vel_ Taricum, était certainement la _Gergovia_, _Gergobina

Boiorum_, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et

dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...

— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.

— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait

nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte

officiel et dominant sur le mont Barlot; il y en avait un protestant et

toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre,

l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être _sans

chef_... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si

respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où

régnaient despotiquement les druides, était aux pierres _jo-mathr_.

Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et

un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-Nell; ou bien encore

peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les

Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique

d’Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion

persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron? Est-ce que tout cela

ne vous paraît pas clair comme le jour?

— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne

dans ce moment-ci, monsieur le curé; mais, dans tous les cas, vos

recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète

autant que d’un antiquaire.

— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des

preuves plus authentiques encore; c’est la tradition du pays. Il y a ici

deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte

ses origines et ses pratiques aux pierres _jo-mathr_. Tous les voleurs

de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de

mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les

troupeaux du voisin, _exemplum_, la Grand’Gothe, que vous avez vue

aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire,

les _femmes qui ont la connaissance_, comme on les appelle ici, qui

guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la

campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes

femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et

tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour

leurs prières d’Ep-Nell et leur _trou-aux-fades_ situé du même côté.

Telle était la pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de

pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte

nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse _Tulla_, vel _Turica_,

dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses

fondations à double enceinte sur notre montagne.

— Je vous admire, monsieur le curé! vous avez des étymologies et des

origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous

demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin,

et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.

Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de

Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait

peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes

explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son

goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un

soupir :

— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne

puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre

bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la

superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer

l’idolâtrie; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier,

un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions

gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les

éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le

baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des

choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott

pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de

cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que

chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans,

et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux.

— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le

sont pas. Il y a romans et romans!

— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le

curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune

commensal.

— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente,

répondit Guillaume; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des

romans, j’en ferais.

— Bonne plaisanterie, dit le curé; mais la matière ne manquerait pas.

Il y a ici tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans,

appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation

poétique! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en

donner une idée.

— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché!

— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par

droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez

difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition

du trésor.

— J’ai donc des terres par ici? pensa Guillaume, qui ne le savait pas,

ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de

peu de valeur.

— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez

généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour

améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les

cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais

œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en

arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans

doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et

les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls

détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les

Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de

vérité historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir

immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses

chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on

enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix,

enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos

contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou _tumulus_...

Mais je vous ennuie, monsieur le baron?

— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, monsieur le curé; mais ces

tumulus étaient des monuments romains?

— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au

lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors...

— Ah! monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor,

convenez-en.

— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me

l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos

terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai

trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines

dont je veux vous faire hommage.

— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron; mais je serai

fort aise de les voir.

Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de

mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres

débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes

parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin

le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’_Arabe_, qui se

trouvent particulièrement très bien conservées et en abondance dans nos

provinces du centre.

Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la

tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la _ville_ de

Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du

presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements

de l’orage.

— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la

foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte.

— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et

cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas

aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je

voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider.

— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens?

— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le

mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le

polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions

autour de leur existence. Les fades (_fates_) jouent ici un grand rôle,

et le pays toullois est criblé de trous et d’excavations dus au travail

de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés

aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien! toutes ces grottes,

fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le

paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se

rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut

quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que

ce soit une marque de souvenir et de respect.

— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria

Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans

trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du

desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de

sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi?... Mais seriez-vous

souffrant? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir

spontanément.

— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela

ne vous fait rien, monsieur le baron?... Jeanne est une honnête et bonne

créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt.

— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de

vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé; car j’ai des devoirs

trop longtemps oubliés à remplir envers elle, et je désirerais savoir de

vous... là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon

premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de

certains dangers...

Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue :

— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers...

— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable,

ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une

méchante femme...?

— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme

ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements

téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes

qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer

personne...

— Je nommerai, moi, dit Guillaume; mais il n’en eut pas le temps, et

laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait,

Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon

du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de

pluie.

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[10] Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu

embarrassé pour servir de _cicerone_ aux touristes du centre.

[11] Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les

Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos

véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente.

VI

LE FEU DU CIEL

— Salut à la perle des curés! dit Léon Marsillat, en secouant

familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher

Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et

d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a

subitement changé le fond de l’air!

— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac? dit le jeune

baron.

— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que

j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la

déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir

avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu! que les

Gaulois entendaient mal le pavage des routes! Mais puisqu’il plaît au

tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas

de m’y exposer sans nécessité. J’attendrai le beau temps en trop bonne

compagnie pour m’impatienter.

— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour

ranimer le feu et remplir _le pichet_ au vin, vous avez toujours quelque

compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous

que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles?

— Et vous écoutez les mauvais propos? un bijou, un modèle de curé comme

vous! vous me scandalisez! Vous me blâmez d’être humain et charitable?

c’est affreux de votre part, l’abbé!

— Voilà comme il répond toujours! dit le curé, qui, au fond, doué d’une

extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme

instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait

Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui

qui vous fait un sermon.

— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher! Un curé,

à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un.

— Non pas, non pas! dit le curé, cela fait deux.

— A la bonne heure! deux bavards, deux ergoteurs. Ah! mon petit curé,

que votre joli vin gratte agréablement le gosier! il me semble que

j’avale une brosse; d’où tirez-vous ce nectar des dieux?

— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton?

— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas? mais je ne me

plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien! Guillaume,

qu’avez-vous donc? vous ne me tenez pas compagnie? Et vous, curé?

allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j’ai pourtant une belle

découverte à vous confier.

— Une découverte archéologique?

— Non, géologique! Savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin? Vous

allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe :

on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne

monteriez jamais _la Grise_ sans avoir quelque petite brune en guise de

portemanteau, pour vous dire des légendes.

— Toujours vos mauvaises plaisanteries?

— Aimez-vous mieux les blondes? prenez des blondes.

Le curé se troubla encore; mais Guillaume, qui était tourné vers la

cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en

apercevoir.

— Eh bien! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner

quelque contenance; quelque sornette!

— Écoutez! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit

l’empreinte d’un pied humain?

— C’est le pied de saint Martial, qui est venu en personne détruire le

culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an

de notre Seigneur...

— Il s’agit bien de saint Martial et de notre Seigneur! Faites semblant

d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la _Grand’Fade_, la reine des

fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du

pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour

l’envoyer jaillir à Évaux.

— Eh bien! je sais ce conte-là; est-ce toute votre découverte?

— Oh, curé sans profondeur!... Et vous ne concluez pas?

— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère.

— Eh bien! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la

tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans

les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des

sources d’eau chaude.

— Et que seraient-elles devenues?

— Belle demande! curé, vous baissez, en vérité! Dans la destruction de

votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau

chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au

versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu

sous des amas de décombres et de terres refoulées.

— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne? dit le curé, qui

commençait à écouter avec attention.

— Et que faites-vous donc des viviers? Qu’est-ce que les viviers? Vous

n’avez jamais songé à cela! Ces viviers, qui fument comme des

bouilloires en plein hiver? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond?

Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau

pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée

pour l’écoulement? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des

sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que

celles d’Évaux, à trois lieues d’ici? Et vous cherchez le trésor sous

les pierres? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le

véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez

jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers!

— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a

quelque chose là-dessous!

— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir

si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous

terre?

— Oh! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se

levant : il faut que je m’en donne un! Cela coûte-t-il bien cher,

monsieur Léon?

— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.

— Demain, vrai?

— Et nous en ferons l’expérience ensemble.

— Demain! demain! ce n’est pas pour rire?

— Topez là! s’écria Léon en tendant sa main au curé.

Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la

confiance d’un enfant.

— O ma pauvre Jeanne! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es

une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement

endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une

monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te

reste donc que moi, pauvre orpheline! Eh bien! je ne t’abandonnerai pas,

et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta

faute.

— Tiens! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin

de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage en

s’apercevant du piège où il était tombé.

Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir

la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat; mais grâce à

l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux

physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence.

— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je

cherche mon parrain. Ah! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me

reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon

parrain.

— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne.

— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain? Je n’ai pas besoin

de tant d’argent. Il y a là au moins... quarante francs!

— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix

singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos

besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis.

De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de

Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le

curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien

visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se

démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que

Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour

comme de toute méfiance.

— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain; au plaisir de vous

revoir, dit Jeanne; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un

abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux

joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence.

Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur

les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le

curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce

serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans

souffrir : on n’embrasse jamais les curés! Quant à Léon, il le vit en

frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain!

Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour

une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se

rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse

servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en

l’appelant son _petit maître_, la même accolade familière. Ma chère

enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat,

un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu; je vous reverrai demain

pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte

assister.

— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne.

— C’est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s’écria le curé;

c’est très beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes

classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi

religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable

ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le

malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la

Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme

pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la

respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous

retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable

frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils.

— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en

mérite; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi,

monsieur le curé.

Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la

bonne Jeanne se retira en sanglotant.

Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée

derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des

funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans,

franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la

reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé,

mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte

qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil,

s’étendait sur la campagne.

— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la

chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour

votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma

paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander.

— Voilà donc de quoi il retourne! pensa Marsillat. A la bonne heure! je

dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu,

travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos,

et qui la pousse dans les bras de Guillaume! Oh! prêtres, vous voilà

bien! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu

que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de

donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile

d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de

votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout

cet arrangement chrétien et paternel?

— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume; je n’ai pas assez de

perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot.

— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, _mon père

spirituel, mon ami doux_! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais,

monsieur le curé?

— Non, Monsieur.

— Tant pis pour vous; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne

faut pas enfermer le loup dans la bergerie.

— Je ne vous entends point.

— Allons! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que

si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à

dire à sa bonne amie _la Grand’Fade_, la reine des fées, dont elle est

la favorite, comme chacun sait?

— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte

d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et

qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme

vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle.

— Ah! curé! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous

rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos

paroissiennes? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne

voie où vous les conduisez; et d’ailleurs est-ce que je manque de

commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a

transmis des secrets?...

Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre

dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé.

— Qu’est-ce? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat; on

crie au feu, je crois.

— Le feu! le feu! cria-t-on d’en-bas distinctement; le curé et ses deux

hôtes s’élancèrent dans l’escalier.

— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle; il y a au moins vingt

maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à

Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne.

— Courons, mes amis, courons! s’écria le curé en s’élançant sur la

place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui

voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans

songer à y porter remède.

— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit

Marsillat; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau.

— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle,

s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du

curé.

— _Ça la l’est_ bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est

trop de malheur comme ça pour elle dans un jour!

— Mais courez donc aussi, sacristain! disait Marsillat en poussant de

force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires.

— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux? dit Léonard; faudra bien

que j’arrive le dernier par force; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.

— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat; cela attirera du monde pour

porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de

vous étonner! Les femmes, les enfants, le charpentier du village, pour

faire la part du feu; où est-il? à la ville? Eh bien, conduisez-moi à

son _cafornion_[12] que je prenne sa hache.

— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme; mais, dame!

faudra pas perdre _l’hache_ à mon homme.

— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une,

c’est souverain contre le feu qui vient du ciel.

— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre; faut aller chercher

la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu.

— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher? — On la

mettra sur un chevau... Justement qu’il y a un grand chevau dans son

étable.

— Ah _ouache_! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles; elle en sait

plus long que la mère Guite, allez! Oh! bien sûr, sa mère ne sera pas

morte sans lui apprendre la chose.

Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus,

descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de

pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider

les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la

chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles

occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que

l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe de feu qui

jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec

fureur, ne justifiait que trop les cris : _C’est trop tard! c’est trop

tard!_ que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à

chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés

que Jeanne les eût tant devancés; ils s’attendaient à la joindre en

chemin, et ils ne la rencontrèrent pas.

Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà

rassemblées autour de l’incendie, et comme des _fades_ impuissantes

contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en

conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la

Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les

brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la

proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette

partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison

principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants,

et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se

hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation.

Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie,

qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre

pensée l’arrêta. Où était Jeanne? Il la cherchait en vain dans cette

petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie.

Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull? Quelqu’un

l’avait-il vue? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra

dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait

rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous

le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules,

mes poules! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules! »

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[12] Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs

outils de travail.

VII

LA PIERRE D’EP-NELL

La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d’un sinistre

destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant

sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi

de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée un

amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de

soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500

fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas :

sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire

rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne

perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après

Jeanne. »

— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que

voulez-vous qu’elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et

son bien. On ne peut pas vivre après ça.

Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une

de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit

comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La

plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un

fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour

dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison

qui brûle. _C’est du bien qui se périt._ Non! le pauvre monde est trop

malheureux! _Alas! mon Dieu! alas! faut-il! alas! Jésus!_ » Et c’était

un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie

antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant

sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au

paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux

qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison.

Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un

Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces _gars_ de

bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre

encouragement enflamme d’émulation, — véritable type des volontaires de

la république et des fantassins de l’empire, — lorsque Jeanne parut

enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle.

Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un

parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle

n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa

demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec _Cadet_, le fils

de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé

parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait

bruyamment; mais Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle

cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :

— Ma mère! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère?

— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour

d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.

— Où donc avez-vous mis ma mère? reprit Jeanne avec force. Comment!

vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère?

ça n’est pas possible!... Ma tante! où ce qu’est ma tante?... elle aura

pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère!

Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de

sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais

qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la

maison.

— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras; le

toit est prêt à s’écrouler; la chambre est si remplie de fumée que tu y

serais étouffée en un instant... Non! non!... je ne te laisserai pas

entrer...

— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dégageant avec une

force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps

brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu’elle aille en terre

sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien!

Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à

Guillaume de la retenir.

Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée

suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de

Léonard, et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te

donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère; mais il ne faut pas

que personne me suive; ça perdrait tout! »

Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte

pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi

elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa

mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres

paysans qui se trouvaient autour d’elle; elle les convainquit pleinement

du don de _connaissance_ qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la

vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de

fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et

le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour

l’arracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de

bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne

quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un

démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon

petit cher monsieur; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il

faut, et alle sait les paroles de la _chouse_. Faut la laisser; vous

voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de

laisser _consommer_ les _ous_ de sa mère. Alle saillera d’élà aussi

nette qu’alle y entre, foi d’houme! Vous allez voére! Souffrez pas! faut

pas vous fâcher. On z’_où_ fait pour vot’ bien; on veut pas vous

offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle! faut pas

contréyer l’ouvraige aux fades! »

Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur

berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une

lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le

seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse

et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait

d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et,

laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume,

de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de

l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait

sur le visage de sa fille; on eût dit qu’elle la bénissait par une

dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des

environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner

un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit

le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille

avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives

par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où

Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des

avalanches de chaume fumant, et des débris de charpente embrasée.

— Laissez-la tomber, laissez-la tomber! cria Jeanne, il n’y a plus rien

dedans à sauver!

A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des

cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas,

sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.

Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive

impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans

après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet

acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile,

et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle; ses yeux rougis par

la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa

parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle

fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait

toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue

pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien

pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se

seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent! répéta Jeanne avec

force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... Puis elle demanda un

verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter,

elle tomba en _faiblesse_, comme disent les paysans.

Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à

deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et

son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver

dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût

sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait

comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune

baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle

retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit

mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur

sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans

s’intéresser à rien.

— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il

n’y a pas tant seulement une poule de grillée.

— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que

c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien

_enchargée_ de soigner pour le mieux.

— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet

accident : je me charge de tout réparer.

— A votre volonté, mon parrain; mais ça n’est pas la peine, allez! ma

vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus

avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie.

Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt

personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de

sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon

malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de

la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des

chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont

là.

Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la

part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre

leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les

bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si

sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise; et, au bout de peu

d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis

longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries,

enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme

qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.

Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le

fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa

propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de

présence d’esprit; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit

la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut

se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la

force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne

demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était

incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante

sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du

bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le _fait_

d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a

été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé! La Tula meurt, la Jeanne

est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de

Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de

Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah! je parie bien qu’ils

lui feront rebâtir une meilleure maison que _celle-là là_. Et comme ça,

la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera

_revengé_, et le _monde_ de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.

Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le

corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler.

— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle; mon parrain

veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.

— Tais-toi, cache-toi, imbécile! s’écria la mégère exaspérée. Personne

ne te fera jamais de bien, à toi; tu aurais bien déjà pu amener du

bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non! je

te connais, va! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre,

parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille

sans cœur et sans souci!

— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les

infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du

bien! Ah! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous

_reconsolerais_ tout de suite!... Et Jeanne se mit à chercher dans ses

poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce

moment, elle n’avait guère songé.

— Il t’a donné quelque chose? s’écria la tante; qu’est-ce qu’il t’a

donné? où l’as-tu mis? tu l’as perdu! tu l’as jeté dans le

trou-aux-fades!...

— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle

avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça

bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte; et, voyant que sa

tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.

— Faut que la Jeanne soit rudement sotte! dirent les assistants, de

donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du

ciel sur sa maison. _Fié pour moi_, je ne lui aurais pas seulement

laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a

volés.

— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas

arrêté le feu?

— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet

_ordre_-là? ça n’est savant que pour le mal.

— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus.

— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu! elle

savait que c’était la justice de Dieu; elle a emporté le _calabre_ de sa

mère : c’est ce qu’elle voulait; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait,

quoi! vous l’avez bien vu.

Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était

près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre

la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la

chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne

connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on

entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des

cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe

du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à

l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la

générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla

précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin.

Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on pût mettre à

couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le

laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’_il était bien_, et

elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fît, pour

se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant

vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et

de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre

existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.

Le temps était devenu calme et serein; la lune brillait dans le ciel, et

son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière,

contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal

éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur

par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume

mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce

feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez.

Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du

sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud,

et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de

Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte.

La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où

Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois.

Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher

de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit

presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune

avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations

imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à

pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge

d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion.

Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa

mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de

deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé,

tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient

avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous

les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption

volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin

la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour

s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient

alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa

pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la

bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de

quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les

métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone,

et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des

douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de

cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par

la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en

s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et

sonore.

Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de

Guillaume, qui se rapprochait d’elle :

— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je

suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye

dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça

serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme.

Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous

en aller, monsieur le curé.

— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M.

Marsillat?

— Il est donc là, M. Marsillat? Je n’en savais rien, mon parrain.

— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille?

— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi

pour _virer_ les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout

ce qu’il me faut.

— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne; on

l’entend ronfler d’ici.

— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain.

— Tu veux donc que je m’en aille?

— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous

mettre à l’abri.

— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux auprès de toi,

et de ce _pauvre corps_ que mon devoir est de veiller aussi?

— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi

vous dire pour vous payer de tout ça.

Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il

avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de

vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M.

Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations

fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour

contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était

une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant; le milieu lui

avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et

consciencieux ne laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour

s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme,

les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et

l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement

amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela

il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de

ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était

bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un

miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une

beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans,

qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu

agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la

bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui

ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux

sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de

Boussac; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à

son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le

plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.

Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur

son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses

instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il

consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de

Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son

cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à

l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises :

« Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez

pas. » Puis il partit au petit trot; le bruit régulier des fers de _la

Grise_ sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher

Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus

depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce

qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier

la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.

VIII

LA LAVANDIÈRE

Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant

s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de

paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la

Grand’Gothe avait commencé par sauver.

— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de

tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus

pour moi que vous n’en faites, vrai!

— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te

parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de

m’écouter?

— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux

que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre

chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas

joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain,

si vous souhaitez que je _vous cause_, il n’y aura pas d’empêchement.

— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta

défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à

témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour

toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne,

et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son

âme qui est dans le ciel.

— Vous parlez trop _comme il faut_ pour que je ne vous écoute pas, mon

parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien.

— Eh bien, Jeanne! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et

que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma

mère, pourtant, avec ma mère principalement.

— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon

parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une

femme très bonne, et votre défunt père un homme très juste.

— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous?

— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé, qui est un homme

très juste aussi, et que ma mère m’a bien _enchargée_ de croire.

— Avec l’agrément de M. le curé, soit; mais de personne autre, pas même

de ta tante!

Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon

parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait

qu’une passion, la cupidité; et elle était révoltée, dans son âme

pieuse, que la sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci

des flammes, sans même songer ensuite à faire la _veillée des morts_

auprès d’elle.

— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main.

— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain?

— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta

promesse, Jeanne!

— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable! dit Jeanne en baisant le bord

du linceul. A présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me

conseiller?

— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en

suis bien sûr, ma mère t’y engage.

— Ça serait-il pour la servir, mon parrain? Croyez-vous qu’elle ait

besoin de moi, votre mère?

— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi; mais....

— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi; je ne voudrais pas demeurer

à la ville.

— Tu n’aimes donc que la campagne?

— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis

_naissue_; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y

ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.

— Et pourquoi cela?

— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du

chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça

n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va! crois-moi quand tu

seras ta maîtresse.

— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison!

— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis

elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle

sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé

toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée; je

n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où

je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à

côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler

pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en

étais contente sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus

dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble

que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande

chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et

qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est

vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en

servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la

petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne; allons, ma

mignonne; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes

filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc,

c’te Jeanne! Les loups ne me l’ont donc pas mangée! » Et puis on se

mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait

toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des

histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma

tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C’est pas, mon

parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me

disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y

fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le

bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me

convient. » Oh! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il

n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on

voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça...

Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans

un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait

du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres,

elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs

sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût

encore éprouvé.

Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient

pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour

elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur

ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui

murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle; son accent rustique n’avait

rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de

son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église

comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la

parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes.

— Ah! mon parrain! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement

ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine,

pardonnez-moi.

— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était

assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que,

retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort

aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger

nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple

pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec

les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce

garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui

parler d’amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l’oserais pas, moi.

Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette

pauvre fille! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la

mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son

inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles

paroles, j’espère; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de

vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos

fillettes. Est-ce qu’il réciterait des _Oremus_ avec elle? Il en est

pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs

hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce

maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs,

j’entendrais peut-être quelque chose.

— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller,

vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui

allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.

— Attends! attends! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour

bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon

dos! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi? Ah! c’est vous,

monsieur Lion! Ah! farceur, allez! vous m’avez bien arveillé tout

d’même!

— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit.

— _Hié!_ la rouette du lit! alle est gente, la rouette du lit! Ah!

qu’vous fasez rire! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas

connaissu (que j’aie jamais connu).

— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s’enrhume

là-bas à garder cette morte.

— Alle est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille

que ça fait! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu!

— Allons, allons, _counnaissu_ ou non, viens avec moi lui dire de venir

se chauffer un peu.

— J’veux ben, j’veux ben; ça, c’est de raison, monsieur Lion.

L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume; mais Jeanne y

parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut

le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être

condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle.

— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait

pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait

devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir

dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre

devoir, en ne t’abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir

du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe

encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.

En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un

instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu

troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de

la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à

rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en

qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne

s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était

loin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu de

dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne

n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait

irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de

sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son

parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros

morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen.

Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet

s’arrêta comme pour prêter l’oreille; puis n’ayant rien entendu de

distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu,

Jeanne, que ça soit bon de faire une _clarté_ dans l’endroit où que je

sons?

— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat.

— Dame! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour

les fades!

— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était

approchée du feu, pour _embraiser_ ses sabots[13]. Tu sais bien que

c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas

méchantes _dans l’endrait d’ici_.

— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi,

accoutes-tu?

— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne.

— Dame! quand je le disais! ça l’est! c’est la lavandière! Diache la

faute, que j’avons fait de la clarté! Et Cadet se retira grelottant de

peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise.

— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se

rapprochant.

— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c’est

un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais _la pierre_ est une

_bonne pierre_, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à

craindre.

Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la

morte.

— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours

l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de

laveuse sur le ruisseau?

— Certainement! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire?

— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces

êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et

des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir

y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière?

— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable

par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.

— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci,

je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce

travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour

d’elle le sinistre cortège des _Lavandières_. N’est-ce pas vrai, Cadet?

— Oh! c’est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute! c’est ben

ça la plus chétite nuit que j’_asse_ pas veillée? Et le pauvre Cadet,

dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière

Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.

— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut

aller vérifier.

— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier,

ce peut être quelque drôle mal intentionné.

Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé

son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni

pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui

s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute,

semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas

en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la

direction des pierres d’Ep-Nell.

— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne? dit Guillaume à sa filleule, qui

s’était levée et lui avait pris le bras.

— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus

de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse; ces

choses-là ne se renvoient qu’avec des prières.

— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut

être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les

malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète.

Cadet, tu vas venir avec nous.

— _Non moi_, Monsieur, non! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je

n’irai point.

— Tu as peur, nigaud?

— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que

je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et _torsu_

comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.

— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit

Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous

deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du

bruit.

— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si

c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est

souverainement ridicule.

Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui

lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse

ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des

environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne

vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités,

parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et

comme en proie à une sorte de frénésie.

— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui

s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à

distinguer ses traits.

La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une

bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa

précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui

venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la

voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait

fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec

raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c’est alors

qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.

Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa

casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé.

Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu

connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon; mais en

retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses

facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures

de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant

aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa

fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de

lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un

chant lugubre comme celui des funérailles.

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[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du

sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort

longtemps la chaleur.

IX

ADIEU AU VILLAGE

Jeanne · 第 6 / 14 题